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vendredi 10 avril 2015

Lectures (8) : les lumières noires invisibles corrigent les crimes solitaires

Martial Canterel, un riche inventeur, montre à ses amis des expériences qu'il mène sur sa propriété. C'est tout ce qui se passe dans Locus Solus de Raymond Roussel, publié en 1914 : une visite de musée-laboratoire-spectacle imaginaire, sans même une trame narrative qui relierait les expériences entre elles. Ça n'empêche pas le roman d'être bon !

Locus Solus est un ouvrage de science fiction qui peut paraître atypique, dans le sens où le monde présenté n'est pas futuriste : on est bien à Montmorency, dans une France de début de XXe siècle. Mais la science a fait des progrès fulgurants. On peut atteindre un degré de précision incroyable dans les manipulations, prédire jusqu'aux moindres courants d'air plusieurs jours à l'avance, créer des matériaux qui n'ont rien à envier aux nanotechnologies d'aujourd'hui, tout s'enchaîne et tout s'embrique à la perfection… On peut se demander : à quel point les expériences décrites seraient-elles réalisables en théorie* ? Et, si l'on prend en compte le fait que le livre fut écrit en 1914 : à quel point Raymond Roussel croyait-il ces expériences possibles ? À quel point avait-on foi en la science et en le progrès à l'époque, par rapport à aujourd'hui ?

Les expériences que mène Canterel sont incroyables, mais ce qui en rend leur description intéressante, c'est aussi leur aspect poétique, parfois touchant, parfois dérangeant. À chaque fois, Roussel commence par décrire méthodiquement ce que voient les visiteurs, et qui tient souvent du prodige autant que d'une sorte de manège incongru. Les explications ne viennent qu'ensuite, et chacune est une histoire à part entière. (Souvent, une personne affligée vient voir Canterel pour qu'il l'aide, celui-ci imagine un dispositif complexe pour la soulager, et s'inspire des résultats pour construire des démonstrations spectaculaires.) Mais la structure du récit pêche par moments : il arrive que les descriptions soient beaucoup trop longues et finissent par lasser. Dans le deuxième chapitre, la description de la hie attachée à un aérostat qui construit une mosaïque de dents est tellement longue et minutieuse qu'elle en devient presque comique — mais c'est surtout le passage où, dans un grand espace vitré, plusieurs personnages semblent réaliser des actions sans rapport les unes avec les autres qui est interminable et m'a donné envie, un moment (alors que j'avais vraiment aimé le livre jusque là), d'abandonner. Une trentaine de pages, un ensemble de situations sans queue ni tête presque impossible à retenir, c'est beaucoup trop. Au bout d'un moment, j'ai lu tout en diagonale, pour revenir en suite me référer aux descriptions en même temps que les révélations venaient — je pense que c'était la meilleure façon de le lire. Dommage, à cela près, Locus Solus aurait été excellent.

Le roman même est expérimental : l'écrivain a utilisé des procédés particuliers, basés sur des dictionnaires et des jeux de mots, pour concevoir ses textes — et ça se remarque dans le côté apparemment aléatoire des histoires. Une jolie petite mise en abyme.
En passant, j'ai appris pas mal de mots grâce à ce livre. Au bout d'un moment, j'ai fini par les noter sur une page de carnet. Vésanie, comminatoire, apophtegme, siccité, palisse, marinette, valétudinaire, almée, cédule, engouler…

* Ça ferait de bonnes questions pour Randall Munroe, tiens.




The Corrections de Jonathan Franzen est le portrait d'une famille contemporaine américaine. Enid Lambert, la mère, est une femme du Midwest, bien-pensante et un peu coincée, qui essaie de préserver au maximum les apparences et de montrer son couple et ses enfants sous leur meilleur jour, même quand tout va de travers (quitte à mentir un peu, à cacher, à déformer…). Alfred, le mari d'Enid, est une tête de mule de plus en plus atteint par une maladie de Parkinson et une démence sénile. Chip est un loser qui se veut dramaturge doublé d'un obsédé sexuel, Gary supporte à peine sa vie de banquier et père de famille modèle et noie son aigreur dans l'alcool, Denise est une bosseuse qui se réfugie dans la course à la performance et ne voit pas ce qui pourrait foirer chez elle. Parmi tous les défauts présentés (et il y en a !), il y en a forcément un ou plusieurs qu'on reconnaîtra chez soi ou quelqu'un qu'on connaît… et une bonne partie de ces défauts viennent du fait que les personnages voulaient justement éviter de tomber dans d'autres travers.

L'événement qui amorce l'histoire est simple, et a des allures de prétexte : Enid demande que toute la famille se réunisse pour un dernier noël. Vu le sujet et les personnages, The Corrections pourrait être terriblement cynique, une satire pessimiste au vitriol de toutes nos tares contemporaines, mais les personnages gardent, pour la plupart, des côtés sympathiques. Le roman est prenant, c'est un best seller qui a gagné de nombreux prix ; il est assez juste, drôle, a de bons rebondissements, j'ai beaucoup aimé le lire.

Rétrospectivement pourtant, j'aurais du mal à expliquer pourquoi, j'ai l'impression qu'il y a quelque chose d'un peu froid dans ce texte. D'un peu calculé. Peut-être parce que Franzen garde tous ses personnages à une certaine distance : on peut toujours s'y identifier un peu, jamais totalement ? (Mais pourquoi ai-je eu cette impression uniquement après avoir fini le livre ?) Quant aux passages qui lorgnent vers la science-fiction, avec des traitements expérimentaux, c'est une ficelle un peu grossière dont on aurait pu se passer (mais ça reste mineur dans le récit, c'est un défaut excusable). J'ai donc gardé un bon souvenir de The Corrections

… Et puis, quelques jours après l'avoir terminé, j'ai regardé Magnolia. J'ai eu l'impression que Magnolia faisait quelque chose d'en partie similaire, mais en plus réussi. Plus touchant. Ce n'est pas le même médium, ni vraiment la même histoire, mais quand même.




J'ai enfin lu un roman de Dostoïevski (il était temps). Crime et Châtiment, donc. Je pense que tout le monde connaît les grandes lignes de l'histoire, mais au cas où : c'est l'histoire de Raskolnikov, intellectuel fauché et tourmenté, qui tue à coups de hache une vieille prêteuse sur gages. Ainsi que la sœur de la prêteuse, timide et innocente, quand elle le surprend… Le double crime que commet Raskolnikov le rend malade, presque fou ; une grande partie du roman se passe dans sa tête, alors qu'il resasse son action, ses mobiles, ne sait s'il doit se rendre à la justice ou non, s'il était justifié dans ses actions, les vraies raisons pourquoi il a commis son acte. C'est un roman psychologique avant tout, qui aborde aussi des thèmes philosophiques et politiques.

L'histoire parle également de mariages et de société, de pauvreté, de drame, de maladie, de honte… le Saint-Pétersbourg décrit dans le livre est assez déprimant, les personnages en proie à leur condition, souvent victimes et bourreaux en même temps. Malgré cette noirceur, Dostoïevksi ne tombe pas dans le piège du « tout est pourri, à quoi bon continuer ? » : aussi désespérée qu'ait l'air la situation, il y a toujours du bon quelque part. Si Raskolnikov avait été un personnage superficiel, parfaitement rationnel (comme on se croit trop souvent l'être), le roman n'aurait pas eu lieu d'être ; et c'est là tout l'intérêt de lire Crime et Châtiment, avec ses 500 pages écrites petit (700-800 dans d'autres éditions), sa minutie jamais vaine, ses dialogues qui ne sacrifient pas à la concision habituelle mais où l'on sent les hésitations, les blancs, les humeurs des personnages (je n'ai jamais lu de dialogues écrits comme ça, je crois). C'est un grand roman, tout le monde l'a déjà dit, ce n'est pas moi qui contredirai.

Note : avant de le lire, vérifiez que votre édition comporte une liste des personnages ! Parce qu'entre les prénoms, noms patronymiques, noms de famille et multiples diminutifs, c'est pas toujours facile de s'y retrouver.




Un homme part s'isoler dans un hameau abandonné, à flanc de montagne. On ne sait pas trop pourquoi, il dit simplement vouloir y « disparaître ». Il voit, tous les soirs, une petite lumière s'allumer sur un versant opposé en face de sa maison. De quoi s'agit-il ? Ne lisez pas la quatrième de couverture si vous ne voulez pas vous gâcher la surprise !

La Petite Lumière d'Antonio Moresco est un roman court et poétique, assez froid, avec des chapitres succints. Parfois, il s'agit uniquement d'une description de la vie dans le hameau et aux alentours, surtout la nature, qui n'est pas forcément perçue comme belle mais aussi comme pleine de conflits, de non-sens. L'histoire qui apparaît rend le texte plus vivant et le fait tomber dans le mystérieux… C'est un texte austère mais qui a une beauté particulière. J'ai bien aimé.




Pour ses quatre-vingts ans, Penguin a sorti une collection de 80 textes courts à 80 pence chacun. (Soit un euro et dix centimes à la librairie où je vais d'habitude.) C'est tentant. J'en ai acheté cinq, j'aurais sans doute pu en prendre davantage…

The Yellow Wall-Paper de Charlotte Perkins Gilman contient trois nouvelles, typiques de la littérature gothique de la fin du XIXe siècle, dont il est difficile de parler sans trop en révéler (mais je vais quand même essayer). La première est la plus connue, et je l'ai trouvée terrifiante… avant d'en lire un peu plus à son sujet quelques jours plus tard et de me rendre compte que j'avais (sans doute) interprété la fin trop littéralement. Une fin qu'on voit venir trente pages à l'avance mais qui fait quand même son effet glaçant. Parmi les deux autres, il y en a une que j'ai trouvée un peu poussive et peu originale, et une que j'ai beaucoup aimée.




Les Villes Invisibles d'Italo Calvino est un dialogue imaginaire entre Kublai Khan et Marco Polo, où l'explorateur décrit à l'empereur une multitude de villes qu'il a visitées. Chaque description est celle d'une ville fantastique, imaginaire, qui a une particularité étonnante. Elles sont très courtes (deux ou trois pages en général), mais sont de petites nouvelles à elles seules, avec des idées géniales, inventives, morales ou simplement poétiques… Ça me rappelle un peu Borges, mais en plus concis et j'ai envie de dire meilleur (Borges fait partie de mes auteurs préférés, mais il y a toujours des textes qui m'inspirent beaucoup et d'autres assez peu chez lui).

Je crois que je vais lire tout ce que je peux trouver de Calvino ; j'avais déjà beaucoup aimé Par une Nuit d'Hiver un Voyageur mais Les Villes Invisibles est encore plus réussi, une petite merveille.

mardi 14 octobre 2014

Lectures (5) : le homard voyageur se berce dans l'ombre de la fin des cartes, aveuglé par le fameux rire des fantômes

Si par une Nuit d'Hiver un Voyageur d'Italo Calvino est l'histoire d'un lecteur qui achète Si par une Nuit d'Hiver un Voyageur d'Italo Calvino, mais ne peut pas le lire parce que le texte imprimé n'est pas correct. Il veut poursuivre sa lecture quand même et s'embarque dans une histoire rocambolesque pour retrouver le bon texte… C'est un roman très bien pensé, expérimental mais léger et plein d'humour, sur la littérature et la lecture. L'auteur s'amuse à jouer avec ses deux lecteurs (le personnage du livre et vous), et… je n'en dirai pas plus pour ne pas gâcher les surprises ! Mais la dernière pensée que j'ai eue le refermant le bouquin fut « C'est génial ».

(Le défaut du livre, inhérent à son concept, c'est qu'il suppose que vous vous identifiiez au lecteur-type imaginé par Calvino quand il a écrit son livre : à savoir un Italien, vivant à la fin des années 70, qui aime les femmes et la lecture. Évidemment, ce ne sera pas votre cas. Vous aurez sans doute également d'autres frustrations en lisant le livre, mais elles sont volontaires et… et je ne vous en dis pas plus.)

Si par une Nuit d'Hiver un Voyageur semble épuisé, je ne l'ai trouvé nulle part en librairie. Mais on peut le trouver d'occasion, et je vous le conseille.

(En passant, si vous avez vu et aimé Holy Motors, de Leos Carax, vous devriez apprécier ; conceptuellement, les deux œuvres ont pas mal de points communs. (Et personnellement, je préfère celle de Calvino.))





Je ne suis pas l'actualité littéraire — même pour ce qui est des classiques, je suis vraiment inculte en littérature française —, mais j'ai voulu essayer un bouquin de Michel Houellebecq. Par curiosité. J'ai donc pris La Carte et le Territoire, pas tellement parce que c'était ce roman-là qui avait reçu le fameux prix Goncourt (est-ce qu'il faut se fier aux prix en littérature ?) mais parce que ça semblait être le seul de ses romans en rayon à ne pas trop parler de sexe.

La Carte et le Territoire est le portrait d'un artiste qui devient, presque par hasard et du jour au lendemain, extrêmement riche et reconnu. Houellebecq lui-même est un personnage important dans l'histoire, et on retrouve d'autres vraies personnalités françaises au fil du récit (Frédéric Beigbeder ou Jean-Pierre Pernaut par exemple). Le livre est en partie un prétexte pour l'auteur à donner son opinion sur un peu tout ce qui lui vient par la tête… et surtout une sorte d'autoportrait. Difficile de ne pas voir en Jed Martin, le personnage principal, une projection : ce que Houellebecq ferait s'il était artiste et avait un train de vie plus sain. (Il présente quatre idées d'œuvres, qui lui paraissent manifestement excellentes.) Et puis, ce Jed Martin est un personnage presque neutre, comparé à Houellebecq qui se peint lui-même de manière beaucoup plus marquante. Il y a aussi une intrigue, mais elle est un peu balancée comme ça, elle sort de nulle part pour faire avancer le livre et ne mène pas beaucoup plus loin.

Je lis surtout des romans étrangers, et La Carte et le Territoire m'a paru incroyablement français. Peut-être même parisien, et presque jusqu'à la caricature. Par son côté désabusé/pessimiste, intellectuel, et en même temps indolent et hédoniste (à commencer par le personnage de Houellebecq même : l'artiste génial complètement négligé, sale, débauché, qui procrastine, boit, etc). Mais la manière qu'a l'auteur de présenter la France donne l'impression qu'il ne connaît vraiment que son milieu privilégié, celui des célébrités et des gens riches — ce monde confortable du paraître, où l'on est invité partout tout le temps et où les problèmes sont plus théoriques qu'autre chose, on en discute flûte de champagne à la main sans les vivre. (Ce dernier point change à la fin du roman, cela dit.)

Et puis, à plein de moments, pour plusieurs raisons, je me suis dit que Houellebecq abusait franchement. C'est un écrivain qui ose, qui adopte un style « neutre » au point de choquer (et n'hésite pas à paraphraser Wikipédia), qui laisse voir toutes les ficelles de son récit, qui se présente lui-même sans y aller avec le dos de la cuillère. Ça m'a fait sourire, mais ça pourra en agacer et en rebuter d'autres.

Malgré toutes ces critiques, j'ai pris plaisir à lire La Carte et le Territoire. C'est un livre qui ne manque pas de personnalité. C'est juste qu'il est moins bien construit, moins bien écrit que les autres livres que j'ai l'habitude de lire… Peut-être volontairement ? À lire, pourquoi pas, mais plutôt à emprunter à la médiathèque du coin qu'à acheter.

(On m'a dit que ce n'était pas le meilleur de Houellebecq, ce que je veux bien croire.)




Après l'excellent Oryx & Crake*, j'ai voulu essayer un autre livre de Margaret Atwood et j'ai lu The Blind Assasssin.

The Blind Assassin est un drame familial qui part du suicide de la sœur de la narratrice. Cette narratrice est aujourd'hui une vieille femme grincheuse et amère, qui déteste le monde dans lequel elle vit, et elle retrace les événements de la vie de sa famille. Et — l'intérêt principal du livre est là — c'est une présentation assez fine de l'évolution des relations sociales au cours du XXe siècle. C'est un drame où les personnages sont victimes des mœurs et des changements de leur époque ; on peut avoir de l'empathie ou au moins comprendre les motivations de tous, même des manipulateurs apparents.

Il est aussi question d'un roman posthume écrit par la sœur, ouvrage qui avait choqué en son temps : une histoire d'amour entre une femme riche et élégante et un écrivain de pulp novels désargenté. Lui invente pour elle une histoire fantastique peu crédible, dans un monde lointain avec des morts-vivantes séductrices, un culte et des croyances étranges, une jeune femme en danger, etc. — bref, le genre d'histoires racoleuses et improbables qu'il vend d'habitude. Il la lui raconte, épisode par épisode, lors de leurs rendez-vous amoureux.

On a donc une histoire complètement extravagante [le récit de science-fiction de l'écrivain], à l'intérieur d'une histoire peu crédible, idéalisée [le roman d'amour de la sœur], elle-même à l'intérieur de la réalité du roman, crédible, mouvementée mais dure et au final un peu déprimante. The Blind Assassin est un bon roman, mais on peut trouver qu'il est un peu long. Et il a un goût amer. L'auteure semble presque s'en excuser vers la fin : ce ne sont pas les vies heureuses qui font les bonnes histoires… The Blind Assassin rappelle que la vie n'a en soi rien de juste et que les récits sont éphémères. Sont-ils utiles pour autant ? … (Pour moi oui, sans l'ombre d'un doute. Mais c'est aussi là un des thèmes du livre.)

Je continuerai à lire d'autres romans d'Atwood, parce qu'elle est manifestement douée et capable d'écrire des choses très différentes. Mais j'ai préféré Oryx & Crake.

* Qui est la première partie d'une trilogie de science-fiction. J'en parlerai quand je l'aurai lue en entier, là j'ai fini les deux premiers tomes et j'entame le troisième. Mais je peux déjà vous la recommander vivement !




L'Ombre du Vent de Carlos Ruiz Zafón raconte l'histoire de Daniel Sempere, un jeune Espagnol qui découvre un jour, dans une bibliothèque secrète où sont gardés des livres « oubliés », un livre passionnant écrit par un certain Julián Carax, auteur que très peu de gens semblent connaître. Il découvre que si cet auteur est inconnu, c'est en partie parce qu'une personne cherche assidûment ses ouvrages pour en détruire chaque exemplaire… Commence une enquête dans la Barcelone franquiste, qui ne porte pas tant sur les livres mêmes que sur la vie de Carax (aussi mouvementée que celle du protagoniste). Ça devient une intrigue qui tient en haleine et où on s'attend à ce que les choses tombent dans le surnaturel d'un moment à l'autre ; difficile de refermer le livre !

À côté de ça, il est question des amours du protagoniste (parce qu'il devient vite adolescent, que les ados, un rien les séduit, et que les personnages féminins ont effectivement du charme), d'un personnage fantasque qui apparaît au bout de plusieurs dizaines de pages, le tout sur fond de régime autoritaire (surtout incarné par le personnage de Fumero, un flic véreux, vicieux, tellement haïssable qu'il en devient presque inhumain). L'Ombre du Vent a aussi quelques inspirations gothiques : Zafón affectionne les personnages torturés, les cadres abandonnés, les scènes impressionnantes… sans tomber dans l'excès. Ça ne fait qu'ajouter au charme du livre.

C'est un roman à succès et je comprends pourquoi, il est vraiment prenant ! J'en lirai volontiers d'autres du même auteur.




Cronopes et Fameux de Julio Cortázar est un petit recueil de textes courts tout à fait sympathique. Une sorte d'humour absurde et surréaliste, avec des manuels sans utilité pratique, des personnages inventés improbables, des hurluberlus qui agissent de manière hurluberluesque et des petits quasi-non-sens qui sont peut-être très malins et peut-être complètement idiots. Un extrait :

«  Il faut vous dire que les tortues sont grandes admiratrices de la vitesse et c’est bien naturel.
Les Espérances le savent et s’en fichent.
Les Fameux le savent et se marrent.
Les Cronopes le savent et chaque fois qu’ils rencontrent une tortue, ils sortent leur boîte de craies de couleur et, sur le tableau rond de son dos, ils dessinent une hirondelle. »
C'est là l'un des textes dans sa version intégrale. Le livre est vraiment très court, les textes vont de quelques phrases à une demi-douzaine de pages, pas plus… C'est plus amusant et/ou attendrissant que profond. Mais c'est le genre de livre que j'aimerais bien écrire, et j'ai aimé le lire.

(Note : L'illustration ci-dessus est signée Abril Sainz. Si vous savez lire l'espagnol, vous pourrez lire un extrait de Historias de Cronopios y de Famas illustré par ses soins ici !)




Vous avez déjà lu une revue littéraire ? Vous savez, ces bouquins qu'on trouve dans les grandes librairies, qui coûtent cher et qui contiennent plusieurs récits courts et essais ? J'ai essayé, pour voir, le numéro 602 de la Nouvelle Revue Française. (Oui, c'est de là que vient le fameux logo nrf qu'on voit sur les livres de chez Gallimard : c'était une revue littéraire avant d'être une maison d'édition ! Et cette Nouvelle Revue Française existe depuis 1908.)

Le thème était Des Fantômes ; j'ai feuilleté un peu, ça m'a eu l'air intéressant, j'ai commencé. Comme on pouvait s'y attendre, ce fut inégal — mais plus au niveau de la difficulté et de l'intérêt des textes qu'au niveau de leur qualité. J'ai tout lu*, et c'était intéressant d'avoir tout une collection de divers styles, diverses approches, divers types de textes. Il y a des auteurs qui présentent un fragment de leurs recherches, et qui le présentent bien. Il y a de petites nouvelles agréables (et quelques extraits de romans qui ne se présentent comme tels qu'à la fin, ce qui est un peu frustrant : l'impression d'avoir payé pour un échantillon d'essai). Il y a des poèmes, des entretiens, des documentaires, des critiques ou des présentations d'autres œuvres, en général tout est réfléchi et bien écrit. Malheureusement, il y a aussi (et je m'y attendais) des textes intellectuels ronflants, prétentieux, très difficiles à lire et qui n'apportent pas grand-chose de concret — des textes d'érudits imbuvables qui intellectualisent tout jusqu'à rendre leurs textes abscons. (Certains n'ont même pas besoin de mots compliqués pour y arriver ; par exemple : « Les récits contemporains travaillent ainsi à rebours de l'histoire non seulement parce qu'ils remontent les durées historiques pour dire un amont infigurable, mais aussi parce qu'ils déplacent la fonction de l'archive. »)

Bref… dans l'ensemble, c'est un ouvrage intéressant. Mais ça reste un truc pour intellos, et trop cher pour ce que c'est. Mieux vaut sans doute aller dans une bibliothèque et lire seulement les textes qui nous intéressent : on peut passer de bons moments de lecture comme ça. Si vous ne vous sentez pas du tout l'âme d'un(e) intello littéraire, vous pouvez aussi très bien vous passer de revues littéraires pour le reste de votre vie.

* À part un texte, celui dont j'ai cité une phrase ci-dessus.




Laughter in the Dark de Nabokov est l'histoire d'un homme marié riche, un peu simplet (critique d'art), qui s'éprend d'une jeune femme ambitieuse, séduisante et désargentée (ouvreuse dans un cinéma). L'auteur sait très bien qu'on s'attend à ce que ça se termine mal, et nous débarrasse de ce suspense mort-né en résumant l'intrigue dès la première phrase* ; puis il prend un malin plaisir à raconter les détails dans toute leur ironie. Comme on peut s'y attendre avec Nabokov, c'est extrêmement bien écrit et les deux personnages principaux sont intéressants à suivre — à la fois très marqués et crédibles.

Et non seulement l'histoire est bonne, mais Nabokov nous prend à parti : à quel point va-t-on ressentir de l'empathie pour ce personnage principal qui veut jouer l'adultère alors qu'il ne sait pas couvrir ses traces ? Qui se laisse berner comme pas possible en tentant d'échapper à sa vie ennuyeuse ? Pauvre bougre ou pauvre couillon ? On pourrait en finir par prendre le parti des « méchants »… Selon la personnalité de chacun, Laughter in the Dark sera une histoire morale ou immorale, délicieusement ou bien terriblement cruelle. Un excellent roman en tout cas.

* Ou presque.




Thomas Pynchon et David Foster Wallace sont deux écrivains américains incontournables, à ce qu'il paraît. Ils ont aussi la réputation d'écrire des pavés difficiles à lire. À chaque fois que je vais à la Bibliothèque du Monde Entier (là où j'achète mes bouquins anglais à Strasbourg), je feuillette un ou deux Pynchon, puis je les repose… Un jour j'en prendrai un quand même.

En attendant, j'ai voulu essayer Wallace. Son roman le plus connu est Infinite Jest, mais j'ai entendu dire qu'il valait mieux commencer par ses essais, plus courts et plus faciles d'accès. J'ai ouvert un peu au pif et j'ai vu une page avec plein de carrés et de flèches dans tous les sens. J'ai lu quelques lignes et j'ai beaucoup aimé son écriture. Vendu !

David Foster Wallace donne l'image d'un érudit à l'esprit académique rigoureux, qui n'a que trop conscience d'être « un putain d'intello » et pratique donc volontiers l'autodérision. Ça se traduit par un style très personnel, savant (prévoyez un dictionnaire à portée de main… et attendez-vous à ne pas y trouver certains mots !) mais aussi très oral et vivant. Et avec plein plein plein de notes de bas de page.

Consider the Lobster contient dix essais/articles/critiques, sur des sujets divers comme la campagne de John McCain en 2000, la fête du homard dans l'État du Maine, l'importance de lire Dostoïevski aujourd'hui ou la cérémonie des AVN Awards (qui récompensent les meilleurs films porno aux États-Unis). À noter que la plupart des articles datent de la fin des années 90, ce qui a évidemment son importance. Une bonne partie des textes de Consider the Lobster ont été commandés par des magazines, et j'imagine la tête qu'ont dû faire les éditeurs en les recevant… Wallace n'écrit jamais pour ne rien dire, mais sa rigueur, le fait qu'il ait toujours quelque chose à dire sur chaque détail et qu'il se concentre sur ceux qui lui paraissent intéressants ont dû rendre ces articles tout simplement impubliables en l'état. Beaucoup trop longs, parfois trop polémiques, trop peu objectifs. (Par exemple, l'article sur la fête du homard, écrit pour Gourmet, est non seulement très critique mais ne consacre pas une page au plaisir gustatif.)

J'ai bien aimé Consider the Lobster et j'ai envie de lire d'autres livres de David Foster Wallace. Mais je dois quand même dire que mon intérêt a pas mal varié selon les articles. Celui sur Dostoïevski m'a effectivement donné envie de lire Dostoïevski. Celui sur la fête du homard était très bien écrit, mais les questions qu'il soulevait n'avaient rien de nouveau pour moi. L'article sur le 11 septembre était assez peu intéressant. Celui sur la campagne de John McCain était bien mais vraiment long. Je n'ai pas fini celui sur John Ziegler, animateur radio républicain (trop long, et le sujet ne m'intéressait que peu). Celui sur les AVN Awards était franchement réussi. Mon préféré fut la critique — qui oubliait très volontiers son rôle de critique — du Dictionary of Modern American Usage de Bryan A. Garner, l'occasion pour Wallace de présenter ses réflexions sur les aspects et implications politiques de la langue américaine standard, et notamment la guerre entre descriptivisme (« la langue doit être décrite selon son usage réel, il faut s'adapter aux changements et éviter le dogmatisme ») et prescriptivisme (« il y a des règles qu'il faut suivre, sinon c'est le bordel et on ne se comprend plus »)… notamment parce que c'est un sujet qui m'intéresse beaucoup. Si vous avez d'autres centres d'intérêts que les miens, vous aurez sans doute des préférences différentes.

Vous pouvez lire plusieurs essais de l'auteur ici (dans leurs versions éditées, je crois).




The Sense of an Ending de Julian Barnes a une bonne histoire, mais elle est longue à démarrer. La première partie est assez molle — elle est nécessaire pour planter le décor et faire connaissance avec les personnages, mais… ces personnages apparaissent, au final, peu sympathiques et peu crédibles. Assez pédants, en fait. Et trop peu de choses se passent. La deuxième rend les choses intéressantes, et plus on avance, meilleure elle est… mais cela suffit-il à compenser ? (J'ai envie de dire qu'un bon roman ne devrait pas avoir quelque chose à compenser.)

Le thème — et la morale ? — du livre semble être le fait que nos sentiments et nos souvenirs* déforment trop souvent la réalité pour en faire quelque chose de simplifié et de cohérent, qu'on se fie trop souvent à nos premières impressions. Alors oui, à la fin du roman, une révélation-choc en entraîne une autre, l'effet est efficace — mais ça ne suffit pas à effacer les défauts du livre et à me convaincre. The Sense of an Ending a gagné le Man Booker Prize en 2011, pourtant je ne pense pas que je m'en rappellerai encore dans cinq ans.

* Quand on se rappelle de quelque chose, ce n'est pas l'événement lui-même dont on se souvient mais la dernière fois dont on s'en est rappelés… Au bout de quelques années, on se retrouve avec un souvenir d'un souvenir d'un souvenir d'un souvenir d'un souvenir, une copie d'une copie d'une copie d'une copie d'une copie, et forcément il y a quelques erreurs.




Cat's Cradle de Kurt Vonnegut est un livre satirique sur la bêtise humaine* et une possible fin du monde. On suit les pélégrinations de John, ou Jonah, écrivain qui prépare une biographie sur l'inventeur de la bombe atomique… le type même de savant aussi génial qu'irresponsable. La quatrième de couverture (que je n'ai regardée qu'une fois le roman fini, heureusement) dévoile beaucoup trop de l'intrigue, je vous recommande de l'éviter ! Sachez qu'il est question des enfants de ce savant fou, du bokononisme (une religion fictive qui proclame ouvertement qu'elle n'est que mensonges — et qui paraît à la fois plus absurde, plus sensée et plus saine que les véritables), et, dans la deuxième partie du livre, d'un dictateur sur une île toute nulle.

C'est à la fois pessimiste et plein d'humour. Le style est un petit peu sec à mon goût, mais l'histoire est excellente, donc je recommande !

Le texte intégral est disponible en PDF ici. (À noter qu'il y a une erreur, à la fois dans ma version et dans le PDF : vers la fin, une phrase devrait être “Animals breathe in what plants breathe out” et non “Animals breathe in what animals breathe out”.)

* Je crois personnellement qu'on surestime pas mal la bêtise humaine et qu'on la confond souvent avec un simple égoïsme, des priorités qui ne sont pas les mêmes pour tous… mais c'est un autre sujet.