mardi 30 juin 2020

♪ 94 : Addendum étranger à l'héritage océanique

Jamila Woods
LEGACY! LEGACY!
(2019)
Betty Davis, Zora Neale Hurston, Nikki Giovanni, Sonia Sanchez, Frida Kahlo, Eartha Kitt, Miles Davis, Muddy Waters, Jean-Michel Basquiat, Sun Ra, Octavia Butler, James Baldwin.

Douze personnalités auxquelles Jamila Woods rend hommage en autant de chansons soul, sans parler d'elles directement mais en évoquant des sujets où elles lui ont donné inspiration, courage, ou lui ont fait ressentir quelque chose d'inédit. (Ce qui est très élégant et pertinent — tant d'autres admirent les doigts de qui leur montre les étoiles !)

Le mois dernier, je recommandais Negro Swan de Blood Orange pour ses accroches et son atmosphère aériennes ; Legacy! Legacy! aussi atteint une grâce crépusculaire dansante et émouvante, mais il va encore un peu plus loin et brille par son écriture, ses mélodies, la voix de Jamila Woods aussi. Classique et splendide.


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Jakob Ullmann
Fremde Zeit Addendum 5
(2019)
Jakob Ullmann continue d'ajouter des addendums à son Fremde Zeit Addendum, œuvre réductionniste majeure pour qui aime les compositions fantômatiques où les instruments s'approchent du silence. Toutes sont longues et différentes, je les recommande toutes mais ce cinquième volume est mon préféré je crois ! Sur papier, c'est un solo pour piano, mais on n'entend que peu de notes claires ici — les cordes du piano sont frottées (par trois assistants) pour prolonger le jeu infinitésimal, et ces vibrations donnent l'impression d'un souffle, presque un phénomène naturel, calme mais prégnant.




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>Single
(2002)
Je n'avais pas encore entendu d'album comme celui-là : des rythmes ambient dub/techno associés à du power ambient (= plein de couches sonores) dense et très organique, avec une dose de psychédélisme. Ce style a quelque chose de sauvage, et chaque piste adopte en plus une approche différente : sombres ou colorées, certaines ont de la tension ou une énergie contenue, une forte agitation en arrière-plan.








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Je me mets à la discographie d'Uwe Schmidt, loustic aux mille alias ; Atom Heart et Atom™ sont ses plus connus, mais c'est son label Rather Interesting qui a piqué ma curiosité en premier ! Une série d'albums très éclectique où il a changé de nom et de concept à chaque fois, qui se basent en général sur des beats plutôt relaxants et des touches d'humour fantaisistes.

En suivant les conseils de Jacob Ohrberg (qui a effacé son guide depuis), j'ai commencé par Naturalist, entre ambient et “glitch funk”, très prenant, où le thème de la nature semble sorti d'un peu nulle part quand Herr Schmidt se met à chanter que la nature c'est vraiment trop beau et qu'il faut boire du café ou quelque chose du genre. D'après les notes, l'album (sorti en 1998) était à écouter de préférence avant janvier 2004, mais franchement ça va !

J'aime aussi beaucoup Machine Paisley, plutôt psychédélique et un peu jazzy ; Flextone, ambient techno de très bonne facture qui combine grooves et ambiances froides (vous pouvez commencer par là si vous préférez un disque sérieux) ; Dots, ambient particulièrement narcotique qui rappelle (surtout sur son superbe final “Tonic Edge”) que sieur Cœur Atomique a collaboré avec Pete Namlook et Tetsu Inoue.

Je sais qu'à côté de ça il y a encore du hip hop (Mono™), du downtempo (Interactive Music), du glitch (DOS Tracks), et plein d'inspirations « exotiques », comme ses reprises cha-cha-cha, cumbia ou merengue de Kraftwerk sur El baile alemán, signé Señor Coconut. Y'a de quoi faire !


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Jeu vidéo vénézuélien non officiel et non intéressant à jouer sorti sur Megadrive en 2004 (!), CrazyBus est devenu célèbre pour sa nullité mais aussi et surtout pour sa bande son époustouflante. Sans doute la plus improbable que j'ai jamais entendue ; si le projet avait été plus sérieux qu'une simple démo, ç'aurait été une réussite affligeante ou un échec absolument magistral.

Je vous laisse admirer et écouter ça.

Et vous pouvez télécharger cette bande son en FLAC gratuitement ici ! Une affaire !

On peut aussi trouver des remixes et reprises sur Youtube, j'aime bien celles qui modifient la mélodie pour l'accorder à une gamme.


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Thomas Köner
La Barca
(2009)
Thomas Köner a conçu La Barca comme un journal de voyage, enregistrant sur deux ans des sons de villes à travers le monde et les plongeant dans des nappes dark ambient. Ne vous attendez pas à changer d'atmosphère à chaque piste — ces drones qui accompagnent chaque lieu ne noient pas les enregistrements, mais ils sont une présence constante qui teinte tout de couleurs noires. En fait ça me rappelle un peu le Voyage au bout de la nuit de Céline, où le protagoniste fait le tour du monde mais n'arrive pas à échapper à son état d'esprit — sauf que Céline avait fini par me lasser un peu avec son type qui trouve tout également pourri, alors que La Barca me plaît beaucoup avec ses sons calmes, introspectifs, profonds voire mystérieux.

Une autre image qui m'est venue en tête à l'écoute est celle d'un port où l'on croiserait des gens de toutes nationalités, toujours de passage, portés par l'océan noir des sons.

(L'édition originale de douze pistes ne mentionnait pas les noms des villes mais uniquement leurs coordonnées, de quoi effacer un peu plus les repères ; la complète disponible sur Bandcamp révèle où l'on est.)

lundi 29 juin 2020

Mots (8)



81.

Il peut arriver qu'une abréviation ait un sens différent du mot dont elle est issue ; en français par exemple, « collabo » par rapport à « collaborateur ».


82.
Il est intéressant de se poser la question des différences entre masculinité et virilité — soit (en gros) entre ce qui caractérise les hommes dans la réalité et les qualités qu'on voudrait leur attribuer selon un certain idéal. Pour les femmes, il n'y a longtemps eu que la féminité, mais le mot « matrilité  » (pendant féminin de la virilité) a été inventé récemment… ce qui m'évoque tout de suite la maternité et pas grand chose d'autre. Je préférerai toujours la personnalité et l'individualité.


83.
Les « petits  mots » explétifs (comme le « ne » quand il n'a pas de sens négatif, un « de » phonétique, etc.) ont de quoi rendre fou quelqu'un qui apprendrait la langue, non ? Je crois voir à peu près quand on les utilise, mais je serais incapable d'expliquer pourquoi, quelles sont les règles. Je fais tout par imitation.


84.
Je m'étais déjà étonnée dans un post précédent que l'on n'ait pas d'équivalent au verbe anglais to enjoy. On pourra dire que c'est parce que l'on préfère davantage de précision et un registre plus soutenu avec nos « admirer », « déguster », « apprécier »… restent quand même des lacunes selon les sens et les expériences. (Dans les slogans publicitaires par exemple, “Enjoy X” a pu être traduit par un impératif plutôt péremptoire : « Buvez X », « Lisez X ! »)

Et puis j'ai découvert récemment qu'on a un mot qui ressemble beaucoup, simplement très peu usité en France : « s'enjailler », pour dire s'amuser, passer du bon temps ! Ça vient de Côte d'Ivoire.

… Bon, Wikipédia me dit qu'« enjoyer » est aussi attesté en français maintenant. Soit.


85.
Certains mots français ont été empruntés en anglais avec un sens un peu différent ; les viandes sont un exemple connu, par exemple mutton désigne la viande de mouton (l'animal se dit sheep, ewe pour la brebis), idem pour beef et la viande de bœuf (ox : buffle, bull : bœuf, cow : vache), pork et la viande de porc (pig, swine)… Mais je n'ai appris que récemment que les nombres avaient été empruntés aussi, pour désigner une face de dé ou la valeur d'une carte ! Ainsi sice, cinque, cater, trey, deuce, ace.


86.
Ça faisait longtemps que je n'avais pas mangé de glace à la réglisse. C'est délicieux. Sauf si on n'aime pas la réglisse, auquel cas c'est non-délicieux. C'est drôle que le mot « réglisse » soit féminin dans tous les cas sauf quand on parle du bonbon. Et drôle aussi de voir à quel point la réglisse est populaire en Scandinavie mais souvent détestée aux États-Unis.

D'ailleurs, pourquoi « amour » est-il masculin en général mais féminin dans certains poèmes ou textes littéraires au registre soutenu ?


87.
En principe, l'abréviation l pour le litre ne prend pas de majuscule. Mais le l minuscule peut facilement se confondre avec un I ou un 1, ce qui n'est pas très pratique (j'ai eu un problème avec ça lors de mon bac de SVT). Ainsi, Ken Woolner de l'université de Waterloo a eu l'idée de publier la biographie d'un savant fictif, Claude Émile Jean-Baptiste Litre, en tant que poisson d'avril en espérant que certains tombent dans le panneau et se mettent à mettre une majuscule à litre. Et ça fonctionna ! Aujourd'hui, même si ça contrevient aux règles en théorie, on peut abréger le litre en L en hommage à monsieur Litre qui n'a jamais existé. Merci monsieur Woolner !

Notez que sur ordinateur, on peut utiliser le symbole aussi (ce qui rentrerait plutôt pour ma série de posts sur l'Unicode mais c'est cool).


88.
Un aptonyme est un nom qui correspond bien à la personne qui le porte (monsieur Lalune, astronome, ou madame Farine, boulangère).


89.
Nigelnagelneu“ en allemand signifie « tout neuf ». L'élément chimique n°111, aujourd'hui baptisé rœntgenium, a été précédemment appelé « unununium » en raison de son numéro. Le tic-tac-toe est un petit jeu basique que vous connaissez sans doute, si vous ne l'appelez pas « morpion ». (Je chercherai d'autres mots du genre plus tard !) L'alfalfa est le nom anglais de la luzerne. Je ne sais pas pourquoi j'adore les mots „nigelnagelneu“ et « unununium » mais je déteste « alfalfa ».


90.
À moins de pouvoir la comparer à une forme connue (une lettre de l'alphabet par exemple), une forme géométrique peut être compliquée à décrire. Par exemple :


Comment décririez-vous celles-ci ?


91.
Le mot “funky” en anglais peut être trompeur et difficile à traduire. Oubliez la musique — le sens original est quelque chose de fort en caractère, une odeur ou un goût très marqués, a priori pas du goût de tout le monde… mais qui peuvent être appréciés. Pensez à certains fromages forts ou à des rhums jamaïcains par exemple. Dans certains cas, on pourrait traduire par « rustique », mais je ne crois pas que cela fonctionne partout.


92.
D'ailleurs, en parlant de rhums jamaïcains et de “funk”, il y a un mot pour désigner leur caractère spécifique : « hogo » (déformation de « haut goût »), que l'on décrit parfois comme une saveur de fruit pourri (ou de terre, de noix rances) mais qui serait paradoxalement plaisante.

Autre exemple d'un terme ultraspécifique : pour désigner un goût particulier que l'on retrouve dans les thés de Darjeeling, surtout ceux d'été, on parle de « muscatel ». Ce serait un goût proche du raisin muscat mais aussi du foin. (Perso, le Darjeeling, ce n'est pas trop ma tasse de thé à cause de leurs notes bergamotées !)



93.
Trouvée sur un autre blog (cliquez pour lire l'article et l'explication !) : la phrase « Allez, va, ça ira ! », constituée de trois formes complètement différentes du verbe « aller »… et de peu d'autres choses !


94.
Par pitié, arrêtez de calquer bêtement le “Wait, what?” anglophone en « Attends, quoi ? » ! On a tellement mieux en français, en un seul mot : « Pardon ? », « Comment ? »… et surtout  « Plaît-il ? » qui permet de rajouter une petite note ironique en plus.


95.
J'aime le mot “milquetoast”, parce qu'il est amusant (on dirait “milk toast” avec “milk” écrit à la française — d'ailleurs ça vient de là indirectement, via un personnage)… mais aussi parce qu'il me rend nostalgique de Persona 4, où il apparaît dans un texte de quête annexe. Il y a d'autres mots comme ça, qui me font toujours penser à un livre, une chanson, une personne parce que je ne les ai lus ou entendus nulle part ailleurs — et parfois il y a des auteurs qui ont des mots fétiches que je remarque beaucoup. Par exemple les verbes loll et lurch chez Douglas Adams. D'ailleurs il y a un livre qui analyse le vocabulaire et les tendances stylistiques de divers auteurs en faisant les comptes : Nabokov's Favorite Word is Mauve, de Ben Blatt.

mercredi 27 mai 2020

♪ 93 : Cygnes d'amour et échecs pour némésis

Dj Motherfucker – Music Mix (2019)
… Et c'est comme ça (comment ? je ne sais plus) qu'on se met à télécharger et à écouter un truc qui s'appelle Music Mix, signé Dj Motherfucker sur le netlabel québécois Ton doigt dans mon cul, uniquement parce que le titre m'a fait pouffer. Je ne me suis attendue à rien du tout. En l'occurence ce sont deux longues pistes qui mélangent des musiques traditionnelles de coins du monde sans aucun rapport, pas essentiel mais j'aime bien !

Et puis, au bout d'un moment trop long, je me rends compte que la boucle rythmique sur “Water Thai Asian Mix”, c'est de la percussion aquatique : une tradition chez les femmes du Vanuatu et celles du peuple Baka au Cameroun, qui consiste à frapper l'eau à mains nues. Il y a un groupe camerounais qui s'appelle Akutuk et qui se spécialise là-dedans ; elles n'ont pas sorti de disque mais donnent uniquement des concerts. Après, ça a nettement moins de charme de voir un concert dans une piscine plutôt que des enregistrements dans les pays d'origine.

Si vous aimez le concept de croisements entre des musiques de pays complètement différents et que vous en voulez plus, je recommande toujours les Paysages Planétaires de Henri Pousseur !





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Blood Orange – Negro Swan (2018)
Ce que je préfère dans le R&B ou la soul, ce sont ces moments de grâce où l'émotion et le groove se confondent, touchent au corps et au cœur en même temps. Un disque peut tenir parfois uniquement grâce à un passage comme ceux-là.

Negro Swan vise ça tout le temps. D'habitude, je préfère les chanteuses aux chanteurs en r'n'b, mais là, cette sensibilité, ce groove sous-jacent omniprésent, ça me séduit carrément. Le disque fonctionne moins sur l'écriture dans son ensemble que sur les accroches, l'ambiance, avec une retenue presque minimaliste qui donne à tout le disque un air d'intro ou de finale. Et s'il y a bien quelques pistes qui sortent du lot comme “Saint” ou “Nappy Wonder”, c'est vraiment un album qui fonctionne mieux en entier, tant chaque piste est un élément qui tient en équilibre grâce aux autres.


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Clara Iannotta
A Failed Entertainment (2016)
J'aime bien avoir un disque de musiques contemporaines difficiles, dissonantes, auxquelles revenir de temps en temps histoire de me stimuler les oreilles. Ces derniers temps, c'est celui-ci qui me plaît ! Les mélodies et rythmes y paraissent secondaires voire accidentels, les sons sont expressifs, vivants, chacun semble être un geste ou une impulsion qui propulse la musique. À se demander pourquoi j'y accroche alors que l'art de la danse ne me touche pas.

Aucune parole ici mais Iannotta s'est inspirée d'œuvres littéraires : “The people here go mad. They blame the wind” tire son titre d'un poème de Dorothy Malloy, les sons étant inspirés d'une promenade où le vent faisait tinter les carillons. Quant à la piste-titre, “A Failed Entertainment”, c'était le titre provisoire d'Infinite Jest de David Foster Wallace.


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Juliette Porée – Hiss Album (2019)
Au premier plan, des enregistrements d'un quasi-néant, des phonographies empreintes de solitude où tout paraît distant, méconnaissable voire inquiétant. Derrière, tout est habité de présences fantomatiques intrigantes ; des manipulations, des passages passés en boucle ou à l'envers, des échos ou samples lointains, des sons qui posent des questions sans donner de réponses. La troisième piste est carrément hypnotisante, on dirait un voyage dans les Limbes — et on n'a pas envie d'en sortir ! Même les mélodies ici semblent vouloir se dissimuler derrière un voile.

La dernière piste est différente, on rentre à l'intérieur pour une mélodie plutôt intime et mélancolique. Avec parfois le chat de Juliette qui miaule dans le fond.


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Sewerslvt
Draining Love Story (2020)
Ce disque-là est né d'un environnement fluorescent et toxique ; il a beau être instrumental, il mérite plusieurs avertissements sur le contenu (dépression, suicide). Pourtant il est tout sauf pesant ! C'est de la drum'n'bass intense, hallucinée, avec une production impressionnante, paradoxalement jouissive. “Newlove” en particulier est incroyable.


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D. Tiffany – V2M (2018)



L'EP de dance music du mois est plutôt « outsider house », avec un côté rétro et planant ; toutes les pistes sont bonnes mais ma préférée est “Respect the Flute” qui me rappelle les meilleurs passages du Selected Ambient Works 85-92 d'Aphex Twin en plus dansant !


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Bridgit Mendler – Nemesis (2016)
Enfin, si vous aimez les chansons r'n'b plutôt axées pop, je vous recommande cet EP. Quatre chansons, quatre styles différents, rien de révolutionnaire mais c'est du tout bon.

samedi 25 avril 2020

♪ 92 : Superamour et danses irisées du futur

C'est la key · Superflat · 2017
(Pour rappel : Traumnovelle de Coin Locker Kid, c'était du hip hop expérimental introspectif, plus ou moins torturé, où l'on pouvait entendre entre autres : un instrumental entièrement acoustique avec percussions en bois et chant traditionnel, une histoire récitée par une voix digitale sur un grondement quasi-inexistant, une piste presque rock avec une coda chaotique, un final fragmenté imprévisible… Ça fourmillait d'idées, c'était accrocheur et en même temps il y avait un sentiment de vide vertigineux dans cet album quand on s'y plongeait. Pas de featuring, ça n'aurait pas vraiment été le genre. Ou alors ç'aurait été feat. le fantôme d'un roi fou, feat. un amour perdu, feat. la poussière du grenier.)

… Et en 2017, Devyn Smith se prend une crise existentielle ou une dépression en pleine face, semble-t-il. Abandonne son album en cours et enregistre un « non-album » méta, une sorte de journal intime-pièce radiophonique où il joue son propre rôle et fait jouer à des voix digitales ses voix intérieures (il y en a au moins une qui est un vrai connard), invente d'autres artistes, se peint en artiste qui se paume et s'enfonce de plus en plus loin dans des impasses en voulant en sortir. Ce n'est pas vraiment de la musique, c'est de la narration — même les « vraies » pistes ne sont là que pour servir l'histoire.

Faudrait pas que ce genre de disque devienne une habitude, surtout que ça ne se réécoute pas autant qu'un album classique (et peut-être même pas du tout — quand j'ai eu envie de réécouter Devyn Smith quelques jours après, je n'ai pas relancé Superflat, j'ai téléchargé un autre album de Coin Locker Kid). N'empêche que c'est très réussi !



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The Source Experience
The Source Experience · 1993
Parce que la trance, c'est la vie, je vous recommande l'LP The Source Experience de Robert Leiner. Ça date de 1993, le début tient un bon équilibre entre répétitivité techno et arabesques multicolores, mais c'est surtout sur la fin que ça se déchaîne : “Mental Rider” avec ses mélodies à la limite de l'atonalité entraînées par un beat dément qui frôle le hardcore, et “Elektra”, une danse endiablée où tout n'est qu'électricité. 39 minutes en tout, pas de pochette mais ce n'est peut-être pas une mauvaise chose vu à quoi sa précédente ressemblait lol. (Et puis le logo R&S m'inspire confiance en général.)





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Hardy Fox · Rilla Contemplates Love
2018
Drôle de disque que ce Rilla Contemplates Love, signé Hardy Fox (des Residents) un mois avant sa mort. Sur le papier, ce sont 42 minutes des réflexions sur l'amour et le sexe que pourrait se faire un gorille (ou est-ce vraiment le cas ? Les gorilles n'utilisent pas de voitures ou de préservatifs d'habitude, enfin, pas à ma connaissance) sur un mix instrumental où l'on reconnaît un sample de “Christiansands” de Tricky, des pistes d'IDM ou de new age…

Ça pourrait resssembler à du n'importe quoi improvisé à la va-vite, et pourtant. Sans que je sache exactement quoi, j'ai l'impression qu'il y a quelque chose de véritablement personnel dans cet album. Que l'artiste n'avait pas l'intention de faire de la musique expérimentale ici ou d'impressionner qui que ce soit mais de partager quelque chose à laquelle il tenait. C'est un disque très mineur, pour les fans de l'artiste avant tout (donc même pas pour moi a priori), et qui ne vous apprendra absolument rien sur la vie amoureuse des gorilles. Mais j'y reviens quand même, pour son originalité et pour une impression que je n'arrive pas à expliquer.



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The Residents · Demons Dance
Alone
· 2002
Du coup j'ai voulu redonner une chance aux Residents, qui avaient fini par m'agacer un peu avec leurs voix aiguës de dessin animé et leur bizarrerie dans les années 1970 — même si j'ai toujours bien aimé The Third Reich'n'Roll, pot-pourri de reprises approximatives de tubes de l'époque, une provocation gratuite absurde quand même bien fun.

Donc j'ai écouté Demons Dance Alone, sorti en 2002 et… oui, c'est différent. Le maquillage de cirque reste présent, mais ces chansons sont sincères, bien écrites… et d'une tristesse incroyable (pas forcément dans les mélodies, mais dans les paroles). Le thème est l'après-11 septembre, même si les textes ne s'y réfèrent jamais directement — en fait c'est surtout de désillusion et de tragédie dont il est question. Et si on retrouve un peu de monstruosité voire d'horreur dans ce disque, il est avant tout éminemment humain.

En repensant aux « concentrés d'albums » que j'avais écoutés sur Our Poor, Our Tired, Our Huddled Masses (compile anniversaire un peu spéciale), j'ai l'impression qu'il y a une idée récurrente dans la discographie du groupe : celle que nous vivons dans une sorte de cirque grotesque et tragique. Mais qu'il vaut peut-être mieux montrer l'humanité des monstres que la monstruosité de l'humanité.



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Dua Lipa · Future Nostalgia · 2020
Sinon, si vous avez envie de dance pop, l'album de Dua Lipa (Future Nostalgia) est carrément bon !












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dj tehom · iris mirror-spiraled · 2020
Et si vous avez envie de chaos rose fluorescent, je vous conseille Iris Mirror-Spiraled de DJ Tehom (icône chaotique girly aux noms multiples que vous avez peut-être déjà vue sur RYM) — un vortex noise rythmique composé de samples de dance pop et d'ambient trance, une fête perçue par des yeux d'insecte à travers je ne sais combien de filtres psychédéliques.

jeudi 16 avril 2020

アマビエ



Selon la légende, l'amabié est une créature japonaise (yōkai) qui ressemble un peu à une sirène mais avec un bec et trois jambes, et dont les représentations auraient le pouvoir de guérir quiconque tombe malade (à la suite d'une épidémie par exemple).

En ce moment plein d'artistes dessinent et partagent des images d'amabié !



dimanche 29 mars 2020

♪ 91 : Couleurs d'un printemps calme

Satoshi Ashikawa
Still Way
1982


Un album de compositions pour harpe, piano, flûte et vibraphone qui dégage une impression de fragilité, une atmosphère paisible et agréable, empreinte de mystère. Ces mélodies semblent tourner en boucles lentement et laissent toujours quelque chose en suspens, des petites tensions irrésolues dans les espaces entre les notes.

Ce très beau disque sera malheureusement le seul de l'artiste, qui mourra peu de temps après ; et Wave Notation, c'est la série d'albums qu'il avait commencé à publier, et qui n'en comptera donc que trois (les autres sont un album d'ambient signé Hiroshi Yoshimura et des interprétations de Satie par Satsuki Shibano).

Je vous conseille l'édition avec la piste bonus, “Wrinkle”, un peu moins aérienne et plus sombre que les autres — comme un réveil dans une réalité qui ne serait pas moins étrange que les rêves qui l'ont précédée.

 ✧ Bandcamp




Carolina Eyck & American Contemporary Music Ensemble
Fantasias for Theremin and String Quartet
2016


La dernière fois que j'ai vu un thérémine en vrai, un c'était dans un musée : on pouvait l'essayer et il y avait un groupe de jeunes qui se marraient franchement en faisant des des wouuUUIIIOOOUuuuOOUIIIiiiu rigolos. J'ai attendu mon tour avant de faire moi aussi des ouIIIIIoouuWWwwiiOOUUU ridicules. Excellent instrument, y'a pas à dire.

Carolina Eyck en joue sérieusement ici, et ça me plaît beaucoup (1) que le son de l'instrument reste incongru et bizarroïde même quand il est maîtrisé et (2) que l'on laisse ce drôle d'oiseau prendre la place d'honneur ! Accompagné d'un quatuor à cordes sur des compositions élégantes, à l'étrangeté assumée, très évocatrices et très vivantes. Honnêtement j'adore, dommage que l'album soit si court (une demi-heure).

 ✧ Site officiel




Slayyyter
Slayyyter
2019


À l'époque où est sorti “Toxic” de Britney Spears, je n'avais pas voulu m'avouer que j'accrochais à ce tube. Pareil avec l'eurodance qui passait à la radio des années auparavant. C'était en partie du snobisme — envie d'affirmer mon style en écoutant des disques obscurs, inécoutables, « bonjour je suis nihiliste et j'écoute des trucs bizarres » (ce qui n'était pas faux, c'est toujours le cas, mais pourquoi se limiter à ça ? et pourquoi croire que les musiques plus difficiles seraient meilleures, ou plus respectables ?). C'était aussi en partie parce que j'avais vraiment du mal avec les musiques trop joyeuses, trop extraverties, surtout quand elles semblaient n'avoir aucun contrepoint et être un peu superficielles.

Cet album, c'est de l'électropop à la Britney Spears mais avec un petit peu de bubblegum bass en plus, elle enchaîne tube sur tube, tout est intense et cette fois je ne boude pas mon plaisir.




BRS (British Rhythm Services)
Spring Dom
2003


Si vous aimez la house funky avec du chant, cet EP est un petit bonbon : “Spring Dom” pour son chant qui me rappelle le trip hop à la Lamb, “Clubtronic” pour son vibrato sur les synthés (effet rétro que j'adore), “Miss You” pour son style nettement plus en retrait, presque évanescent, et pourtant carrément dansant. Trois pistes, trois réussites, rien à redire.




Stray
Chatterbox
2014


“Eazy Boy” m'est revenue dans la tête constamment ces derniers jours, elle m'obsède presque avec son atmosphère nocturne déformée dans tous les sens, cette basse qui pèse des tonnes, ces lumières éblouissantes, et surtout ce chant qui s'étire dans un psychédélisme à la limite du bad trip. Et le reste de l'EP vaut le coup aussi ! C'est du drum'n'bass / juke / footwork / ce genre de trucs.

 ✧ Bandcamp





Taku Sugimoto, Masahiko Okura, Antoine Beuger et Toshiya Tsunoda interprétés par Rhodri Davies et Ko Ishikawa
Compositions for Harp and Sho
2006

Si vos oreilles sont aguerries aux musiques expérimentales les plus radicales, que vous pouvez vous enquiller un album entier d'onkyo et prendre au sérieux les compositions les plus osées du groupe Wandelweiser, je vous recommande ce disque sans hésitation.

… Si vous hésitez, je vous le recommande quand même — ces genres dépassent souvent mes limites, pas mal de disques d'onkyo « pur » m'ennuient (y compris certains de Sugimoto — et pareil pour plusieurs disques d'Antoine Beuger). Mais ce disque-là me plaît beaucoup, pour ses équilibres subtils toujours maintenus entre harmonies et dissonances, présences et absences, timbres agréables et stridents (d'ailleurs il n'y a pas que de la harpe et du sho ici, la piste 4 utilise un dispositif électronique qui fait penser à une série d'alarmes). On est à mi-chemin entre la musique de chambre intimiste et le test ORL, la délicatesse et la froideur. Cette musique a sa propre beauté et surtout son propre sens.




落差草原 WWWW (Prairie WWWW)
盤 (Pán)
2018

Ce sont les rythmes qui m'accrochent en premier sur ce disque — deux percussionnistes qui jouent dans un style « tribal », du genre qu'on pourrait entendre chez ˙O˙Rang ou dans certains projets ambient. Là-dessus, le groupe développe une musique psychédélique, proche du folk, expérimentale. Il y a une chanteuse et un chanteur, tout est chanté en mandarin (je crois — le groupe est taïwanais) et les sonorités de cette langue apportent aussi pas mal je trouve ! Cet album est censé évoquer une île imaginaire et je trouve qu'il y parvient.

 ✧ Bandcamp

samedi 7 mars 2020

Lectures (13)


La grande eau
de Živko Čingo : L'histoire de deux garçons dans un orphelinat en Macédoine. C'est un récit difficile, la cruauté de ce monde clos et de ses gardiens se ressent à chaque chapitre, mais il y a assez d'étrangeté et de poésie dans le texte pour qu'il laisse une impression douce-amère et pas horrible. La voix du narrateur est très personnelle (avec un tic de langage qui revient tout le temps). J'ai bien aimé.

Vingt-mille lieues sous les mers de Jules Verne (non, je ne l'avais pas encore lu, il y a encore plein de classiques que je n'ai pas lus !) : Agréable, mais… l'histoire et les personnages manquent de profondeur, non ? À part Nemo. La grande héroïne du livre semble être la science, ou plutôt la foi qu'a l'auteur en la science qui nous mènera toujours vers le progrès ; mais on n'apprend que peu de choses à la lecture du roman, vu que tout y est spéculatif. Les énumérations sans fin d'espèces marines sont presque absurdes (il était payé au mot, monsieur Verne ?). Reste une atmosphère prenante, et les gravures qui accompagnent le texte sont belles. J'avais arrêté la lecture en cours de route, je l'ai reprise pour le plaisir.

Perto do Coração Selvagem (Près du cœur sauvage) de Clarice Lispector : Un récit complètement imagé et subjectif, ce qui en fait à la fois l'intérêt et la difficulté — je l'ai trouvé parfois très beau, parfois complètement abscons, selon ma capacité à suivre le fil et à me retrouver dans les pensées de l'autrice.

Jérusalem de Gonçalo M. Tavares : Court et intense. Une histoire très dure, sur la violence, la folie et la foi, avec une souffrance et une injustice quasi-intenables (un personnage en particulier est peut-être l'homme le plus haïssable que j'ai jamais rencontré dans un livre), racontée de manière concise et extrêmement analytique. Par moments j'ai beaucoup aimé ce livre pour son originalité (je n'ai jamais rien lu de tel), par moments je l'ai trouvé trop froid. Ça m'a donné envie d'en lire d'autres du même auteur.

La mer de Yōko Ogawa : Pas mal mais j'en attendais davantage. Certaines de ces nouvelles sont belles, d'autres un peu trop anecdotiques pour être mémorables, quelques-unes semblent vouloir être plus subtiles qu'elles ne sont. L'histoire avec la dactylographe par exemple : elle est bonne mais aurait été vraiment meilleure si Ogawa s'était simplement arrêtée avant, quand tout était déjà parfaitement suggéré !

Marelle de Julio Cortázar : L'histoire d'un expatrié argentin qui vit à Paris dans les années 1950 avec sa compagne et une bande d'intellos ; le type est introverti, c'est un peu un goujat (comme tous les hommes du livre d'ailleurs — à me demander si l'auteur en est un aussi). Le roman est expérimental et peut se lire avec ou sans des chapitres bonus qui comprennent pas mal de fragments extradiégétiques, des citations etc. Très bon bouquin, que j'aurais aimé encore plus si je me passionnais pour les discussions et analyses littéraires. Le poème d'Octavio Paz inclus dans les chapitres bonus est le passage que j'ai préféré ! (Et maintenant je me demande si quelqu'un de l'Oulipo a réalisé ce que je croyais être le concept de Marelle avant de le lire : soit un roman qui pourrait se lire dans deux ordres différents mais où ces deux ordres donneraient deux histoires différentes… peut-être une « histoire dont vous êtes le héros » ?)

Ru de Kim Thúy : Une série de chapitres très courts, comme autant d'instantanés, sur la vie d'une immigrante qui quitte le Viêt Nam pour s'installer au Québec. Peut-être en partie autobiographique ; minimaliste, élégant, clair, très vivant, j'ai aimé.

Certainement pas de Chloé Delaume : Sacré bouquin, celui-là. Sordide et déprimant mais aussi très ludique et drôle à sa manière, un roman expérimental qui parle de six patients internés dans un hôpital psychiatrique qui sont aussi des suspects dans une partie de Cluedo (pas de suspense, ils sont annoncés dès le départ comme tous coupables) ; la narratrice omnisciente est elle-même un autre personnage, l'autrice une autre encore… Alors certes, les chapitres n'ont aucun équilibre, il y a de longues traversées de noirceur et de nausée absolues, le coup d'insérer des noms comme des adjectifs au milieu des phrases sans même une conjonction ne sera pas du goût de tout le monde, mais c'est aussi une lecture vraiment marquante, très originale et très personnelle. J'ai aimé mais je comprendrais parfaitement que l'on déteste ! Ou qu'on aime et qu'on déteste en même temps.

7 de Tristan Garcia : Sept nouvelles par un auteur-philosophe, chacune basée sur un objet ou phénomène imaginaire. Ce qui est drôle avec ce livre, c'est que toutes ces histoires sont intéressantes sans qu'aucune soit vraiment crédible — on dirait sept expériences de pensée réécrites en histoires, et à chaque fois ça fonctionne presque mais il y a des détails qui laissent une impression d'artificiel. Ce qui aurait dû « tuer » le livre, et pourtant j'ai plutôt accroché ! Le concept des hémisphères (communautés fermées basées chacune sur un principe, une croyance, une passion etc.) me paraît bien trouvé aussi, pertinent dans le monde actuel en tout cas.

La disparition de Georges Perec : J'aime Perec, je trouve que La vie mode d'emploi est un chef d'œuvre, mais cette Disparition n'arrive pas à me faire oublier qu'elle est une performance (impressionnante) avant d'être une histoire (farfelue). Du coup, à la lecture, c'est sympa mais anecdotique.

Le cœur cousu de Carole Martinez : Clairement influencé par les Cent ans de solitude de Gabriel García Márquez ; on y retrouve cette atmosphère étrange de réalisme magique dans un village du sud, mais avec un point de vue féminin — l'histoire d'une mère, de ses filles et d'une boîte magique (qui donne à chaque génération de la famille un pouvoir spécial… ou autre chose). La narration fait aussi plus de place aux sentiments des personnages que chez Márquez. J'ai beaucoup aimé !

The Amazing Adventures of Kavalier & Clay de Michael Chabon : Génial. À moins que vous ayez une aversion pour l'univers des comics, l'histoire du vingtième siècle ou l'amitié, je vous le recommande carrément.

L'ombre animale de Makenzy Orcel : Extrêmement vivant, marquant, unique, mais pas facile à lire — autant par le sujet très dur (la vie à Haïti d'une femme mariée à un homme violent) que par le style, oral mais sans aucun point pour souffler, un enchaînement de virgules quasi-ininterrompu (c'est fou comme ça perturbe au début). Sans doute parce que c'est une morte qui parle. L'un des personnages a le nom de l'auteur, un autre s'appelle Toi, il y a des mots haïtiens que je n'ai pas trouvés même sur internet (Google n'a pas encore tout conquis). Je ne peux pas dire que j'ai pris beaucoup de plaisir à le lire, mais il m'a impressionnée et je le recommande quand même.

Mr Fox de Helen Oyeyemi : Un auteur de romans à succès doit faire face à la femme qu'il tue toujours dans ses histoires. Mr Fox n'est pourtant pas un livre engagé (ou alors pas seulement) ; il est nettement plus oblique et surprenant qu'il n'y paraît ! Ce sont les petites histoires dans l'histoire qui le rendent particulièrement intéressant, pas tant au début, mais de plus en plus par la suite… et on pourra s'interroger sur le rôle qu'y tient, pas tant St John Fox, mais Helen Oyeyemi elle-même. Je n'en dis pas plus, d'ailleurs je ne pense pas que je pourrais vraiment le résumer !

Une si longue lettre de Mariama Bâ : … Pas réussi à rentrer dedans. L'histoire est émouvante, le propos important, mais ce style est si formel qu'il me laisse une impression de distance, d'impersonnalité ; comme si c'était un discours de cérémonie et pas une lettre.

Vies minuscules de Pierre Michon : Belle écriture, mais l'auteur n'a réussi ni à m'intéresser ni à me toucher avec ces portraits de vies ordinaires du siècle passé… J'ai eu l'impression qu'il voulait enjoliver ce peu de fond avec la forme la plus travaillée possible, mais franchement je me suis un peu ennuyée, j'ai lu les trois premiers et j'ai abandonné.

A Day, A Night, Another Day, Summer de Christine Schutt : Des nouvelles étranges, qui semblent décrire plutôt joliment des scènes du quotidien mais où l'on risque souvent de tomber sur un choc — quelque chose de douloureux, de glauque, de dissonnant. Pas toujours, mais souvent. Je n'ai pas aimé toutes les histoires, parfois la « surprise » est trop crue voire vulgaire, parfois il semble ne pas y en avoir — mais les meilleures m'ont laissé l'impression très intéressante d'un pressentiment, d'un frisson jamais tout à fait confirmé et qui pourtant ne disparaît pas après la lecture, comme si quelque chose m'avait échappé, une étrangeté glaçante au sein de cette familarité.

vendredi 28 février 2020

♪ 90 : Intérieurs futuristes exotiques et madeleines aux légumes

The Exotica Album d'Øyvind Torvund est un petit album adorable d'exotica expérimentale interprétée par un ensemble de musique de chambre. Plutôt excentrique (il y a même un court passage de noise là-dedans !) mais toujours très agréable, mélodique et coloré, on sent que le compositeur aime vraiment ce genre au charme un peu désuet et tenait à lui rendre un bel hommage. C'est parfaitement réussi, ce disque me donne le sourire à chaque écoute.









Veggie
de Food est un album de jazz expérimental qui commence par des touches colorées, intrigantes, électriques, des textures inhabituelles — avant que tout cela prenne forme, des solos sur des arrière-plans mi-chaotiques mi-atmosphériques, puis se définisse de plus en plus selon les pistes. Qui ne se ressemblent d'ailleurs pas tant que ça, on a l'impression de changer de genre à chacune. J'y découvre de nouvelles choses à chaque écoute. C'est édité chez Rune Grammofon, à rapprocher de Supersilent entre autres ! Mais avec des teintes plus vives.





Urban Sax est un projet nettement plus orienté vers la scène que vers les albums studio. Costumes étranges, lieux prestigieux, « murs de saxophones » joués par des dizaines de musiciens… je n'ai pas eu la chance d'assister à un de leurs concerts mais j'aimerais bien, ça a l'air spectaculaire ! En attendant, leurs albums studio valent aussi le coup : j'ai écouté leur premier, sorti en 1977, et leur dernier, Inside, sorti en 2014 — c'est celui-là que je préfère, avec un son plus clair, plus défini, plus subtil. On pourrait s'attendre à une puissance massive avec un tel ensemble mais cette musique est toute en retenue, c'est un orchestre de saxophones (et chœurs, et xylophones, et…) quasi-ambient qui joue en teintes discrètes et peu communes — parfois mélancoliques ou exotiques, parfois plus proches de compositions classiques propices à la rêverie, une musique qui révèle beaucoup de détails au fil des écoutes. J'avais découvert ça il y a quelques mois déjà et aimé, je n'avais pas trouvé les mots pour le décrire, j'y reviens aujourd'hui et j'aime encore plus.





Collaboration réjouissante pour les fans d'industriel et de dark ambient : Grav, où l'on retrouve, en plus de Merzbow qu'on ne présente plus, Asmus Tietchens (artiste expérimental dont la plupart des disques évoluent entre lowercase et industriel, avec une ou deux incursions dans la synthpop et un ton entre le sérieux cadavérique et le pince-sans-rire) et Kim Cascone (artiste qui a exploré glitch, microsound, lowercase, ambient psychédélique… PGR est son projet dark ambient). Résultat : des formes de vies sonores monstrueuses mais fascinantes, psychédéliques, où l'on entend la patte de chaque artiste (l'un ou l'autre domine selon les moments). C'est sorti en 1991 chez Silent Records.





Coup de cœur pour Sci-Fi Hi Fi: 04 de Funk D'Void, un mix de tech house avec une montée cool, psychédélique, des tendances progressive house et deep house — et un peu de mélancolie, sous-jacente au début mais qui prend les devants juste quand le mix atteint son apogée : le DJ ralentit un peu le tempo, la mélodie reste la même mais le style se fait un peu plus grave et bifurque sur deux chansons d'amour nostalgiques au milieu de cette urbanité futuriste. La descente, même si elle reste dans un style similaire, a des teintes plus sombres, un son plus techno aussi — il y a un petit passage où ça stagne un peu, mais le reste est vraiment super !





Je suis toujours fan d'FKA twigs ; son premier album était un peu décevant par rapport à ses EPs, mais Magdalene est excellent ! On y retrouve le R&B étrange et sensuel qui m'avait séduite dès ses débuts (surtout sur “Fallen Alien”, un coup de cœur immédiat, la clé qui m'aura finalement fait aimer tout l'album), mais ce disque-là est plus art pop, plus romantique, une tendresse avec une pointe d'étrangeté, une beauté qui se révèle moins facilement. “Cellophane” par exemple m'avait laissée de marbre quand je l'ai entendue en single mais fait une finale parfaite.






… Et parmi les bonnes suites de 2019 que j'ai écoutées (je ne fais pas de top cette année, la flemme, mais j'ai quand même regardé vite fait et trouvé plein de trucs que j'adore), je recommande :

 le dernier Bat for Lashes, Lost Girls — résolument dance pop, le style qui lui va le mieux (avec une “Vultures” qui ressemble à un clin d'œil au “Lazarus” de Bowie !),

 Animated Violence Mild de Blanck Mass, qui reprend la formule jouissive de World Eater mais est plus égal en qualité (World Eater était d'enfer sur les trois premières pistes et pas mal ensuite, ici tout est très bon) — soit de l'électro-industriel dansant et accrocheur, aux couleurs fluo, avec un chant hurlé-découpé où le chaos laisse entendre ce que l'on veut,

 Analog Fluids of Sonic Black Holes de Moor Mother est peut-être encore meilleur que son Fetish Bones précédent, clairement à écouter si vous avez envie d'un hip hop vraiment expérimental, torturé et que vous avez trouvé There Existed an Addiction to Blood trop classique,

 No Geography des Chemical Brothers vaut le coup si vous aimez le groupe (sinon vous pouvez l'ignorer),

 Le meilleur titre pour un album de Mézigue, j'y reviendrai peut-être plus tard mais il est déjà clairement plus réussi que Votez Mézigue ; “Du son pour mes chaussures” est un tube dans son style house habituel, “Plus jamais le même” est un tube aussi dans un style très différent, plus sérieux et moins orienté dancefloor,

 … et d'autres que j'oublie (faudra que je réécoute le Kate Tempest et le Matmos entre autres) !

samedi 22 février 2020

Rêves 51 à 54





51. Je suis dans une sorte d'institution (un couvent où l'on suit des cours) avec une fille musulmane. Pour le cours de sciences naturelles, on doit insérer le cadavre d'un geai ou d'un rat dans une toute petite bouteille et le dissoudre.








52.
Papi se plaint du bruit, il dit que sa tête va exploser si ce boucan continue. J'éteins la radio. Mais il y a une autre radio allumée à côté alors je l'éteins aussi. J'en remarque une troisième, je l'éteins encore. Je ne sais pas combien il y a de radios à éteindre, ça paraît sans fin.












53. Parfois, quand j'ouvre la porte, elle s'ouvre vers le passé, quand l'immeuble était encore en construction. Alors je la ferme et je la rouvre jusqu'à ce qu'elle s'ouvre de nouveau sur le présent.






54.

lundi 27 janvier 2020

♪ 89 : Ode au sang sombre qui vit dans les bois

There Existed an Addiction to Blood de clipping. a des airs de long film d'épouvante. Les images sont frappantes dès l'intro, qui plante la scène sur le bord d'une autoroute — nuit noire, glaciale, ville hostile, et de véritables monstres prêts à vous sauter à la gorge. Ce n'est pas un album à concept mais ça y ressemble, et sa noirceur est fascinante (l'instru de “Club Down” à elle seule fait froid dans le dos). Disque accrocheur aussi, avec assez d'éléments mélodiques et entraînants (soul, gospel, chœurs ou simplement le flow incroyable de Daveed Diggs) pour ne pas que le disque sonne aride ou inhumain. (Cf. “Blood of the Fang” ou “He Dead”.) Expérimental toujours, comme les collaborations avec des artistes noise (notamment Pedestrian Deposit que j'aime beaucoup) — ou le final de dix-huit minutes, “Burning Piano” d'Annea Lockwood, composition qui consiste à mettre le feu à un piano et à enregistrer le tout, avec en option d'en jouer tant que c'est possible. Le groupe n'en fait rien et laisse parler les flammes et les cordes. Ces artistes savent mériter leurs longs plans-séquences; à part une ou deux pistes qui patinent un peu (“The Show” notamment), c'est un album magistral.


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Sutarti de Joshua Sabin : Une musique électro-acoustique au design impeccable, dont les dynamiques vont de plongées angoissantes à des dissonances rugueuses, le genre qui fait penser à des gouffres neigeux abrupts, beaux autant qu'hostiles — avec une certaine mélancolie entre les deux, dans ces samples vocaux fantômatiques.

L'album repose en plus sur un concept que je n'aurais probablement jamais deviné à l'écoute : il est basé sur des éléments de musiques folkloriques lithuaniennes, notamment un effet de canon volontairement dissonant (Schwebungsdiaphonie en allemand — ne m'en demandez pas plus, je n'ai toujours pas lu le PDF d'introduction à la théorie de la musique que j'ai téléchargé il y a dix ans).

C'est KiidCathedrale qui m'a fait découvrir, allez donc lire ce qu'elle écrit !


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Si vous aimez le violoncelle et les musiques instrumentales épurées mais émouvantes, je vous recommande Dark Wood de David Darling. Avec un tel instrument, même des touches subtiles résonnent avec gravité et profondeur, et l'artiste joue parfaitement de cet effet : sa musique paraît à la fois légère et solennelle. Si chaque piste évoque une image claire, il est difficile de mettre un nom sur les sentiments qu'elles évoquent. D'ailleurs, plutôt que de parler de la musique, le livret contient une courte nouvelle. Plusieurs compositions de David Darling ont été utilisées dans des films, je comprends pourquoi !


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L'Ode to the Queer Steppas de CCL — que Soundcloud m'a envoyé direct dans les oreilles sans que je le demande, j'oublie toujours qu'il y a une lecture automatique sur ce site — est un mix crépusculaire, sans point culminant ni drop, avec très peu de mélodies mais des rythmes fascinants. Et il captive une heure comme ça, rien qu'avec des rythmes. De quoi se rappeler que le dubstep pouvait aussi être un genre subtil (ce que Shackleton avait déjà su démontrer, d'ailleurs on le retrouve ici, aux côtés de Laurel Halo entre autres).


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16kbp Future Nostalgia (projet de ChickenHat sur RYM) est un album d'ambient en 16 kbps, comme son nom l'indique. Ça ne ressemble pas directement à de la musique de jeu vidéo — il y a pas mal de synthés mais aussi des violons, des percussions, même un tout petit peu de chant à un moment — mais ça donne un effet narcotique et très agréable de cocooning digital, carrément beau sur “Opiates” et “Arctic Landscape Studies” qui rajoutent des rythmes distants, psychédéliques, et une touche d'isolation / arctic ambient.

Je recommande ce disque aux personnes qui, comme moi, sont du genre à jouer seules à Undertale tasse de thé en main à une heure du mat', à mettre sur pause dans le monde de l'eau parce que l'endroit est agréable, pour écouter la musique de fond en boucle.


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“Held” de Malibu était la piste qui m'avait le plus marquée sur Mono no Aware, le très bon album multi-artistes du label Pan sorti en 2017. L'artiste vient de sortir son premier album, One Life : l'un des disques d'ambient les plus émouvants que j'ai pu écouter. Comme des chansons sans paroles et presque sans voix, incroyablement touchantes. Vingt-huit minutes à peine, mais vingt-huit minutes sublimes.