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samedi 7 mars 2020

Lectures (13)


La grande eau
de Živko Čingo : L'histoire de deux garçons dans un orphelinat en Macédoine. C'est un récit difficile, la cruauté de ce monde clos et de ses gardiens se ressent à chaque chapitre, mais il y a assez d'étrangeté et de poésie dans le texte pour qu'il laisse une impression douce-amère et pas horrible. La voix du narrateur est très personnelle (avec un tic de langage qui revient tout le temps). J'ai bien aimé.

Vingt-mille lieues sous les mers de Jules Verne (non, je ne l'avais pas encore lu, il y a encore plein de classiques que je n'ai pas lus !) : Agréable, mais… l'histoire et les personnages manquent de profondeur, non ? À part Nemo. La grande héroïne du livre semble être la science, ou plutôt la foi qu'a l'auteur en la science qui nous mènera toujours vers le progrès ; mais on n'apprend que peu de choses à la lecture du roman, vu que tout y est spéculatif. Les énumérations sans fin d'espèces marines sont presque absurdes (il était payé au mot, monsieur Verne ?). Reste une atmosphère prenante, et les gravures qui accompagnent le texte sont belles. J'avais arrêté la lecture en cours de route, je l'ai reprise pour le plaisir.

Perto do Coração Selvagem (Près du cœur sauvage) de Clarice Lispector : Un récit complètement imagé et subjectif, ce qui en fait à la fois l'intérêt et la difficulté — je l'ai trouvé parfois très beau, parfois complètement abscons, selon ma capacité à suivre le fil et à me retrouver dans les pensées de l'autrice.

Jérusalem de Gonçalo M. Tavares : Court et intense. Une histoire très dure, sur la violence, la folie et la foi, avec une souffrance et une injustice quasi-intenables (un personnage en particulier est peut-être l'homme le plus haïssable que j'ai jamais rencontré dans un livre), racontée de manière concise et extrêmement analytique. Par moments j'ai beaucoup aimé ce livre pour son originalité (je n'ai jamais rien lu de tel), par moments je l'ai trouvé trop froid. Ça m'a donné envie d'en lire d'autres du même auteur.

La mer de Yōko Ogawa : Pas mal mais j'en attendais davantage. Certaines de ces nouvelles sont belles, d'autres un peu trop anecdotiques pour être mémorables, quelques-unes semblent vouloir être plus subtiles qu'elles ne sont. L'histoire avec la dactylographe par exemple : elle est bonne mais aurait été vraiment meilleure si Ogawa s'était simplement arrêtée avant, quand tout était déjà parfaitement suggéré !

Marelle de Julio Cortázar : L'histoire d'un expatrié argentin qui vit à Paris dans les années 1950 avec sa compagne et une bande d'intellos ; le type est introverti, c'est un peu un goujat (comme tous les hommes du livre d'ailleurs — à me demander si l'auteur en est un aussi). Le roman est expérimental et peut se lire avec ou sans des chapitres bonus qui comprennent pas mal de fragments extradiégétiques, des citations etc. Très bon bouquin, que j'aurais aimé encore plus si je me passionnais pour les discussions et analyses littéraires. Le poème d'Octavio Paz inclus dans les chapitres bonus est le passage que j'ai préféré ! (Et maintenant je me demande si quelqu'un de l'Oulipo a réalisé ce que je croyais être le concept de Marelle avant de le lire : soit un roman qui pourrait se lire dans deux ordres différents mais où ces deux ordres donneraient deux histoires différentes… peut-être une « histoire dont vous êtes le héros » ?)

Ru de Kim Thúy : Une série de chapitres très courts, comme autant d'instantanés, sur la vie d'une immigrante qui quitte le Viêt Nam pour s'installer au Québec. Peut-être en partie autobiographique ; minimaliste, élégant, clair, très vivant, j'ai aimé.

Certainement pas de Chloé Delaume : Sacré bouquin, celui-là. Sordide et déprimant mais aussi très ludique et drôle à sa manière, un roman expérimental qui parle de six patients internés dans un hôpital psychiatrique qui sont aussi des suspects dans une partie de Cluedo (pas de suspense, ils sont annoncés dès le départ comme tous coupables) ; la narratrice omnisciente est elle-même un autre personnage, l'autrice une autre encore… Alors certes, les chapitres n'ont aucun équilibre, il y a de longues traversées de noirceur et de nausée absolues, le coup d'insérer des noms comme des adjectifs au milieu des phrases sans même une conjonction ne sera pas du goût de tout le monde, mais c'est aussi une lecture vraiment marquante, très originale et très personnelle. J'ai aimé mais je comprendrais parfaitement que l'on déteste ! Ou qu'on aime et qu'on déteste en même temps.

7 de Tristan Garcia : Sept nouvelles par un auteur-philosophe, chacune basée sur un objet ou phénomène imaginaire. Ce qui est drôle avec ce livre, c'est que toutes ces histoires sont intéressantes sans qu'aucune soit vraiment crédible — on dirait sept expériences de pensée réécrites en histoires, et à chaque fois ça fonctionne presque mais il y a des détails qui laissent une impression d'artificiel. Ce qui aurait dû « tuer » le livre, et pourtant j'ai plutôt accroché ! Le concept des hémisphères (communautés fermées basées chacune sur un principe, une croyance, une passion etc.) me paraît bien trouvé aussi, pertinent dans le monde actuel en tout cas.

La disparition de Georges Perec : J'aime Perec, je trouve que La vie mode d'emploi est un chef d'œuvre, mais cette Disparition n'arrive pas à me faire oublier qu'elle est une performance (impressionnante) avant d'être une histoire (farfelue). Du coup, à la lecture, c'est sympa mais anecdotique.

Le cœur cousu de Carole Martinez : Clairement influencé par les Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez ; on y retrouve cette atmosphère étrange de réalisme magique dans un village du sud, mais avec un point de vue féminin — l'histoire d'une mère, de ses filles et d'une boîte magique (qui donne à chaque génération de la famille un pouvoir spécial… ou autre chose). La narration fait aussi plus de place aux sentiments des personnages que chez Márquez. J'ai beaucoup aimé !

The Amazing Adventures of Kavalier & Clay de Michael Chabon : Génial. À moins que vous ayez une aversion pour l'univers des comics, l'histoire du vingtième siècle ou l'amitié, je vous le recommande carrément.

L'ombre animale de Makenzy Orcel : Extrêmement vivant, marquant, unique, mais pas facile à lire — autant par le sujet très dur (la vie à Haïti d'une femme mariée à un homme violent) que par le style, oral mais sans aucun point pour souffler, un enchaînement de virgules quasi-ininterrompu (c'est fou comme ça perturbe au début). Sans doute parce que c'est une morte qui parle. L'un des personnages a le nom de l'auteur, un autre s'appelle Toi, il y a des mots haïtiens que je n'ai pas trouvés même sur internet (Google n'a pas encore tout conquis). Je ne peux pas dire que j'ai pris beaucoup de plaisir à le lire, mais il m'a impressionnée et je le recommande quand même.

Mr Fox de Helen Oyeyemi : Un auteur de romans à succès doit faire face à la femme qu'il tue toujours dans ses histoires. Mr Fox n'est pourtant pas un livre engagé (ou alors pas seulement) ; il est nettement plus oblique et surprenant qu'il n'y paraît ! Ce sont les petites histoires dans l'histoire qui le rendent particulièrement intéressant, pas tant au début, mais de plus en plus par la suite… et on pourra s'interroger sur le rôle qu'y tient, pas tant St John Fox, mais Helen Oyeyemi elle-même. Je n'en dis pas plus, d'ailleurs je ne pense pas que je pourrais vraiment le résumer !

Une si longue lettre de Mariama Bâ : … Pas réussi à rentrer dedans. L'histoire est émouvante, le propos important, mais ce style est si formel qu'il me laisse une impression de distance, d'impersonnalité ; comme si c'était un discours de cérémonie et pas une lettre.

Vies minuscules de Pierre Michon : Belle écriture, mais l'auteur n'a réussi ni à m'intéresser ni à me toucher avec ces portraits de vies ordinaires du siècle passé… J'ai eu l'impression qu'il voulait enjoliver ce peu de fond avec la forme la plus travaillée possible, mais franchement je me suis un peu ennuyée, j'ai lu les trois premiers et j'ai abandonné.

A Day, A Night, Another Day, Summer de Christine Schutt : Des nouvelles étranges, qui semblent décrire plutôt joliment des scènes du quotidien mais où l'on risque souvent de tomber sur un choc — quelque chose de douloureux, de glauque, de dissonnant. Pas toujours, mais souvent. Je n'ai pas aimé toutes les histoires, parfois la « surprise » est trop crue voire vulgaire, parfois il semble ne pas y en avoir — mais les meilleures m'ont laissé l'impression très intéressante d'un pressentiment, d'un frisson jamais tout à fait confirmé et qui pourtant ne disparaît pas après la lecture, comme si quelque chose m'avait échappé, une étrangeté glaçante au sein de cette familarité.

vendredi 20 janvier 2017

Lectures (12)

Dernièrement, j’ai lu (et j’ai pas mal de retard à rattraper, du coup ce post est assez long) :

La Musique et l’Ineffable de Vladimir Jankélévitch. Rien que le titre évoque quelque chose que j’avais déjà ressenti : le fait qu’il y a toujours quelque chose dans la musique que les mots ne sauraient exprimer, sinon que la musique serait intégralement inexprimable… En fait, le philosophe (qui a écrit un paquet de livres sur la musique) va jusqu’à montrer à quel point elle est enchanteresse mais dénuée de tout sens, tout propos, et développe plein de points qui expliquent, par exemple, pourquoi quelqu’un qui parle tout seul paraît fou alors que quelqu’un qui chante tout seul paraît gai. Si le propos m’a parlé, j’avoue que (j’écris ça plusieurs mois après l’avoir lu) j’en ai oublié une grande partie (… qu’est-ce qu’il disait sur le silence, déjà ?) — et que la foule d’exemples que je ne connaissais pas ne m’a pas aidé à suivre (surtout l’opéra de La Ville Invisible de Kitège de Nikolaï Rimski-Korsakov, sur lequel l’auteur n’arrête pas de revenir). C’est une lecture assez courte, et disons relativement digeste pour de la philo. Il faudrait que je le relise.


Nos Gloires Secrètes de Tonino Benacquista… Mouais, encore un bouquin qui a reçu un prix (des lycéens, certes) et qui s’avère décevant. C’est un ensemble de nouvelles qui traitent chacune d’un personnage qui a une « gloire secrète » : un objet qu’il ne peut révéler, une action ou un coup de chance qu’il ne pourra révéler… et si ça se lit facilement et plutôt agréablement, tout est un peu facile, superficiel, prévisible. Le style n’a aucune aspérité, les dénouements tiennent du cliché.


Nuage Rouge de Christian Gailly : Une histoire d’agresseur agressé qui tourne autour de trois personnages plus ou moins instables (dont le narrateur, impliqué plutôt malgré lui dans l’incident), écrit dans un style marqué assez oral (écrit comme une lettre, on sent les hésitations, les sentiments, les limites du narrateur). Le tout forme une sorte de huis clos psychologique malsain et intéressant. Quelque peu limité malgré tout, je pense que ça aurait pu être une nouvelle dans une collection plutôt qu’un roman entier.


Dracula de Bram Stoker : Il mérite sa réputation ! L’histoire est — contrairement à ce qu’on peut lire sur l’horreur qui vieillit mal, mais peut-être est-ce davantage le cas au cinéma qu’en littérature ? — très prenante, angoissante… et surtout, avec une narration particulièrement réussie, des changements de points de vue et de scène particulièrement bien amenés. On en oublierait presque le côté kikoo de « combattre les vampires avec la magie du christianisme ».


The Goldfinch de Donna Tartt : Celui-là, je l’ai adoré ! Un roman d’aventures initiatique où un écolier qui vit seul avec sa mère se retrouve, à la suite d’une explosion (attentat) au Metropolitan Museum of Art, (a) orphelin et (b) en possession du Chardonneret de Carel Fabritius. S’ensuivent voyages, dérives, amitié, traque, coup de foudre et que faire de cette peinture volée maintenant… On a écrit que Donna Tartt a un style d’écriture néo-romantique, plus typique de la littérature du XIXe siècle que des romans d’aujourd’hui, et c’est sans doute une des raisons qui font que j’ai autant accroché à ce livre : un bel éclairage stylistique sur un sujet parfaitement contemporain.


Monologues de la Boue de Colette Mazabrard : Le journal d’une femme (l’autrice, sans doute) qui voyage seule, à pied et sans hébergement, pendant des semaines, au nord-est de la France et un peu au-delà. Le style est très beau. Le propos n’était pas vraiment pour moi : ces ciels gris, ces terrains boueux, ces gens abîmés, ça a quelque chose de déprimant. La troisième partie du texte change, apporte un éclairage nouveau qui était bienvenu.


L’Étranger de Camus : À peu près ce que j’en attendais, ni plus ni moins.


Noise de David Hendy présente une histoire sociologique du son, du bruit et de la musique à travers les civilisations, en une vingtaine de chapitres. Intéressant et présenté de façon agréable ; le fil rouge qui se retrouve à toutes les périodes (à savoir : les classes dominantes contrôlent les sons, les classes dominées les subissent) est assez évident, mais il y a plein de faits et d’anecdotes qui valent le coup d’être lues. À noter qu’il s’agit d’une adaptation d’une émission radiophonique.


Soie d’Alessandro Baricco : Un très beau livre qui ressemble à un conte et à un fantasme. Partout dans le monde, les vers à soie meurent, succombant à je ne sais plus quelle maladie ; en France, un curieux homme en convainc un autre d’aller au Japon pour en ramener des vers sains. Celui-ci y trouve non seulement les vers, qu’il doit vite ramener avant qu’ils ne meurent, mais aussi une belle femme… L’écriture est faussement simple et poétique, l’histoire très belle. La seule chose que je peux reprocher à ce livre, mais ça ne sera pas un défaut pour tout le monde, c’est le fait que l’histoire ressemble un peu trop à un fantasme de l’auteur (honnêtement, seul un homme aurait pu écrire ça) pour être crédible.


Madame Bovary de Gustave Flaubert… Abandonné après un peu plus de cent pages. Le style est impersonnel, le rythme poussif, j’ai l’impression de savoir à l’avance ce qui va se passer cent pages plus loin — alors même si je ne connais que l’idée globale du roman et pas l’histoire en entier.


Barnum des Ombres de Nicole Caligaris : Bon et original, celui-là ! Les passagers d’un avion se retrouvent bloqués dans un aéroport (lieu froid, sombre et artificiel) au milieu de la nuit pendant des heures… et on se demande si le roman ne va pas y rester tout le long, en monologue intérieur (ou en est-ce vraiment un ?). Jusqu’à ce qu’un des personnages se mette à demander aux autres « Avez-vous déjà eu l’impression de devenir fou ? ». L’écriture est poétique et le style excellent, la narration parfois surprenante (comme quoi il est possible de rendre une attente interminable sans que le texte devienne ennuyeux), il n’y a que les passages du journal en courant de conscience vers la fin que j’ai moins aimés.


Rue des Voleurs de Mathias Énard : Plus contemporain — on ne peut plus actuel, même — que ce que je lis d’habitude, mais j’ai aimé aussi. Lakhdar, un jeune Marocain, se fait expulser de chez ses parents après avoir eu une affaire avec sa cousine… et, sans domicile, se fait recueillir par des musulmans intégristes qu’il ne connaît pas trop. Grâce à un ami, proche du groupe. Lakhdar, tout ce qu’il veut, c’est vivre, lire et vendre des bouquins ; il ne se rend pas trop compte de qui ils sont — et il essaie bien d’échapper à tout ça. Il est assez malin, d’ailleurs. Ça ne veut pas dire que ça sera facile.


Wuthering Heights d’Emily Brontë (le nom de la traduction française est Les Hauts de Hurlevent) : Un grand classique dont je ne connaissais pas l’histoire et qui est excellent ! Si vous ne connaissez pas non plus (ou si vous ne connaissez que les adaptations, qui sont très infidèles à ce qu’il paraît), c’est un drame psychologique qui se joue sur plusieurs décennies (dans à peine deux maisons dans la campagne anglaise), entre les riches Linton et les modestes et sévères Earnshaw, avec l’orphelin Heathcliff qui vient troubler l’ordre établi… Dire qu’il s’agit d’une histoire d’amour serait très réducteur — les personnages de Catherine et de Heathcliff sont fascinants et il y a une tension et une cruauté inouïes tout le long. Et assez de tourments pour hanter toute l’histoire.


Book of Numbers
de Joshua Cohen est un bon livre mais avec de gros défauts. Joshua Cohen, un écrivain qui a le malheur de publier un livre d’histoire juive le 11 septembre 2001 (livre qui, du coup, passe à la trappe et ne se vend pas), se fait proposer après plusieurs années de galère un joli contrat : pour une jolie somme, il pourrait devenir le nègre biographe d’un homonyme. L’autre Joshua Cohen dont il devra écrire la vie est le PDG de Tetration, compagnie équivalente à Google… Joshua Cohen (l’écrivain dans le livre) est cynique, amer, macho, dans une relation foireuse et a autant de côtés sympathiques que d’antipathiques. Joshua Cohen (le PDG, que l’écrivain surnomme « le Principal » pour qu’on puisse les distinguer) paraît bizarrement distant, idéaliste, narcissique, et entraîne l’écrivain à Abu Dhabi sans crier gare. Puis à Dubaï, il fait chaud là-bas (et les gens y sont assez musulmans quand même). L’idée est intéressante, j’aime le style (très vivant et personnel), il y a plein de passages brillants. Des références et traits d’esprit en veux-tu en voilà, dont une bonne partie qui me passent au-dessus de la tête — sans que ça entrave jamais la compréhension de l’histoire. Mais Book of Numbers aurait gagné à être raccourci : trop de détails, trop d’oralité aussi (y compris des tics de langage un peu agaçants du Principal, dont un ou deux que je n’ai pas compris et qui revenaient tout le temps) font que le livre est un peu rébarbatif par moments.


Lune de Loups de Julio Llamazares : L’histoire de quatre jeunes hommes qui sont traqués par les forces armées franquistes lors de la guerre d’Espagne, et qui doivent fuir, vivre cachés, résister dans la forêt et les hameaux… sans répit, sans échappatoire en vue. La trame de l’histoire est minimaliste et implacable. Au niveau de l’écriture, c’est réussi, il y a plusieurs descriptions qui arrêtent par leur beauté. Mais le roman (court, direct) est limité de par son concept même : la quatrième de couverture dit que le livre est « loin de nous enfermer dans la nuit sans issue d’un maquis condamné », mais c’est tout de même l’impression principale que j’en garde.




Trout Fishing in America
de Richard Brautigan : Un très bon petit bouquin de hippie mi-absurde, mi-poétique, où le narrateur (auteur ?) vit sans le sou et explore l’Amérique rurale de son époque à travers plein de très courts chapitres, parfois liés entre eux, parfois non. Amusant, beau, émouvant, surréaliste parfois. On peut avoir l’impression que chaque chapitre n’apporte que peu de choses, mais au final l’ensemble a quelque chose d’enchanteur et de mémorable.


Le Jeu de l’Ange de Carlos Ruiz Zafón : Le deuxième tome de la série du Cimetière des Livres Oubliés après L’Ombre du Vent, et il m’a plu tout autant ! Ça se passe toujours à Barcelone, mais juste avant les événements de L’Ombre du Vent ; Le Jeu de l’Ange raconte l’histoire de David Martin, jeune écrivain qui a vu son père (illettré et qui, honteux de ne pas savoir lire, ne voulait pas que son fils lise non plus) se faire tuer par balle… Il travaille pour un journal, écrit des histoires sanglantes et finit par se faire contacter par un personnage mystérieux (et sulfureux) qui se fait appeler Andreas Corelli. Tout est plus surnaturel que dans L’Ombre du Vent, l’ambiance est très gothique et ne répugne pas à donner dans les thèmes classiques (mais le fait très bien). L’auteur sait vraiment tenir en haleine, j’ai dévoré les pages presque sans s’en rendre compte… je me prendrai le troisième tome sans hésiter !


The Crystal World de J.G. Ballard : Un livre de science-fiction où une forêt se met à cristalliser. Il y a quelque chose de beau dans ce livre mais j’en attendais davantage… la cristallisation n’est qu’un élément de départ intéressant, les intrigues sont un peu oubliables, j’ai l’impression que le roman s’arrête sur place là où il devrait continuer. Quant à la thématique omniprésente du blanc et du noir, elle manque de subtilité et n’apporte pas grand chose au final.


Risibles Amours de Milan Kundera : Le premier livre que je lis de Kundera, et il me donne envie d’en lire plus ! Un ensemble de nouvelles qui parlent d’amour et d’ironie, de jeux(,) de masques, de conventions sociales… C’est écrit de manière simple mais très vivante, à la première histoire j’ai cru voir où l’auteur voulait en venir et finalement non. Il y a des surprises tout le long. La masculinité et la féminité des personnages peuvent paraître clichés par moments (je me demande si ça paraîtra obsolète d’ici… genre un siècle ?), mais l’usage qu’en fait l’auteur en est très fin.


Short Cuts de Raymond Carver : Impressionnant. Une collection de nouvelles, des tranches de vies américaines très réalistes où il ne se passe pas toujours grand chose et qui se terminent aussi souvent sur des doutes, des impressions ou des suggestions que sur des dénouements… Ça aurait pu être fade, et pourtant c’est quasiment magique : on dirait que l’auteur écrit entre les lignes, le sujet n’est jamais montré explicitement mais il est toujours rendu avec une clarté étonnante. Je ne sais pas comment il fait ça.

samedi 7 mai 2016

Lectures (11) : Les Horloges Absentes Balaient les Fausses Couleurs des Météores

Dernièrement, j'ai lu :

The Bone Clocks de David Mitchell. Je prends toujours plaisir à lire sa science-fiction humaniste et ses récits enchâssés qui font sauter de siècle en siècle (sur quatre livres que j'ai lus de lui, trois suivent cette idée, seul The Thousand Autumns of Jacob de Zoet garde une continuité dans l'époque, le lieu et les personnages) ; c'est un truc assez classique mais ça marche !

Dans ce dernier roman, quand même, il manque de se brûler les doigts. The Bone Clocks est aussi prenant que Ghostwritten et Cloud Atlas, mais en plus de passages réalistes, il y a des personnages semi-immortels qui ont des superpouvoirs psychiques et… difficile de prendre au sérieux une histoire avec des mots comme « œil-chakra » et des combats avec des boules d'énergie. Heureusement, ça n'enlève rien aux qualités de la fiction plus réaliste qui constitue l'essentiel du roman, quand on suit de l'adolescence à la vieillesse Holly Sykes, une Anglaise aux origines irlandaises (qui se trouve être en contact avec un de ces Horologues, mais a aussi une vie plus normale, comme au début où elle fait une fugue en espérant rester chez son petit ami et où ça ne se passe pas si bien, ou plus tard, quand un journaliste correspondant de guerre… enfin, je ne vais pas trop en raconter).

Les sauts temporels entre les chapitres sont forcément plus courts que d'habitude, et plusieurs personnages sont récurrents : Holly Sykes est le personnage principal du roman, mais selon les chapitres elle peut être un personnage principal, secondaire, ou une quasi-figurante. Le roman va de la fin des années 70 à un futur proche, et touche de nombreux sujets, personnels, sociétaux, humains. C'est une bonne lecture au final, et qu'importent les boules d'énergie.


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Les Absences du Capitaine Cook d'Éric Chevillard est un roman que j'ai pris au hasard, parce que j'aimais bien le style. Il se trouve que c'est un roman surréaliste (« fantaisiste » serait un euphémisme) dans lequel il n'y a… aucune trame, rien que des digressions, et à peu près aucune limite. Il semble bien y avoir un personnage principal, mais même la manière dont celui-ci est identifié reste très approximative, changeante, peu crédible. Il n'a pas de nom et semble si mal construit qu'il n'arrête pas de se déboîter, de tomber en pièces. Les chapitres ont beau tenter (ou pas) d'annoncer la couleur à chaque fois dans un préambule, ils ne se privent pas de changer d'avis par la suite !

C'est une lecture étrange, absurde, qui m'a paru vaine au début avant que je ne me prenne au jeu. Divertissante en tout cas, et avec un style agréable — les pièces du puzzle ne forment aucune image mais elles sont souvent intéressantes par elles-mêmes. Pour autant, je ne pense pas que ça aurait pu tenir plus de 216 pages.


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Avis aux amateurs de conspirations : dans Les Falsificateurs d'Antoine Bello, un Islandais qui a fait des études de géographie se fait repérer par un recruteur pour une organisation secrète internationale connue sous le nom de CFR (ce qui pourrait signifier « Consortium de Falsification du Réel »). Les agents du CFR écrivent des scénarios détaillés de modifications à apporter au passé ou au présent, et font falsifier des archives, créent de nouveaux documents… mettent tout en œuvre pour réécrire l'histoire, selon un plan décidé par les plus hauts placés de l'organisation. Dartunghuver décide de changer ainsi le destin des Bochimans dans le désert du Kalahari…

Idée simple mais efficace, roman qui se lit très facilement, Les Falsificateurs est une histoire très agréable à suivre même si le livre même ne révolutionne rien (l'écriture est très conventionnelle, les personnages peu mémorables en eux-mêmes). Plus un divertissement qu'autre chose, donc. À noter qu'il s'agit d'un premier tome, il y en a deux autres ensuite.


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Donc, le fameux Huckleberry Finn de Mark Twain (que j'ai lu avant Tom Sawyer par erreur, tant pis)… a quelque chose de décevant, vu sa réputation.

Un roman satirique écrit en 1884 qui parle du racisme dans le sud des États-Unis, évidemment, il faut prendre ça avec un grain de sel*. Ce n'est pas tellement ça qui m'intéressait que l'écriture même… et c'est un drôle de mélange entre finesse, aventure, humour et caricature qu'a pondu Twain. L'histoire comme les personnages sont à moitié crédibles, à moitié fantasmés, manquent de profondeur. Reste une aventure qui a du charme, mais ce charme, la fin ratée le ferait presque oublier : sans divulguer l'histoire, le roman garde l'équilibre à peu près tout le long, jusqu'à ce que Twain s'attache à un gag un peu potache et décide de le faire durer beaucoup trop longtemps, jusqu'à la fin du livre en fait. En oubliant au passage l'amitié entre Tom et Jim pour ne réduire ce dernier qu'à son statut d'esclave emprisonné pas très malin, aux dépends duquel les autres personnages (pas plus malins que lui) s'amusent, ce qui devient vite lourd.

Au final ça ne me donne pas plus envie que ça de revenir en arrière pour lire Tom Sawyer

* Ce qui me paraît loin d'être insurmontable pour peu qu'on ait un minimum de jugeotte, mais aux États-Unis, certains veulent en interdire l'étude maintenant. Vu que cet écrit antiraciste à l'époque paraîtrait, s'il avait été écrit aujourd'hui, plutôt raciste. Les étudiants américains ne seraient-ils pas capables de prendre du recul ? Ou sont-ils si sensibles que cela ?


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The Color Purple d'Alice Walker par contre, ça m'a beaucoup plu ! Un roman épistolaire (le premier que je lis, je crois) où l'on suit la vie de Celie, une noire américaine séparée de sa sœur à l'adolescence et mariée de force dans le sud des États-Unis des années 1930. Walker ne cherche pas tant à provoquer la pitié ou la révolte qu'à émouvoir, et fait bien ressentir à la fois l'humanité des personnages et à quel point ceux-ci se retrouvent enfermés sans s'en apercevoir dans ce qui est presque un huis clos. Un huis clos sans murs, fait de conventions, de traditions, de manque d'éducation (tout le monde sait que ça nous limite, mais je n'avais jamais ressenti à quel point avant de lire ce livre), et qui dure des lustres, entre les mêmes quelques maisons, jusqu'à ce que…

Bref, ce texte est superbe. Il évoque beaucoup de sujets, il y a beaucoup de choses à en tirer, et il émeut pile ce qu'il faut.

J'ai appris après l'avoir lu qu'un film connu en avait été tiré. Je ne regrette pas de ne pas l'avoir vu et je n'ai pas envie de le voir, le texte se suffit à lui-même.


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Dans Les Météores de Tournier, j'ai retrouvé une grande partie de ce que j'avais aimé dans Le Roi des Aulnes : un roman qui tient autant du conte que de l'essai, avec autant d'esthétique que de réflexion, de beauté que de laideur. C'est toujours un très bon texte… pour autant, j'ai préféré Le Roi des Aulnes, et les défauts des Météores (qui lui ressemble par ailleurs un peu trop) sont plus gênants, sans être rédhibitoires.

Il y a deux parties dans ce texte : (1) Alexandre, un dandy homosexuel provocateur, hérite d'une entreprise de traitement de déchets avec plusieurs sites en France. Lui qui a toujours vécu en marginal n'a aucune envie d'accepter au début, puis finit par comprendre qu'il pourra en tirer beaucoup… C'est un personnage intéressant et charismatique, particulièrement réussi, même si ses jugements critiques envers la société « des hétéros » sont parfois un peu trop à l'emporte-pièce voire tiennent du préjugé. Faut-il en tenir rigueur à l'auteur ? À vous de voir ! ( ) La seconde partie du texte suit « Jean-Paul », deux jumeaux inséparables qui ont une relation intime très particulière, inconnue des « sans-pareils »… jusqu'à ce que Jean trouve l'amour et se mette à fuir Paul. Ce dernier, qui finit par accaparer la majeure partie du texte, est obnubilé par son frère et par la geméllité. Il y a beaucoup de choses à dire sur la gemellité, c'est un bon thème central, mais quand pas une page ne se tourne sans faire mention de « sans-pareils » inférieurs aux « frères-pareils », ça finit par peser un peu. Certaines réflexions reposent aussi sur des analogies esthétiques, et ce genre d'analogies, on peut leur faire dire à peu près ce qu'on veut.

(Il y a sans doute un meilleur terme qu'« analogie esthétique », mais je ne le connais pas.)


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Mr Gwyn d'Alessandro Baricco parle d'un romancier qui décide, un jour, d'arrêter d'écrire des romans. Il a ses raisons, mais personne ne le prend au sérieux, à commencer par son agent. Il arrête quand même et décide, après réflexion, de devenir… disons copiste. Un copiste d'un genre particulier, certes. Son agent ne comprend toujours pas. Qu'à cela ne tienne, il s'y attelle !

C'est un livre court, tendre et original, joliment excentrique, qui développe une idée simple mais très bien trouvée. J'ai beaucoup aimé. J'en lirai d'autres du même auteur bientôt.


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Pourquoi dit-on que les articles et essais de David Foster Wallace sont plus faciles à lire que ses œuvres de fiction ? The Broom of the System (son premier roman) est non seulement très bon, mais il est parfaitement accessible, sans les longueurs, phrases alambiquées et notes de dix pages qu'on peut trouver dans ses autres écrits ! Et c'est un roman qui fonctionne bien sur deux niveaux : pour l'histoire joliment satirique, d'un quasi-réalisme parfois comique, et pour les thèmes sous-jacents une fois qu'on y réfléchit un peu.

C'est l'histoire d'une certaine Lenore Beadsman, la vingtaine, arrière-petite-fille d'une autre Lenore Beadsman et fille d'un riche homme d'affaires, standardiste dans une maison d'édition qui ne tourne pas, en relation incertaine avec son patron, le bien-nommé Rick Vigorous, qui… Enfin, je ne vais pas trop en dire. Sachez que le thème principal du livre est le langage. Lenore (la protagoniste) est notamment troublée par les idées de Lenore (son arrière-grand-mère) qui semble croire que tout est langage. Pour l'anecdote, Wallace s'est inspiré d'une ex-copine à lui, qui lui avait dit un jour qu'elle aurait préféré être une héroïne de roman que vivre dans la vie réelle. Et Wallace de se demander quelle serait vraiment la différence.

Je crois que la seule chose que je reprocherais — que j'hésiterais à reprocher, en fait — à The Broom of the System, ce sont les dialogues qui sonnent parfois faux. Mais peut-être que Wallace ne tenait pas tant que ça à ce que leurs personnages parlent comme de vraies personnes.

Mini-bonus : ce roman contient l'exclamation la plus mignonne que j'ai jamais lue. Plusieurs fois.


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Quant à Infinite Jest, son ouvrage le plus célèbre, un pavé postmoderne de plus de mille pages que beaucoup considèrent comme un chef d'œuvre (mais je me demande si certains lecteurs ne cherchent pas volontairement la difficulté parfois)…

Je l'avoue, j'avais peur d'un monolithe interminable et/ou incompréhensible — surtout après l'épreuve de Gravity's Rainbow la dernière fois. Et c'est parce qu'Infinite Jest m'intimidait que j'ai commencé par d'autres textes de Wallace. Heureusement, ce monstre-là est tout à fait lisible ! Clair, intelligent et toujours avec ce style que j'aime beaucoup, bien trop érudit pour être oral mais trop vivant pour n'être qu'écrit, cette pointillosité* dont Wallace est tout à fait conscient et dont il se moque souvent lui-même… Il faut certes un minimum de discipline — et beaucoup de temps — pour arriver au bout, mais ça vaut le coup.

Infinite Jest parle de tennis, de drogues et de désintoxication, de divertissements et de cinéma, de la culture de masse aux États-Unis, et de terroristes indépendantistes québécois en fauteuils roulants. L'action se déroule à Boston, dans une académie de tennis pour jeunes élèves, sur quelques semaines à peine d'un ex-futur proche que Wallace avait imaginé dans les années 90 (aujourd'hui un présent uchronique — non, on n'insère pas de disquettes de films dans nos télé-ordinateurs de nos jours !). Le personnage principal, Hal Incandenza, est un jeune prodige sportif dont le père était cinéaste. Son petit frère est difforme mais on ne peut plus aimable. À quelques mètres de là, mais c'est déjà un autre monde, des drogués aux destins souvent cruels souffrent dans un centre de désintoxication. (Si vous avez encore envie de consommer des drogues après ça, je ne sais pas ce qu'il vous faut.) Plus loin, deux agents secrets, l'un québécois en fauteuil roulant, l'autre états-unien et travesti, mi-amis, mi-ennemis, ne savent pas si l'autre est un agent double ou triple ou quadruple voire quintuple et discutent pendant des heures. Le Canada et le Mexique ont été annexés par les États-Unis, ce qui déplaît évidemment fortement aux Québécois. Et aux États-Unis, une mystérieuse cartouche de cinéma non étiquetée, dont on ignore la provenance, est si prenante que tous ceux qui la regardent ne peuvent plus décoller les yeux de l'écran, en oublient tous leurs besoins naturels et finissent par mourir le sourire aux lèvres dans leurs déjections…

Infinite Jest est à la fois un livre sérieux, une expérience et une sorte de farce. Ce livre est trop long, mais je le ne lui reproche pas vraiment. C'est un écrit « maximaliste » qui ne se refuse aucun détail — ce qui explique pourquoi quelques semaines à peine prennent autant de pages ! Pour autant, Wallace trouve toujours quelque chose d'intéressant à dire, et il n'y a qu'un match de tennis décrit en détail, les règles d'un jeu de stratégie (avec des maths compliqués (qui en plus sont faux, à ce qu'il paraît)), les notes qui décrivent les formules et marques des drogues et cette foutue note de fin de volume 110 où Hal et Orin discutent pendant des pages et des pages des relations entre les États-Unis et le Canada que j'ai lus en diagonale.

Bref, je pourrais encore en parler longtemps, mais je vous recommande… de commencer par un autre livre de D.F.W.**, déjà, pour savoir si vous aimez. Puis d'attaquer Infinite Jest si vous avez aimé et que vous vous en sentez le courage. The Broom of the System est moins prise de tête, il a plus de charme, il est plus équilibré et j'y aime à peu près tout. Infinite Jest offre davantage, mais demande aussi plus d'investissement et a plus de défauts.

** Si, comme moi, vous avez du mal avec les sigles et acronymes qu'affectionne tant notre écrivain embandané, http://infinitejest.wallacewiki.com vous sera utile.

* Ce mot existe, et la première phrase attestée sur Google est ce commentaire internet : « Oh tu me fais chier avec ta pointillosité. »

jeudi 14 janvier 2016

Lectures (10)

The Drop Edge of Yonder de Rudolph Wurlitzer est une sorte de western étrange, avec comme personnage principal un hors-la-loi qui vit dans les montagnes. Autant le dire tout de suite, Zebulon Shook n'est pas sympathique du tout. C'est le genre mec qui tue des chèvres à bout portant, comme ça, sans raison valable, qui gueule et braque des gens sur un coup de tête, qui agit de manière irresponsable et amorale à peu près tout le temps. Le style d'écriture est froid, Wurlitzer ne cherche pas vraiment à rentrer dans la tête de ses personnages ; ce qui est intéressant dans ce livre, ce sont les thèmes : le voyage en lui-même, l'errance et cette Amérique fantasmée du dix-neuvième siècle… et puis toute une dimension spirituelle/surnaturelle, avec des shamans, des passages entre la vie et la mort, les personnages qui n'arrivent pas à se séparer.

J'avais déjà lu Nog du même auteur, qui était également un western-périple à travers les États-Unis mais bien plus psychédélique et déroutant ; The Drop Edge of Wonder a plus les pieds sur terre. Les deux se ressemblent beaucoup quand même. Je préfère Nog.

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Franchement, le fameux Voyage au Bout de la Nuit de Céline, c'est bien écrit, ça ne manque pas de matière, mais… suivre en narration à la première personne un type dégoûté de tout qui se plaint que le monde est pourri pendant 500 pages, au bout d'un moment, ça devient lassant. Ça aurait pu être marquant, étouffant s'il y avait une gradation, de l'humour, des points de vue différents, mais les cinq cents pages sont résolument monotones (et le seul seul personnage récurrent a exactement le même point de vue que le protagoniste, ce qui n'arrange rien). C'était sans doute volontaire, je ne sais pas, mais je préfère qu'il y ait une différence entre la morosité ressentie par les personnages et celle ressentie en lisant le texte.

Il paraît que le style du roman était très osé à l'époque et que c'est un des éléments qui ont fait sa renommée, ce que je veux bien croire.

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The Bell Jar de Sylvia Plath (je crois que la première fois que j'ai entendu parler de ce livre, c'est Lisa Simpson qui le lisait) parle de la fin de l'adolescence d'une jeune fille américaine dans les années 50 ou 60. Pendant la première partie du livre, elle découvre la vie dans une grande ville, y fait des rencontres pas toujours agréables (voire même carrément flippantes), et se retrouve devant le début de sa vie adulte, une perspective aussi vertigineuse que désagréable : on lui demande presque de briser ses rêves elle-même, d'abandonner sa vie au profit des apparences et de ses responsabilités. Elle tient bon tant qu'elle a quelque chose à quoi se raccrocher. Mais pendant la seconde partie du roman… c'est la chute, la dépression, les psychiatres, l'asile. L'écriture est claire et directe sans être superficielle. C'est à peu près exactement ce que j'en attendais et ça m'a plu : touchant, inquiétant, très humain.

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La Vie, Mode d'Emploi de Georges Perec. Oui, ça faisait depuis cinq à dix ans que j'avais prévu de le lire, non, je ne sais pas pourquoi je ne l'ai pas lu avant. En tout cas c'est génial. C'est un roman au pluriel qui décrit méthodiquement les appartements d'un immeuble, ses habitants et leur histoire. Plein de courts fragments, de longs projets, de drames, de rebondissements, de rêves écourtés, brisés ou insensés, de longues descriptions détaillées d'intérieurs et d'objets (Perec aime bien ça, les objets), des chapitres étonnamment courts, d'autres étonnamment longs… Les histoires sont aussi liées (ou non) entre elles que les habitants de l'immeuble, et c'est celle qui implique le plus d'entre eux qui ressemble le plus à un fil conducteur (sans en être vraiment un). C'est un long inventaire, forcément incomplet, mais tellement riche.

Je l'ai lu sachant simplement que Perec était membre de l'Oulipo et qu'il avait écrit La Disparition et Les Revenentes (sic) ; ce n'est qu'après l'avoir fini que j'ai appris qu'il avait été écrit avec des contraintes, tellement même qu'un livre entier existe pour les recenser ! Je n'ai pas lu ce Cahier des Charges, mais le site http://escarbille.free.fr/vme/ (inutile tant qu'on n'a pas lu le roman, peu compréhensible si on n'a pas lu en plus le Cahier des Charges) permet d'avoir un aperçu du chantier…

(P. S. Quelqu'un a dessiné l'immeuble en entier en pixel art !)

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J'ai enchaîné avec W ou le Souvenir d'Enfance, mais je l'ai moins aimé. C'est davantage une expérience, un concept intéressant qu'un roman passionnant de A à Z. Perec alterne les chapitres autobiographiques (où il raconte son enfance et comment il a échappé à la guerre, au prix d'une famille brisée/éparpillée) et la fiction (qui se base sur une histoire qu'il avait écrite très jeune, avec une île imaginaire où la vie est entièrement consacrée au sport).

Autant je trouvais prenante l'invention de vies réalistes dans tous leurs détails dans La Vie, Mode d'Emploi, autant quand c'est réel… ça m'intéresse moins. J'aurais dû m'y attendre, moi qui ne lis jamais de biographies — la vie fait rarement de très bonnes histoires, il y a forcément moins de suspense, moins d'événements extraordinaires, et même quand c'est Perec qui écrit, il y a des passages dans W que j'ai trouvés un peu inutiles. L'histoire de l'île est meilleure, où s'y révèle chapitre par chapitre la vraie nature de cette société imaginaire racontée de manière méthodique. Et à la fin, oui, tout ça débouche sur quelque chose. Mais je préfère un très beau chemin qui ne mène nulle part qu'un chemin pas mal qui mène quelque part.

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Anima de Wajdi Mouawad m'a fait un sacré effet. C'est une histoire de meurtre — un certain Wahhch Debch (comment prononce-t-on ce nom ?) découvre sa femme enceinte sauvagement assassinée, un couteau planté dans le sexe, et veut retrouver la personne qui l'a tuée. Pas pour se venger, mais pour savoir pourquoi… et (je ne divulgue rien) parce qu'il veut s'assurer qu'il ne devient pas fou et que ce n'est pas lui-même qui l'aurait tuée. L'histoire l'emmène dans une réserve indienne, où il n'est pas tout à fait le bienvenu…

Je n'en dirai pas plus mais l'intrigue est superbe. Ça parle de violence, d'identité, de pulsions, de l'histoire de certaines communautés, de relations entre créatures. Et le roman a la particularité d'être écrit, non pas simplement à la troisième personne, mais à une multitude de troisièmes personnes — chaque chapitre est vu et raconté par un animal différent qui assiste à chaque scène, de près ou de loin. Parfois on sait tout de suite de quelle espèce il s'agit, parfois il faut chercher un peu. Selon ce que les animaux perçoivent et à quel point ils sont évolués, les chapitres vont de quelques phrases courtes à plusieurs pages. Un artifice qui aurait pu marcher pour un livre pour enfants, le sang en moins.

C'est principalement écrit en français mais il y a aussi des lignes en anglais, et même quelques-unes en arabe à un moment (on peut suivre sans, hein). Excellent roman.

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C'est rare mais parfois, sur internet ou dans un périodique, on tombe sur un billet d'humeur génial. Quelqu'un qui a un sac à vider et le fait avec tant de style, d'humour, de vie, que ça en devient un vrai plaisir à lire, même s'il ne fait que raconter quelqu'un qui pète dans l'ascenseur, sa vie de couple ou une file d'attente à la caisse d'un supermarché.

Post Office de Bukowski, c'est un peu ça en version roman. Henry Chinaski — l'alter ego de l'auteur — y raconte dans des chapitres courts son boulot à la poste, un surintendant borné, les heures qui s'enchaînent jusqu'à n'en plus pouvoir… autant que ses propres débaucheries, parce que le mec est un ivrogne et un coureur de jupons invétéré qui n'a pas grande conscience professionnelle et semble se contrefoutre d'à peu près tout (à part ses couilles et son ego, et encore). Une scène en particulier passe outre les limites que je mets à l'humour et fera grincer plusieurs dents aujourd'hui, mais sinon Post Office est léger, drôle, très agréable à lire.

J'aime aussi les poèmes de Bukowski, en passant.

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… Alors évidemment que j'ai eu envie de lire Gravity's Rainbow, vu que V. était excellent et que beaucoup de gens considèrent Gravity's Rainbow comme le chef d'œuvre de Pynchon ! Mais ce foutu bouquin n'est pas seulement « difficile à lire », il est aussi cohérent que le plan du métro de Tokyo redessiné de mémoire et transposé en quatre dimensions par Jackson Pollock. (Je suis hélas complètement insensible à Jackson Pollock.)

Le roman débute à Londres, à la fin de la seconde guerre mondiale. Le lieutenant Tyrone Slothrop est un chaud lapin qui multiplie les conquêtes amoureuses, mais ses supérieurs se rendent compte qu'à chaque endroit où il fait une nouvelle conquête, une roquette V-2 explose. S'ensuite une sorte de course-poursuite et… des bananes ! des bites ! des nazis ! des expériences malsaines ! des chutes dans les chiottes ! des chansons ! du sado-masochisme ! des conspirations dans tous les sens ! les aventures de l'incroyable homme-fusée ! des organisations militaires plus ou moins secrètes avec des sigles qui signifient peut-être quelque chose, peut-être pas, au bout de quelques centaines de pages on s'en fout vu qu'on n'y comprend plus rien de toute façon !

Tout ça pourrait donner un roman-mindfuck génial, sauf que Pynchon a la fâcheuse manie de ne pas dire de qui ou de quoi il parle avant de s'en donner à cœur joie dans les images, les digressions, les longues descriptions plus ou moins gratuites dont on ne peut que tenter de deviner les objets avant de replonger dans le vague au paragraphe suivant (oui, ça décourage). Comme si cela ne suffisait pas, notre joyeux luron balance des MacGuffins et autres débuts d'intrigues dans tous les sens, puis les oublie ou les abandonne en cours de route sans autre forme de procès. Même les fils conducteurs du roman ne mènent à rien. C'est comme s'il écrivait pour lui-même, pour le plaisir, mais pas pour être lu. Ou peut-être pour troller ses lecteurs, allez savoir. En tout cas, le plaisir de lecture en prend un coup : c'est parfois brillant, mais plus souvent pénible et frustrant.

(Pour tout avouer, j'avais commencé à lire Gravity's Rainbow comme d'habitude, en faisant attention à tout et en revenant en arrière quand j'avais des doutes, mais au bout de quelques jours j'ai dû me rendre à l'évidence : c'était impossible de continuer comme ça. Du coup j'ai fini par y aller façon bulldozer, à vitesse constante, comme si j'écoutais un audiolivre.)

Le roman a failli gagner le prix Pulitzer mais le jury n'était pas d'accord parce que bon, quand même, il y a une page de sado-masochisme scatophile nazi là-dedans. D'accord, c'est la page que j'ai lue la plus en diagonale de toute ma vie. Mais s'il n'y avait eu que ça… Enfin bref, je ne regrette pas de l'avoir lu mais je pense que j'ai eu ma dose de Pynchon pour un moment.

(Pour la petite histoire, un professeur d'université qui avait mis Gravity's Rainbow au programme de son cours s'est rendu compte que le résultat allait être catastrophique s'il n'aidait pas ses étudiants à suivre ; il a donc écrit un guide qui peut s'avérer utile.)

lundi 31 août 2015

Lectures (9)

The Book of Dave de Will Self. Dans un lointain avenir, après une inondation qui a largement réduit en ruines la civilisation actuelle, quelqu'un en Angleterre déterre un livre qui a miraculeusement survécu. Ce livre acquiert un statut sacré et est pris comme base pour l'édification d'une nouvelle religion… Toute la société finit par s'organiser autour des écrits de Dave. Sauf que Dave, à son époque (la nôtre), c'était un chauffeur de taxi londonien aigri, misogyne, « pas raciste », qui a pété les plombs à la suite d'une dispute avec son ex-épouse au sujet de la garde de leur enfant et craché ce ramassis haineux insensé sous l'influence d'antidépresseurs.

Le résultat va de l'hilarant au tragique. Les prêtres de la religion daviniste s'appellent Conducteurs, tournent le dos à leurs ouailles pour les regarder dans un rétroviseur, et leur font réciter en guise de prières les noms des rues à parcourir dans Londres pour arriver à tel ou tel endroit. Mais ce monde moyen-âgeux n'est pas que ridicule, il est aussi obscurantiste et cruel… et Will Self, plutôt du genre réaliste-pessimiste. Ne vous attendez pas à cinq cents pages de déconne et d'humeur badine, même si on rit souvent.

La langue aussi a évolué dans ce futur — en fait, deux langues y sont en usage : l'anglais que l'on connaît aujourd'hui est devenu une langue hiératique équivalente au latin, et la langue démotique est un mélange d'argot londonien accentué, de mots de chauffeur de taxi mal interprétés et de langage SMS. Les Anglais se saluent donc tous d'un “Ware2, guv?”… Sur une phrase entière, ça donne par exemple “Iss nó rì 2 eggspekk a dad 2 no vem fings, issit?”. Au début, j'avais peur que ça ne rende le roman illisible, et le début est effectivement difficile ! Mais ça finit par venir, et au bout d'un moment j'ai vraiment pris goût à déchiffrer ce charabia dégénéré. (Du coup, The Book of Dave est un livre qui sera inaccessible pour pas mal de monde : vu l'importance qu'ont le Londres des cabbies et le cockney dans le roman, j'imagine qu'on doit perdre beaucoup en traduction — à vérifier —, mais l'original demande une bonne maîtrise de l'anglais. Même dans les passages qui se passent de nos jours, Will Self a un vocabulaire pointu.)

The Book of Dave est un très bon roman de divertissement et un bon roman ambitieux, qui touche à pas mal de sujets sensibles (la religion n'étant que le plus évident). Si les passages dans le futur sont surtout un prétexte à la présentation de l'univers, le personnage de Dave est très réussi, à la fois antipathique et réellement touchant. À certains moments, difficile de ne pas se sentir proche de lui. Bref, j'ai aimé. Même si on peut reprocher à l'histoire de se baser sur une idée assez simple pour être évidente (la conclusion n'y change que peu de chose).

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Don Quichotte de Miguel de Cervantes. Faut l'avoir lu, c'est de la culture générale ! … Mais malgré la date (début XVIIe siècle) et la longueur du texte (deux volumes* de cinq cents pages chacun), les aventures de Don Quichotte et de Sancho Pança se lisent très rapidement. C'est un texte très drôle et surtout étonnamment léger. (Apparemment, la traduction récente d'Aline Schulman y est pour quelque chose — présentée en introduction, elle entend reproduire la fluidité et l'oralité du texte, quitte à simplifier la syntaxe quand une traduction littérale serait trop archaïque. Vu le ton de l'histoire, ça me paraît justifié.)

L'histoire, vous la connaissez : Don Quichotte, gentilhomme modestement fortuné, lit trop de romans de chevalerie et finit par se prendre pour un chevalier errant. Il part en quête de nobles aventures, accompagné par un bon vivant un peu naïf (pour ne pas dire un peu couillon) du nom de Sancho Pança, à qui il promet monts et merveilles en récompense de son service. C'est de la vraie comédie la plupart du temps, à part quelques histoires dans l'histoire dans le premier tome (bienvenues pour changer un peu de registre — j'aurais aimé en avoir dans le second aussi).

Je reproche quand même deux ou trois choses à Cervantes : (1) La fait qu'il y ait deux grossières incohérences dans le texte (dont une qu'il met sur le dos de son imprimeur). Ne vous étonnez pas si la monture de Sancho disparaît et rapparaît inopinément, ni si la femme de Sancho change de nom sans raison : ce n'est pas vous ni la traductrice qui êtes en faute, c'est juste Mimi qui s'est pas bien relu et que personne n'a osé corriger. (2) Le coup de Don Quichotte qui explique toutes ses mésaventures par des vils enchanteurs imaginaires qui lui jouent des tours, ça passe au début, ça finit par sentir la paresse voire le foutage de gueule au bout d'un moment. (3) La fin, justement, est un peu décevante et casse un peu le trip.

Bref, pour un Grand Classique de l'Histoire de la Littérature, c'est loin d'être un chef-d'œuvre irréprochable. Mais c'est une lecture bien agréable quand même.

* À noter que les deux tomes ont été publiés avec dix ans d'écart, et qu'un autre écrivain peu scrupuleux avait, avant la publication du deuxième tome, publié une fausse suite ! C'est peut-être d'ailleurs ça qui a poussé Miguel à finir son histoire. Sacré Mimi, va.

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The Secret History de Donna Tartt est un roman que j'aurais adoré lire quand j'étais ado, et que j'ai dévoré tout pareil aujourd'hui. Richard Papen, un jeune californien d'origine modeste, part au nord-est des États-Unis et se retrouve à étudier le grec ancien au sein d'une classe… particulière. Très réduite, élitiste, un monde à part au sein de l'université. Tous les cours sont donnés par le même professeur, qui n'accepte que très peu d'étudiants, sans qu'on sache sur quels critères.

On apprend dès le prologue que cinq des étudiants conspirent pour — et réussissent à — assassiner le sixième, et la première partie du roman nous apprend comment ils en sont arrivés là. C'est un semi-huis clos, où de jeunes gens riches et cultivés, menés par leur mentor dans un milieu fermé, laissent libre cours à leur idéalisme ; le plus brillant d'entre eux est aussi celui qui semble le moins en phase avec le monde réel… Dangereux ? Peut-être, mais plus qu'un groupe sectaire manipulé, c'est une sorte d'Arcadie universitaire dans laquelle nous plonge Donna Tartt, un monde fragile et pas tout à fait sain mais beau à sa manière. D'ailleurs, le protagoniste garde toujours des contacts avec le monde extérieur : s'il voulait prendre ses distances, la porte lui reste ouverte. Mais il ne part pas.

The Secret History est avant tout un roman qu'on lit pour l'histoire, esthétique et divertissant, mais on peut aussi y lire un commentaire face à certaines tendances intellectuelles (et idéologiques ?). Les idées qui y sont présentées sont classiques mais pas inintéressantes. Les personnages diviseront les lecteurs (il est facile de les voir comme des snobs froids et prétentieux, mais j'ai un point de vue plus nuancé — j'aime bien Henry notamment !). La première partie du roman, où l'on apprend les motivations des assassins, est captivante ; la deuxième (qui se déroule après, quand les étudiants doivent faire face aux conséquences de leur acte) l'est un peu moins, mais j'ai quand même continué sur ma lancée avec grand plaisir.

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V. de Thomas Pynchon. Quel livre ! Un roman postmoderne qui suit plein de directions différentes sans se perdre, à la fois sérieux et loufoque, où les passages franchement drôles côtoient des textes dans le texte (il y a un terme pour ça ?) qui vont de l'intrigue historique à des mystères et perversions quasi-gothiques, jusqu'à l'horreur véritable (dans l'histoire de Mondaugen avec les colons allemands en Namibie notamment), le tout entrecoupé de chansons.

De quoi ça parle ? D'un couillon qui fait le yo-yo dans le tram et traîne avec une divers hurluberlus à New York dans la moitié des chapitres, et d'un détective à l'identité effacée qui cherche « V. » (qui ? ou quoi ?) autour du monde dans l'autre moitié. Quant aux thèmes abordés… vous verrez bien en le lisant. Sachez juste qu'il est souvent question d'objets inanimés.

V. est un roman exigeant mais excellent, meilleur que The Crying of Lot 49 (qui m'avait déjà donné envie de continuer à lire du Pynchon). Ne vous attendez pas à tout comprendre (les intrigues avec Godolphin m'échappent en grande partie), mais accrochez-vous, parce que c'est un sacré trip. Pynchon a un excellent style et ses idées sont loin du tout-venant — en fait, je crois qu'il en crée proprement une dans ce roman, une pour laquelle il n'existe toujours pas de mot. Je continuerai avec Gravity's Rainbow !

(P.S. L'édition que j'ai — la seule qu'on trouve facilement, en fait — est parvenue à faire une faute dans le titre. C'est “V.”, pas “V”.)

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Le Roi des Aulnes de Michel Tournier. (Le titre vient d'un poème du même nom, de Goethe.)

Abel Tiffauges est un homme qui ressemble étrangement à un ogre, avec sa propre philosophie, ses habitudes étranges, et ses penchants qui dérangeraient la plupart des braves gens normaux. (Le régime de viande crue et de lait qu'il adopte à une période n'est pas le plus étonnant.) Ce n'est pas un paria, mais… s'il s'ouvrait plus, il le serait. Il peut susciter la curiosité, la méfiance, l'inspiration, le dégoût ou tout ça à la fois. En fait, c'est le genre de type chelou duquel on préférerait ne pas s'approcher — et on finit ici par le connaître intimement.

L'histoire débute en France, à la fin des années trente ; une bonne partie se passe en Allemagne durant la guerre. Les événements lui semblent très peu favorables, mais Abel est persuadé d'être un élu ; c'est en tout cas un colosse invisible, un dévoreur silencieux. Ce qui est impressionnant, c'est à quel point ce personnage et cet histoire paraissent crédibles et ne tombent jamais dans l'exagération, la déformation. À quel point la place centrale qu'accorde l'auteur à son personnage semble méritée. La narration, parfois interne, parfois externe, reste libre de tout jugement face à cet étrange personnage, qui paraîtra sans aucun doute sympathique à certains et malsain à d'autres.

Tournier a obtenu le Goncourt pour Le Roi des Aulnes. Houellebecq aussi l'a obtenu, et j'avais eu des doutes. Mais Tournier, ouais, je crois qu'il le mérite.

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Sinon, j'ai aussi lu Le Nez de Gogol mais je ne sais pas trop quoi en penser, il faudra que je le relise. Autant il m'a paru bien écrit, autant je n'ai pas vu où l'auteur voulait en venir.

vendredi 10 avril 2015

Lectures (8) : les lumières noires invisibles corrigent les crimes solitaires

Martial Canterel, un riche inventeur, montre à ses amis des expériences qu'il mène sur sa propriété. C'est tout ce qui se passe dans Locus Solus de Raymond Roussel, publié en 1914 : une visite de musée-laboratoire-spectacle imaginaire, sans même une trame narrative qui relierait les expériences entre elles. Ça n'empêche pas le roman d'être bon !

Locus Solus est un ouvrage de science fiction qui peut paraître atypique, dans le sens où le monde présenté n'est pas futuriste : on est bien à Montmorency, dans une France de début de XXe siècle. Mais la science a fait des progrès fulgurants. On peut atteindre un degré de précision incroyable dans les manipulations, prédire jusqu'aux moindres courants d'air plusieurs jours à l'avance, créer des matériaux qui n'ont rien à envier aux nanotechnologies d'aujourd'hui, tout s'enchaîne et tout s'embrique à la perfection… On peut se demander : à quel point les expériences décrites seraient-elles réalisables en théorie* ? Et, si l'on prend en compte le fait que le livre fut écrit en 1914 : à quel point Raymond Roussel croyait-il ces expériences possibles ? À quel point avait-on foi en la science et en le progrès à l'époque, par rapport à aujourd'hui ?

Les expériences que mène Canterel sont incroyables, mais ce qui en rend leur description intéressante, c'est aussi leur aspect poétique, parfois touchant, parfois dérangeant. À chaque fois, Roussel commence par décrire méthodiquement ce que voient les visiteurs, et qui tient souvent du prodige autant que d'une sorte de manège incongru. Les explications ne viennent qu'ensuite, et chacune est une histoire à part entière. (Souvent, une personne affligée vient voir Canterel pour qu'il l'aide, celui-ci imagine un dispositif complexe pour la soulager, et s'inspire des résultats pour construire des démonstrations spectaculaires.) Mais la structure du récit pêche par moments : il arrive que les descriptions soient beaucoup trop longues et finissent par lasser. Dans le deuxième chapitre, la description de la hie attachée à un aérostat qui construit une mosaïque de dents est tellement longue et minutieuse qu'elle en devient presque comique — mais c'est surtout le passage où, dans un grand espace vitré, plusieurs personnages semblent réaliser des actions sans rapport les unes avec les autres qui est interminable et m'a donné envie, un moment (alors que j'avais vraiment aimé le livre jusque là), d'abandonner. Une trentaine de pages, un ensemble de situations sans queue ni tête presque impossible à retenir, c'est beaucoup trop. Au bout d'un moment, j'ai lu tout en diagonale, pour revenir en suite me référer aux descriptions en même temps que les révélations venaient — je pense que c'était la meilleure façon de le lire. Dommage, à cela près, Locus Solus aurait été excellent.

Le roman même est expérimental : l'écrivain a utilisé des procédés particuliers, basés sur des dictionnaires et des jeux de mots, pour concevoir ses textes — et ça se remarque dans le côté apparemment aléatoire des histoires. Une jolie petite mise en abyme.
En passant, j'ai appris pas mal de mots grâce à ce livre. Au bout d'un moment, j'ai fini par les noter sur une page de carnet. Vésanie, comminatoire, apophtegme, siccité, palisse, marinette, valétudinaire, almée, cédule, engouler…

* Ça ferait de bonnes questions pour Randall Munroe, tiens.




The Corrections de Jonathan Franzen est le portrait d'une famille contemporaine américaine. Enid Lambert, la mère, est une femme du Midwest, bien-pensante et un peu coincée, qui essaie de préserver au maximum les apparences et de montrer son couple et ses enfants sous leur meilleur jour, même quand tout va de travers (quitte à mentir un peu, à cacher, à déformer…). Alfred, le mari d'Enid, est une tête de mule de plus en plus atteint par une maladie de Parkinson et une démence sénile. Chip est un loser qui se veut dramaturge doublé d'un obsédé sexuel, Gary supporte à peine sa vie de banquier et père de famille modèle et noie son aigreur dans l'alcool, Denise est une bosseuse qui se réfugie dans la course à la performance et ne voit pas ce qui pourrait foirer chez elle. Parmi tous les défauts présentés (et il y en a !), il y en a forcément un ou plusieurs qu'on reconnaîtra chez soi ou quelqu'un qu'on connaît… et une bonne partie de ces défauts viennent du fait que les personnages voulaient justement éviter de tomber dans d'autres travers.

L'événement qui amorce l'histoire est simple, et a des allures de prétexte : Enid demande que toute la famille se réunisse pour un dernier noël. Vu le sujet et les personnages, The Corrections pourrait être terriblement cynique, une satire pessimiste au vitriol de toutes nos tares contemporaines, mais les personnages gardent, pour la plupart, des côtés sympathiques. Le roman est prenant, c'est un best seller qui a gagné de nombreux prix ; il est assez juste, drôle, a de bons rebondissements, j'ai beaucoup aimé le lire.

Rétrospectivement pourtant, j'aurais du mal à expliquer pourquoi, j'ai l'impression qu'il y a quelque chose d'un peu froid dans ce texte. D'un peu calculé. Peut-être parce que Franzen garde tous ses personnages à une certaine distance : on peut toujours s'y identifier un peu, jamais totalement ? (Mais pourquoi ai-je eu cette impression uniquement après avoir fini le livre ?) Quant aux passages qui lorgnent vers la science-fiction, avec des traitements expérimentaux, c'est une ficelle un peu grossière dont on aurait pu se passer (mais ça reste mineur dans le récit, c'est un défaut excusable). J'ai donc gardé un bon souvenir de The Corrections

… Et puis, quelques jours après l'avoir terminé, j'ai regardé Magnolia. J'ai eu l'impression que Magnolia faisait quelque chose d'en partie similaire, mais en plus réussi. Plus touchant. Ce n'est pas le même médium, ni vraiment la même histoire, mais quand même.




J'ai enfin lu un roman de Dostoïevski (il était temps). Crime et Châtiment, donc. Je pense que tout le monde connaît les grandes lignes de l'histoire, mais au cas où : c'est l'histoire de Raskolnikov, intellectuel fauché et tourmenté, qui tue à coups de hache une vieille prêteuse sur gages. Ainsi que la sœur de la prêteuse, timide et innocente, quand elle le surprend… Le double crime que commet Raskolnikov le rend malade, presque fou ; une grande partie du roman se passe dans sa tête, alors qu'il resasse son action, ses mobiles, ne sait s'il doit se rendre à la justice ou non, s'il était justifié dans ses actions, les vraies raisons pourquoi il a commis son acte. C'est un roman psychologique avant tout, qui aborde aussi des thèmes philosophiques et politiques.

L'histoire parle également de mariages et de société, de pauvreté, de drame, de maladie, de honte… le Saint-Pétersbourg décrit dans le livre est assez déprimant, les personnages en proie à leur condition, souvent victimes et bourreaux en même temps. Malgré cette noirceur, Dostoïevksi ne tombe pas dans le piège du « tout est pourri, à quoi bon continuer ? » : aussi désespérée qu'ait l'air la situation, il y a toujours du bon quelque part. Si Raskolnikov avait été un personnage superficiel, parfaitement rationnel (comme on se croit trop souvent l'être), le roman n'aurait pas eu lieu d'être ; et c'est là tout l'intérêt de lire Crime et Châtiment, avec ses 500 pages écrites petit (700-800 dans d'autres éditions), sa minutie jamais vaine, ses dialogues qui ne sacrifient pas à la concision habituelle mais où l'on sent les hésitations, les blancs, les humeurs des personnages (je n'ai jamais lu de dialogues écrits comme ça, je crois). C'est un grand roman, tout le monde l'a déjà dit, ce n'est pas moi qui contredirai.

Note : avant de le lire, vérifiez que votre édition comporte une liste des personnages ! Parce qu'entre les prénoms, noms patronymiques, noms de famille et multiples diminutifs, c'est pas toujours facile de s'y retrouver.




Un homme part s'isoler dans un hameau abandonné, à flanc de montagne. On ne sait pas trop pourquoi, il dit simplement vouloir y « disparaître ». Il voit, tous les soirs, une petite lumière s'allumer sur un versant opposé en face de sa maison. De quoi s'agit-il ? Ne lisez pas la quatrième de couverture si vous ne voulez pas vous gâcher la surprise !

La Petite Lumière d'Antonio Moresco est un roman court et poétique, assez froid, avec des chapitres succints. Parfois, il s'agit uniquement d'une description de la vie dans le hameau et aux alentours, surtout la nature, qui n'est pas forcément perçue comme belle mais aussi comme pleine de conflits, de non-sens. L'histoire qui apparaît rend le texte plus vivant et le fait tomber dans le mystérieux… C'est un texte austère mais qui a une beauté particulière. J'ai bien aimé.




Pour ses quatre-vingts ans, Penguin a sorti une collection de 80 textes courts à 80 pence chacun. (Soit un euro et dix centimes à la librairie où je vais d'habitude.) C'est tentant. J'en ai acheté cinq, j'aurais sans doute pu en prendre davantage…

The Yellow Wall-Paper de Charlotte Perkins Gilman contient trois nouvelles, typiques de la littérature gothique de la fin du XIXe siècle, dont il est difficile de parler sans trop en révéler (mais je vais quand même essayer). La première est la plus connue, et je l'ai trouvée terrifiante… avant d'en lire un peu plus à son sujet quelques jours plus tard et de me rendre compte que j'avais (sans doute) interprété la fin trop littéralement. Une fin qu'on voit venir trente pages à l'avance mais qui fait quand même son effet glaçant. Parmi les deux autres, il y en a une que j'ai trouvée un peu poussive et peu originale, et une que j'ai beaucoup aimée.




Les Villes Invisibles d'Italo Calvino est un dialogue imaginaire entre Kublai Khan et Marco Polo, où l'explorateur décrit à l'empereur une multitude de villes qu'il a visitées. Chaque description est celle d'une ville fantastique, imaginaire, qui a une particularité étonnante. Elles sont très courtes (deux ou trois pages en général), mais sont de petites nouvelles à elles seules, avec des idées géniales, inventives, morales ou simplement poétiques… Ça me rappelle un peu Borges, mais en plus concis et j'ai envie de dire meilleur (Borges fait partie de mes auteurs préférés, mais il y a toujours des textes qui m'inspirent beaucoup et d'autres assez peu chez lui).

Je crois que je vais lire tout ce que je peux trouver de Calvino ; j'avais déjà beaucoup aimé Par une Nuit d'Hiver un Voyageur mais Les Villes Invisibles est encore plus réussi, une petite merveille.

vendredi 16 janvier 2015

Lectures (7) – BD (1)

J'avais envie de parler de BD aussi. Je lis pas mal de webcomics (cf. liens), et c'est vrai que les albums de bande dessinée sont chers à l'achat, mais ça reste un médium qui me tient à cœur ! Daytripper et Habibi, dont j'avais parlé il y a longtemps, font toujours partie des plus beaux albums que j'ai pu lire ; en voici d'autres qui m'ont plu récemment.


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Dans l'univers de Fables, une série en cours depuis 2002, les personnages de contes de fées (Blanche-Neige, le Grand Méchant Loup, les Trois Petits Cochons, Barbe-Bleue…) sont réels, pouvoirs magiques compris, et ont toujours vécu dans un monde parallèle au nôtre ; suite à une guerre avec « l'Adversaire », ces personnages ont été forcés à l'exil et ont pris refuge dans notre monde, plus précisément dans un quartier de New York surnommé Fabletown pour l'occasion. La magie fonctionne toujours dans le monde réel, mais les Fables ont des règles très strictes pour que personne ne soupçonne leur existence : rester discrets, se faire passer pour des humains… les animaux et autres créatures surnaturelles sont envoyés dans un endroit secret à l'extérieur, surnommé la Ferme, dont ils n'ont pas le droit de sortir. Les Fables ont également dû voter une trêve générale parmi les méchants et les gentils (le Grand Méchant Loup est même élu shérif de Fabletown !). Tout cela est pour le bien de tous, mais évidemment, ça ne satisfait pas tout le monde…

Ça vous donne envie de lire ? Ça tombe bien, la série est excellente ! Le premier tome est une sorte d'enquête policière, la suite est assez différente et se concentre soit sur des anecdotes avec un ou deux personnages en particulier, soit sur la guerre que se livrent l'Adversaire et les Fables (missions d'espionnage surtout, peu de conflit ouvert). La fantaisie des contes originaux et le réalisme avec lequel ces histoires sont traitées se contrebalancent très bien.

Si les personnages gardent bien les pouvoirs qu'ils ont dans les contes dont ils sont tirés, les auteurs ont pris beaucoup de libertés par rapport à leurs caractères (il faut dire qu'ils n'avaient pas de personnalités très développées dans leurs histoires d'origine) — et l'univers tiendrait parfaitement debout si les personnages étaient inventés de toutes pièces. En tout cas, l'histoire tient en haleine. On arrive à une sorte de conclusion temporaire au tome 11, War and Pieces, je n'ai pas encore lu la suite.

Il y a juste une chose que je reproche à Fables, c'est son dessin parfois inégal… Le dessinateur habituel est très bon la plupart du temps mais il lui arrive de rater l'un ou l'autre visage, et certains épisodes (ceux qui ne font pas partie de l'intrigue principale) sont dessinés par d'autres artistes, pour des résultats forcément variables. (Les illustrations de pleine page entre les histoires, par contre, sont souvent superbes.)


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Barbara Thorson est à l'école primaire, mais c'est déjà une rôliste de premier ordre (et une maîtresse de jeu redoutable). C'est aussi une vaillante guerrière qui, armée de son marteau Coveleski, combat les géants. C'est une écolière indisciplinée qui aime lire, n'aime pas trop les autres filles qu'elle juge immatures, n'a pas peur des caïds (y'a pas de meilleur mot pour bully en français ? c'est naze) ni de provoquer ses profs. En fait, elle n'a peur de rien et elle est très mûre pour son âge. Certains trouvent qu'elle est timbrée.

Il n'y a qu'une chose dont Barbara ne veut pas entendre parler : ⬛⬛ ⬛⬛⬛⬛⬛ ⬛⬛ ⬛⬛⬛⬛ ⬛⬛⬛⬛.

Le dessin paraît simple et spontané mais est très maîtrisé, plein d'énergie. Barbara est un personnage avec qui on sympathise très vite, même s'il est difficile de croire qu'elle n'est qu'en CM2 (ça, j'ai l'impression que c'est presque tout le temps le cas avec les protagonistes enfants) (ou alors c'est moi qui ai toujours été très en retard au niveau maturité ? ou qui oublie comment on était à l'époque ?). Et certes, l'histoire est prévisible, par certains côtés trop optimiste aussi. N'empêche que ça fonctionne : j'ai lu deux fois I Kill Giants, les deux fois j'ai pleuré.


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Neil Gaiman : vous avez sans doute déjà entendu ce nom. Il a gagné de nombreux prix pour ses romans, BDs et scénarios ; son œuvre la plus connue est sans doute Sandman, une série qui suit les aventures de Dream (Rêve), un des Éternels qui gouvernent notre monde — avec Death (la Mort), Delirium (Délire), Destiny (Destin), Destruction, etc. — “Quel personnage de la série Sandman êtes-vous ?” Je suis Delirium, apparemment.Sandman est effectivement une excellente série, très inspirée, mais aussi assez dérangeante, parfois un peu trop à mon goût. (Elle l'est de la même manière que l'est la mythologie grecque, disons. Ce qui ne retire absolument rien aux qualités de l'œuvre, c'est juste que ça me met un peu mal à l'aise.)

Une autre BD de Neil Gaiman que j'ai aimée, c'est Black Orchid. Étonnamment, c'est une BD de superhéros, dans un univers de superhéros, qui reprend un personnage inventé en 1973 par DC Comics et qui était plus ou moins tombé dans l'oubli… Black Orchid, dans la version de Gaiman, est une sorte de femme-plante, presque une version altruiste de Poison Ivy. Elle est tuée au début de l'histoire. Autre part dans la ville, une autre femme-plante, très similaire, se réveille — et cherche à savoir qui elle est, d'où elle vient… L'histoire est illustrée par Dave McKean, spécialiste des mélanges de techniques (mixed media), des illustrations oniriques-cauchemardesques avec collages et dessins photoréalistes. C'est une BD de grande classe que nous proposent les auteurs donc, particulièrement soignée malgré son thème qui aurait pu donner une simple « BD popcorn ». Ce fut l'une des œuvres qui mena DC Comics à créer sa filiale Vertigo, pour proposer des BD plus adultes, plus expérimentales aussi. (Dois-je révéler le fait que l'histoire se passe dans l'univers de Batman ? Je ne m'y attendais pas, mais au final ça se tient.)


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Batwoman. Les aventures de Batwoman. Mais pourquoi ne pas créer une superhéroïne complètement nouvelle au lieu de faire simplement le pendant féminin de Batman ? Ça me paraît un peu dommage, de la même manière que ça m'agace de voir “Dark Ryu” comme personnage dans Street Fighter, “Baby Mario” dans Mario Tennis, ou de savoir qu'existent des fanfics travaillées qui auraient pu être des œuvres entièrement originales.

… Mais à la lecture, les aventures de Batwoman dans la collection The New 52¹, c'est franchement bien ! Kate Kane, alias Batwoman, a plus ou moins les mêmes pouvoirs que Batman (soit : aucun, mais plein de gadgets sophistiqués, plein de thune, plein de volonté et une forme athlétique). C'est une (ex-)militaire. C'est aussi une lesbienne avec un teint livide de vampire et un tempérament aussi dur que celui de son homologue masculin. (Elle fait même un peu peur, avec son sourire sadique, les yeux blancs quand elle a son masque… mais ça lui donne de la personnalité.) L'histoire a les mêmes caractéristiques qu'un bon Batman ; une ambiance sombre qui tend vers le surnaturel dans une cité glauque et tentaculaire, de l'action, de la violence, des personnages de méchants torturés, et pas mal de classe partout. Avec en bonus : la vie amoureuse de Kate, qui montre davantage de sentiments que Bruce ! La mise en page est carrément impressionnante : peu de rectangles classiques sur fond blanc ici (sauf quand notre héroïne est en civil) ; les cases se fragmentent, se superposent, ont des formes signifiantes… tout est très travaillé, tout en restant facile à suivre. Si vous aimez Batman de manière générale, vous devriez aimer.

À noter que le « vrai » premier volume de la Batwoman contemporaine² s'appelle Elegy, et qu'il constitue une sorte d'introduction avant la série numérotée New 52 (dont le n° 1 est Hydrology). À noter également qu'à la suite de désaccords avec DC Comics, la série a changé d'auteurs au milieu du volume 5 je crois, en plein milieu d'une histoire. Je vous conseille de lire d'abord Elegy, puis de lire Hydrology, To Drown the World et World's Finest — comme ça vous aurez une histoire complète avec une fin.

Ah, et si vous préférez monsieur Batman, je vous conseille The Long Hallowe'en. J'en reparlerai peut-être une autre fois.

¹ En septembre 2011, DC Comics a décidé d'annuler toutes ses séries de super-héros en cours et de repartir sur de nouvelles bases. Ils ont donc lancé cinquante-deux nouvelles séries, toutes des « reboots » je crois !

² Oui, parce qu'il y en a eu d'autres avant, mais laissons-les de côté sinon on ne va plus s'en sortir et ça sera ridicule.


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La dernière BD américaine que j'ai lue, Pretty Deadly, est une petite claque.

C'est à la fois un western et un conte surnaturel avec une forte inspiration mythologique ; on pourrait aussi la décrire comme une histoire sombre et sanglante avec un aspect spirituel quasi-onirique. On a des duels à l'épée et au fusil, des poursuites, des visions, des métamorphoses, des cowboys solitaires, une prostituée, la Mort parmi les personnages principaux, d'autres personnages qui ne sont pas tout à fait humains… et l'histoire est racontée par un papillon et un squelette de lapin. C'est parfois dérangeant mais beau, violent mais pas sans sensibilité. On n'est pas loin de Neil Gaiman (Sandman) par certains côtés.

Un point que j'apprécie aussi : la série continue, mais on a tout de même une conclusion à la fin du premier volume !


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Asterios Polyp est une BD comme je n'en ai jamais lue. Ça parle de relations humaines, de philosophie, de psychologie et de design. C'est un roman graphique contemporain parfaitement réfléchi et inventif.

Asterios Polyp est le nom d'un architecte brillant, théoricien de renom, fasciné par le concept de dualité, qui n'a jamais vu une seule de ses créations être construite. C'est aussi un génie un peu prétentieux qui a, malgré un bon fond, un côté froid et agaçant. L'autre personnage principal du récit est une femme, Hana, qui aime les formes plus organiques… et a surtout une autre manière de penser.

Le récit raconte leur relation, et la représente avec une couleur et un style de trait pour chaque personnage. C'est à la fois cérébral, très fin et très touchant.

(Regardez comment le titre est écrit sur la couverture : une superposition de rectangles bleus sans aucune courbe, et des formes géométriques plus variées et moins ordonnées en rose, qui se superposent pour former les lettres — ça paraît simple, mais enlevez une des deux couches et on ne lirait plus rien. C'est une belle métonymie pour tout le livre — que ce soit au niveau de l'histoire ou du graphisme.)


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L'une des séries les plus populaires du moment (même Time en a parlé) est Saga, écrite par Brian K. Vaughan et illustrée par Fiona Staples. C'est un space opera. Un conflit interplanétaire oppose les habitants ailés de la planète Landfall et les habitants cornus de son satellite, Wreath… comme il s'agit de grandes puissances et que la destruction de l'une des deux planètes causerait des problèmes d'orbite à l'autre, Landfall et Wreath ont « délocalisé » leur guerre et ce sont désormais les autres planètes qui combattent pour eux (!). Au milieu de ce conflit, il y a Alana, de Landfall, et Marko, de Wreath ; les deux sont amoureux et vont avoir un enfant ensemble. Ce qui ne plaît évidemment à aucune des deux planètes, qui souhaitent voir disparaître, qui le traître et l'ennemie, qui la traîtresse et l'ennemi.

Saga est une histoire de science-fiction aux thèmes adultes, mais colorée et inventive. Ça parle autant sinon plus de la relation amoureuse entre Alana et Marko que de la guerre, et de nouveaux lieux et créatures incroyables apparaissent quasiment à chaque épisode. Les personnages sont pour la plupart très « humains » (surtout Alana), les antagonistes ne sont pas forcément antipathiques (le prince-robot à tête de télévision l'est, mais pas The Will, mercenaire taciturne qui a le béguin pour une femme-araignée et garde pour animal de compagnie une chatte qui miaule un grand “LYING !” à chaque fois qu'un personnage ment (inutile de préciser que ce Lying Cat est un des personnages les plus populaires de la série))… la série est vraiment prenante en tout cas.

Lisez aussi l'avis de Noni sur son blog !


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Autre série récente (deux tomes à ce jour) : Witch Doctor. Ça raconte les interventions, opérations et aventures de Vincent Morrow, sorcier-guérisseur contemporain ; imaginez-vous un médecin-exorciste qui utilise des méthodes scientifiques aussi sérieuses que loufoques pour guérir ses patients. Il traite des cas de possessions démoniaques et autres joyeusetés horrifiques avec des pilules-sortilèges, possède un Saint Graal authentique à usage médical entre autres instruments, et avec l'aide de ses deux assistants, Eric Gast (le mec normal de service, qui raisonne parfois Morrow quand il se met à jouer trop au savant fou) et Penny Dreadful (une jeune étudiante elle-même possédée par une horrible créature… ou bien une monstrueuse créature en train de posséder un corps de jeune étudiante ? Mais pourquoi ce monstre aiderait-il un docteur chargé de les exterminer ?).

L'histoire est bien équilibrée entre le fantastique sombre et le fantastique incongru, un certain réalisme et un côté extravagant. J'attends le troisième tome avec impatience.


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Autre style encore avec Mouse Guard, une histoire de souris guerrières dans un univers médiéval. Pas médiéval-fantastique : médiéval classique ! Les souris vivent dans des châteaux, doivent s'occuper des provisions de nourriture, les gardes patrouillent armés, mais il n'y a pas de boules de feu ni de dragons fantômes. Il n'y a pas non plus d'humains dans l'univers, le fait que les personnages soient des souris ne fait que rendre l'environnement plus dangereux : un grand oiseau, un serpent… deviennent des créatures terrifiantes à cette échelle.

Mouse Guard rappelle une version plus adulte de certains livres pour enfants, le dessin est superbe (le style de lettrage est un peu discutable, mais sinon, rien à redire), l'histoire n'est jamais trop tirée par les cheveux, c'est une BD sérieuse et d'un classicisme de très bon goût. J'ai lu les deux premiers livres, je ne sais pas si un troisième est paru ou non, mais si c'est le cas, je la lirai aussi.


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Et… bon, ça commence à faire beaucoup, je vais peut-être m'arrêter là pour aujourd'hui ! Je n'ai parlé que de bandes dessinées américaines, il faudra que je parle de franco-belges et japonaises/asiatiques la prochaine fois. Et de Scott McCloud aussi, et de romans graphiques plus personnels. À suivre donc.