dimanche 28 octobre 2018

♪ 74 : Les frontières se chauffent de bois argentés

Je ne sais pas parler de pop, mais tant pis (zappez le reste de ce paragraphe et écoutez le disque plutôt !) : Japanese Girl d'Akiko Yano (矢野顕子) est un super disque d'art pop sorti en 1976, avec une face A présentée comme « américaine » et une face B « japonaise ». Différence qui ne se retrouve pas vraiment à l'écoute, tant la musique emprunte aux deux cultures tout le long. Tous les textes sont en japonais et il y a des influences de musiques traditionelles japonaises, mais aussi une bonne petite dose de jazz ; ça donne de l'art pop qui… j'hésite à reprendre la comparison à Kate Bush que je vois un peu partout parce que tant de femmes qui chantent se font systématiquement comparer à Kate Bush, mais en l'occurence c'est vrai que ce type de démarche me rappelle The Dreaming (art pop accrocheuse avec des influences de différents pays). Sur quelques pistes du moins.




Silver World (銀界) de Hozan Yamamoto (山本邦山) est un très bel album de post-bop et de gagaku. J'aime bien les musiques élusives que l'on ne peut pas cataloguer trop facilement ; c'est le cas ici, en partie parce que les genres — presque des langages différents — se mêlent et se séparent selon les moments ; on a de très beaux passages avec, par exemple, une mélodie jouée à la flûte en bambou avec ce qu'il faut de silences à laquelle répond une phrase de jazz avec piano, basse et batterie. C'est presque une danse entre les deux. C'est beau.




Curse ov Dialect est un groupe australien qui définit sa musique comme du « hip hop multiculturel surréaliste ». Multiculturel en tout cas ça s'entend ! Le groupe est composé d'un macédonien, d'un pakistanais, d'un maltais et d'un maori, et sur Wooden Tongues on passe de musiques arabes à du rap en japonais à un sample de voix aigue d'opéra à Comus à… c'en est presque excessif, il s'en faudrait de peu que ça devienne un gimmick agaçant, mais il y a tellement de bonnes idées et d'enthousiasme là-dedans que ça marche carrément malgré tout. C'est plutôt expérimental, joyeux, totalement aux antipodes des hip hops plutôt rudes, sombres ou agressifs qui ont toujours la cote.




Hessdalen de Volruptus : un EP d'electro crépusculaire qui impressionne tout en restant difficile à cerner ; il est relativement minimaliste et serait presque froid si les grooves n'étaient pas aussi entraînants. Aucun des éléments ici ne s'affiche en pleine face et pourtant tout fait de l'effet, c'est presque un tour de passe-passe. Très réussi en tout cas.








J'ai ressorti les EPs Ventolin d'Aphex Twin. La version la plus connue de la piste est celle sur I Care Because You Do, avec ce ton aigu tout le long et des percussions qui font penser à de l'industriel sans en être vraiment ; une drôle de piste, mi-absurde mi-inquiétante avec une pointe de facétie, accrocheuse à sa manière. Et qui ne colle pas si bien que ça sur l'album.

Donc il y a ces deux disques qui développent un peu plus le concept, un avec des pistes différentes, l'autre avec des remixes. Le premier est paradoxal : les pistes paraissent souvent à moitié finies, brouillonnes ou simplement bizarres, elles tournent souvent en rond avant de s'interrompre brutalement. Mais elles ont aussi de bonnes idées et le tout est étonnamment cohérent pour un disque d'Aphex Twin ; les styles sont variés mais ce disque a un esprit particulier qui me plaît bien, qui ne ressemble pas à grand chose d'autre en fait. Le second EP est plus direct : des remixes de la version la plus connue de “Ventolin”, tous sont intéressants et il y en a qui sont vraiment bons.

Ce ne sont vraiment pas des disques indispensables, mais ils valent le coup quand on aime la piste originale ! À noter que le son aigu ne se retrouve qu'occasionnellement sur ces deux disques, ce qui pourra décevoir les fans d'acouphènes.




Exposure, œuvre de la danseuse et chorégraphe Anne Collod en collaboration avec plusieurs autres artistes (son, lumières, architecture), « s’intéresse aux échanges énergétiques qui se jouent entre humain·e·s et machines et à la possibilité d’une écologie des perceptions dans un environnement industriel ». C'était une performance organisée à la Régie de Chauffage Urbain de Fontenay-sous-Bois… à laquelle je n'ai pas assisté. Mais le concept définit plutôt bien la composition que Francisco López a créée pour l'occasion.

Sur vingt minutes, diffusées in situ sur 46 canaux à l'origine, c'est une puissance quasi-abstraite qui s'exprime, dans une composition très dynamique à la beauté formelle. Comme toujours avec López, il s'agit de phonographies, ici des enregistrements des machines de la régie. Aucune émotion, l'intention est presque impénétrable, ce ne sont que sensations brutes et froides, énergies et formes. Sur Untitled #352, on retrouve cette piste (en stéréo uniquement) et dix drones d'une demi-heure chacun, « mantras électriques » créés à partir des mêmes matériaux sonores. L'artiste recommande de les écouter avec attention au casque — on a les oreilles qui sifflent après, mais il est vrai qu'ils sont fascinants !

Untitled #352 est-il un album dans le sens inhabituel du terme ? Je ne l'écouterai jamais d'une traite du début à la fin, et je ne pense pas qu'il soit fait pour ça. Cette œuvre me plaît beaucoup, mais dit-elle quoi ce soit ? A-t-elle quelque chose d'humain ? À vous de voir : qu'appelle-t-on « humain » ?

mercredi 10 octobre 2018

L'Expédition Montargent


Nouvelle BD ! Elle fait 21 pages, c'est l'histoire d'une expédition qui cherche des pierres précieuses à bord d'un train à chenilles. → L'Expédition Montargent (disponible en français et en anglais)

jeudi 27 septembre 2018

♪ 73 : Portrait stratégique de la ballade du feu noir

Il semble que la drum and bass atmosphérique connaisse un renouveau ces derniers temps, et ça n'est pas pour me déplaire ! J'avais déjà recommandé Fabriclive 50: Autonomic ici ; les nouveaux albums de Skee Mask et Djrum vont encore plus loin.

Compro de Skee Mask, déjà : une atmosphère solitaire, froide, diffuse. C'est même un album d'ambient au début, avec une lenteur et un minimalisme qui forcent le calme et l'attention ; les beats prennent tout leur temps pour se mettre en place, un quart d'heure facile, et ce n'est qu'au bout d'une demi-heure qu'on entend un think break — sur une seule piste, pas plus, comme un clin d'œil au passé. Une autre piste emprunte un peu de la noirceur de l'UK bass contemporaine, genre qui aura évolué en parallèle. Il est presque étonnant que ce disque ne soit pas un mix continu mais une collection de pistes, qui pourtant marquent une progression très lente du froid au chaud, plus mélodique, plus rythmé.

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Portrait with Firewood de Djrum, ensuite, qui fait suite au magnifique EP Broken Glass Arch sorti l'an dernier (et qui est une recommandation facile si vous l'avez aimé, c'est dans le même style). Une production tout aussi fine et un son nettement plus chaud, intimiste que sur Compro ; on a beau savoir que l'artiste fait de la bass music, les rares éléments qui tiennent encore de ce genre sont si loin qu'on ne les entend qu'en tendant l'oreille (exception faite de “Showreel, Pt. 3”). Ce sont le piano, le xylophone, les voix qui sont au premier plan, une musique qui émeut et dont les attaches à la dance music ne sont que ténues.


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Il y a eu des disques de downtempo sombres, quasiment tous ceux de trip hop l'étaient un peu, mais le genre fut loin d'aller aussi loin qu'il aurait pu dans les abysses. Pour preuve : Blackmouth, un projet qui combine downtempo, dark ambient et industriel… mené par Jarboe, la chanteuse de Swans. Les instrumentaux n'auraient pas détonné dans une bande originale de Silent Hill, mais impossible de reléguer cette musique à du décor avec cette voix, tour à tour cruelle, torturée, dérangée — une noirceur âcre, malsaine, un personnage aux personnalités multiples (cf. “The Black Pulse Grain”, “And I Call Myself Hag”) qui aurait tout de la sorcière dans une société superstitieuse.

Blackmouth fait mouche quand le groupe reste suggestif ou assez minimaliste, ce qui est le cas la plupart du temps ; ce n'est que sur les trois dernières pistes qu'il se plante un peu, entre les ficelles grossières de “Seduce and Destroy” (dans le genre intense, “The Burn” est autrement plus réussie) et les remixes qui n'avaient rien à faire là. Bidouiller un peu la liste de lecture ne fait pas de mal, la musique en vaut la peine.

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Pour changer complètement d'ambiance tout en gardant un des ingrédients, ma recommendation dance music du mois : Late Night Sessions de DJ Harvey*, un mix de house aux accents downtempo, super bon, deep mais avec des pistes de garage house aussi (ça date de 1996 sans pour autant oublier ce qui se faisait avant). C'est surtout le chant de “Garden of Earthly Delights” qui me reste en tête et me fait revenir à ce disque, mais pour vous donner le niveau, “New Day” de Round Two n'est même pas éclipsée par les autres.

* Aucun rapport avec PJ, du moins pas à ma connaissance. (Mais j'avoue que la ressemblance des noms a dû jouer dans mon envie d'écouter le disque.)


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Ryoko Akama est une artiste japonaise surtout connue pour ses compositions qui, bien que complètement expérimentales, sont étonnantes de candeur. J'ai entendu parler d'elle avec l'album places and pages, sorti chez Another Timbre… qui, sans me convaincre vraiment, m'a donné l'impression qu'il y avait quelque chose à creuser là-dedans. Histoire d'en parler quand même, parce que c'est son disque le plus populaire : places and pages consiste en cinquante vignettes minimalistes, souvent courtes, qui se basent sur une idée simple à chaque fois. Ce que j'aime bien dans ce disque, c'est qu'il est très vivant, spontané, varié. Mais tout y est à mes oreilles trop court, trop minimal, aucune atmosphère ne se crée vraiment — et ça me laisse un peu de marbre.

Je lui préfère sa série de « propositions », toutes réalisées par un artiste différent à partir d'une partition abstraite et cryptique, qui durent neuf, dix-huit ou vingt-sept minutes. inscriptions par exemple est pas mal du tout (j'ai écrit une critique-description sur RYM que j'ai la flemme de traduire, le disque n'est plus disponible nulle part légalement de toute façon.)

… Mais pour le moment, mon disque préféré d'elle est kotoba koukan*, avec Greg Stuart, où la simplicité apparente des compositions est contrebalancée par des textures sonores très présentes. (Par exemple : quelques notes de piano sur un enregistrement qui ressemble à du vent et à un son mécanique qui rappelle une roue qui tourne très vite ou une crécelle.) Il suffisait de ça pour que ça fonctionne carrément mieux, ça donne un disque à la fois simple, riche et difficile à cerner. La dernière piste, “fade in and out procedure”, fait un usage impressionnant d'un des éléments les plus simples qui soit : un drone qui monte et descend très lentement en volume pendant toute la durée, ça n'a l'air de rien mais l'effet est génial.

 * Seules deux pistes sont disponibles à l'écoute sur Bandcamp mais il y en a quatre en vrai.

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… Et un truc marrant, c'est que Ryoko Akama avait pris une direction complètement opposée sur son projet électronique Ryo Co. Impossible d'y reconnaître la même artiste tant les deux n'ont rien à voir ! Lo-Fi Graduation 打ち込み作戦 1 est un collage rythmique qui part dans tous les sens, du hip hop à la drum and bass en passant par plein d'hybrides expérimentaux et inclassables ; à la première écoute, j'ai trouvé ça fatigant et vraiment trop bordélique. Depuis, je trouve ce disque très bon. Je ne sais pas trop de quoi le rapprocher, à part peut-être Planetary Natural Love Gas Webbin' 199999 de DJ 光光光 (Yamatsuka Eye).


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Les deux pistes de Grief to Grind the Fire de Jazzfinger n'ont aucune structure apparente, mais elles ont une telle intensité qu'elles s'en passent très bien. Elles durent une demi-heure chacune sans jamais faiblir ni lasser, c'est comme regarder un incendie, un volcan, une force naturelle destructrice. “Legs in the River” demande à être écoutée fort et est si abrasive qu'on sait déjà qu'on en ressortira avec des acouphènes ; “Burnt Hole”, grondement avec juste une phrase mélodique, a des allures de paysage dévasté après une catastrophe mais ne perd pas de tension pour autant. C'est fait avec de la guitare électrique et un orgue-jouet, il paraît.


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Et avec une beauté plus académique, je recommande les drones électro-acoustiques de Ballads d'Ashley Bellouin. “Bourdon” a une très belle richesse, avec son violoncelle et ses sons cristallins ; “Hummen” est un peu plus psychédélique, déstabilisante, et me rappelle un peu Time Machines de Coil par certains côtés. Les deux pistes évoluent plus qu'il n'y paraît. C'est court (une demi-heure en tout) mais excellent ; l'artiste n'a sorti que ce disque pour le moment, j'espère qu'il y en aura d'autres !



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Sinon j'ai réécouté Parklife de Blur (très bien) et j'ai testé R.E.M. (pas aimé).

dimanche 23 septembre 2018

Identité



Est-ce uniquement par la différence et la négation que l'on définit quelque chose ? Y compris soi-même ?

L'identité personnelle, est-ce comment l'on se définit soi-même, comment notre entourage nous voit… ou l'intersection des deux — ce qui nous paraît correct dans le reflet que les autres nous renvoient ? (C'est peut-être un peu une bataille sémantique ?)

Je ne ressens pas de sentiment d'appartenance à mon pays, mais je pense qu'en parlant avec une personne d'une culture très différente de la mienne, je remarquerais les différences (dans les habitudes, les incompréhensions…). Je peux dire ce que je ne suis pas plus facilement que ce que je suis.

Sur internet, j'ai plusieurs pseudos (même si j'ai — trop ? — tendance à réutiliser les mêmes). Je regrette de ne pas avoir créé deux ou trois comptes différents sur Facebook, un « professionnel », un « vie réelle » et un « internet ». Des frontières que j'ai vraiment envie de garder. Mais qui ne seraient pas si évidentes que ça à tenir, évidemment.

Parfois, j'ai l'impression d'être comme une caméra, un curseur, qui doit se trimbaler un corps et des responsabilités dont je ne veux pas vraiment. Et que mes préférences personnelles (j'aime le calme, j'aime le thé, j'aime les musiques électroniques…) sont ce que j'ai de plus personnel, parce que j'y tiens plus qu'à mon lieu de naissance, mon corps ou ma situation sociale. Autant de facteurs qui, pourtant, ont déterminé ma vie.

Pour ce qui est de l'identité de genre… J'ai cherché et j'ai eu beaucoup de mal à trouver une définition plus détaillée et explicite que « comment on se sent intérieurement ». Le genre social, performatif, je comprends. Mais se sentir femme ou se sentir homme, je sais pas si je m'imagine correctement ce que cela fait, à part l'aspect de la préférence esthétique. Les seules remarques que j'ai lues qui ont semblé m'éclairer un peu : (a) au sujet de la dysphorie de genre, c'est comme si tout le monde te prenait pour quelqu'un que tu n'es pas ; (b) au sujet de l'identité de genre : accepterais-tu de changer de sexe définitivement si on t'offrait, disons, une grosse somme d'argent ? Sinon, pourquoi ? Intéressant à lire à ce sujet : l'article “Cis by Default” (en anglais), où il apparaît que parmi les personnes cisgenres interrogées, à peu près la moitié n'ont pas d'identité de genre forte et s'accomodent simplement de la situation. (Y a-t-il des personnes qui se situent en dehors de l'axe ♀—♂ sans être « neutres » (neutrois) ou « nulle part » (agenres) ? Il semble que oui, le mot utilisé pour le moment est « maverique ». Je n'arrive pas à me représenter cela, c'est comme si j'avais du mal à voir les couleurs et qu'on m'annonçait qu'on venait d'en découvrir une nouvelle, mais j'aime beaucoup l'idée.)

Souvent, je m'imagine d'autres vies. Je me fais des films, avec d'autres corps, d'autres vies dans d'autres mondes. J'en change très souvent. Je ne m'imagine jamais moi-même quand je fais ça, enfin, moi-même au niveau corporel je veux dire. Si j'avais le choix de devenir une de ces personnes… j'aurais beaucoup de mal à me décider.

J'aime les jeux vidéo où on peut créer son propre personnage, ça me manque quand on ne peut pas le faire. Je ne m'identifie jamais totalement au personnage, mais ça affecte mon sentiment d'implication un petit peu quand même. Et ça me frustre un peu quand le seul choix est d'incarner un personnage qui ne m'a pas l'air sympathique ou que je n'aime pas. Parfois je préférerais même que l'ennemi gagne.

(Bon, je laisse tomber la question des « politiques d'identité », j'ai pas envie d'écrire sur de la politique là.)

Une autre question encore serait celle de la cohésion de tout ça. De ce qui constitue le « soi », si ce n'est pas un bateau de Thésée (et oui, je sais que le « soi » et l'identité personnelle ne sont pas la même chose, mais bon). Un test intéressant à faire (en anglais), et auquel j'ai échoué : “Staying Alive”, sur le site Philosophy Experiments.

Je ne sais toujours pas quoi répondre à la question « qui es-tu ? » ou « qui êtes-vous ? ». Mais je sais dire ce que je fais et ce que j'aime, et c'est peut-être plus intéressant.

jeudi 30 août 2018

♪ 72 : Trois ou quatre piqûres de pieuvres printanières dans le jardin du soleil

Darrin Verhagen est un génie. C'est le fondateur du label Dorobo (qui a sorti entre autres le fameux Night Passage d'Alan Lamb), et sa propre discographie sous cinq ou six alias comporte des bandes son pour opéras et danse, de l'ambient, du breakbeat, du noise, du lowercase… il fait carton plein chez moi, que des trucs que j'aime, avec un design sonore très travaillé et des dynamiques très puissantes. C'est de loin l'artiste que j'ai le plus écouté ce mois-ci, je vous fais un topo vite fait (dans l'ordre où je les recommande) :

Zero / Stung, deux bandes son pour deux chorégraphies différentes, parfois ambient avec beaucoup d'espace mais aussi des rythmes et mélodies inattendues qui créent des univers sonores assez complexes, retors et pourtant « propres ». (Un de mes passages préférés : l'interlude sans titre sur Zero, où une boucle qui tient un peu du jazz, un peu du dub, tourne presque étouffée et offre un petit espace de répit.) Entre les grands éclats de Zero et la tension de Stung, ça fait son effet. Le disque que j'ai le plus écouté pour le moment ; un bon point de départ.

Si vous préférez le côté ambient, vous pouvez prendre Soft Ash, un album conceptuel sur les émanations toxiques dans l'histoire ; intrigant, pas évident d'en faire le tour (comme souvent chez Verhagen les pistes peuvent être très différentes, mais il n'y en a aucune qui vous explose en pleine face ici), le tout donne une impression aussi élusive que menaçante. Je conseille de lire le livret qui explicite un peu tout ça (il y a les scans sur Discogs).

Si vous avez aimé les passages les plus durs, que l'ultraviolence psychédélique c'est votre truc, je vous conseille carrément Junk, signé Shinjuku Filth. Des beats rageurs, blindés de tétanos (et difficilement classables), des explorations d'ambient aux influences parfois orientalisantes, ou avec des violons pour les passages les plus apaisés. De la musique industrielle qui n'est pas glauque mais éblouissante. On commence en plein cœur de la déflagration et on finit par les dernières ondes de choc. C'est un chef d'œuvre, les raisons pour lesquelles je recommande Zero / Stung en premier sont que Junk est un peu plus daté années 90 et qu'il arrache quand même les oreilles.

Medea, toujours signé Shinjuku Filth, est une bande son orchestrale / dark ambient / noise pour une représentation de la fameuse pièce. Je ne l'ai écouté qu'une fois pour le moment mais c'était très prometteur !

Le projet P3, en collaboration avec Matthew Thomas : une série de réinterprétations délicates d'un enregistrement de shakuhachi. On ne reconnaît pas vraiment l'instrument, c'est à ranger dans le lowercase / glitch / microsound, à écouter la nuit (enfin tous les disques de Verhagen sont à écouter la nuit je crois). Le projet fut édité sur deux mini-CDs du même nom, un par Verhagen et l'autre par Thomas (plus dark ambient) ; à noter que ce dernier peut être difficile à lire vu qu'il commence à l'index 6, sans index 1 à 5 avant (!) — j'ai dû désactiver la reconnaissance automatique des disques sur mon ordinateur pour pouvoir copier les fichiers manuellement afin de les convertir.

La trilogie Black | Mass : un album de harsh noise (Black Ice), un de lowercase (Black Frost) et un de dark ambient/drone (Matte Black), chacun sorti sous un alias différent. C'est aussi monochrome  plus minimaliste et austère que ses travaux précédents ; l'album de noise est très classique (c'est celui auquel j'accroche le moins), les deux autres me plaisent davantage, Black Frost fait penser aux disques de Richard Chartier.


J'ai beaucoup écouté ce disque de compositions de Georges Lentz aussi. Un compositeur contemporain dont les musiques (du moins ici) sont épurées et intenses, avec des passages où les instruments se font à peine entendre puis fusent, cinglantes. Du moins sur “Caeli enarrant…” III et IV ; entre les deux, “Birrung” and “Nguurraa” sont plus paisibles et contemplatives. Toutes ont quelque chose de mystérieux.

Après, comme souvent avec le classique, je n'arrive pas à reconnaître les idées qu'évoque le compositeur. Ici ça touche à l'astronomie (idée qui m'intéresse) et à la foi et à la spiritualité (là, ça ne me parle pas du tout). Mais c'est intéressant de savoir par exemple que “Caeli enarrant… III” est basé sur une circularité sérielle et influencée par des musiques tibétaines ; sur son site, Lentz parle un peu de ses compositions et aussi de la manière dont son propre point de vue a évolué à leur égard.

Pour info, on peut commander ce CD pour quatre pauvres euros à la Fnac, frais de port compris si on le fait venir et qu'on le récupère en magasin. Le label Naxos est connu pour ça : des CDs de classique pas chers où l'on peut trouver du très bon (j'aime aussi beaucoup le Debussy interprété par François-Joël Thiollier chez eux).


Kate Carr raconte comment, en 2015, elle s'est retrouvée dans un petit village français pour y prendre des enregistrements de la Seine, à proximité d'une énorme centrale et de fermes désaffectées. L'environnement aurait pu être morose et déprimant au possible — début de printemps brun encore à moitié gelé, ville à l'abandon avec hôtel fermé, bar fermé, pas de magasins, la mairie récemment passée au FN… — mais l'artiste sort des murs et y trouve beaucoup de vie, entre l'électricité (qui l'empêche même parfois de prendre certains enregistrements dans l'eau), les animaux, l'eau, le vent. Un paysage clairement changé par l'activité humaine, mais qui a sa propre vie, indépendamment des humains. Le tout est assemblé et accompagné par des touches d'ambient, de guitares ou de mélodies électroniques, c'est à la fois relaxant et étrange, une ambiguité agréable.

Ça s'appelle I Had Myself a Nuclear Spring. Et je recommande aussi The Story Surrounds Us de la même artiste.


La recommandation techno du mois s'intitule Вдруг появился осьминог и всех съел, и раздумывать не стал (soit : « sans prévenir, une pieuvre apparut et dévora tout le monde alentour »). C'est un album multi-artistes sorti sur le label трип (« trip » ) de Nina Kraviz, dans un style tellement minimaliste qu'il en est squelettique, mais toujours entraînant et décalé. (Par exemple : un beat hyper-basique, un sample de trois mots parlés qui tourne en boucle et une boucle de bruit qui fait un effet psychédélique, des effets et sons inattendus surviennent plus loin mais on atteint à peine le stade du mélodique.) Peut-être que l'étrangeté du disque était absolument nécessaire pour que ça fonctionne ; cette esthétique spartiate jusqu'à l'absurde est elle-même une sorte de bizarrerie. Toujours est-il que ça fait quelque temps que j'ai ce disque dans ma mp3thèque et qu'il tient vraiment la route.

Sinon oui, le titre est tiré d'un rêve qu'a fait madame Kraviz. Et l'édition digitale a un titre anglais plus pratique (The Deviant Octopus), mais je préfère le russe.


En général, il n'y a pas grand chose à dire sur le dark ambient — c'est un genre nécessaire mais qui peut se permettre de rester superficiel et cliché. J'en écoute un peu moins qu'il y a quelques années, même si ça passe toujours nickel pour lire un roman la nuit. Pourtant là, il y a un disque qui m'accroche bien depuis quelque temps, qui a assez de complexité et de matière pour ne pas se limiter à du papier peint sombre : The Incarnation of the Solar Architects d'Inade, qui a une production très travaillée, du mouvement, des rythmes, des paroles… c'est un album qui n'évoque pas tant un vide, une frayeur ou une hostilité informes que l'exploration de mystères. Il y a d'ailleurs des moments de paix là-dedans, comme la belle “The Veil of Eternal Unity”. Et même une sorte de tube accrocheur (relativement au genre), avec les répétitions des paroles déclamées sur “A Lefthanded Sign”.


Si vous ne le connaissez pas déjà : Come to My Garden de Minnie Riperton est un chef d'œuvre de soul. Les mélodies et instrumentations sont d'une classe absolue, c'est de la musique qui peut s'écouter presque n'importe quand avec n'importe qui mais qui n'a rien de superficiel, les mélodies font mouche aussi bien pour mettre de bonne humeur que pour émouvoir, et même si ce n'est pas ce qu'on remarque en premier il y a aussi de bons grooves là-dedans.





DJ Krush a beau faire partie de mes artistes préférés, il faut avouer que sa discographie a des hauts et des bas. Des hauts remarquables, et des bas un peu trop nombreux ; j'attendais qu'il sorte un nouveau bon disque pour vous le présenter, mais Butterfly Effect avec son style sombre et froid ne m'a pas laissé grand souvenir ; 軌跡 Kiseki, bof, je suis rarement fan de ses MCs et je préfère nettement ses instrumentaux ; Cosmic Yard, instrumental et dans son style classique, est correct mais ne décolle jamais vraiment…

Du coup tant pis, je reviens en arrière. Parmi les disques qu'il faut prendre chez lui, et qui me le font préférer à Nujabes entre autres : 寂 Jaku (l'influence de musiques japonaises traditionnelles y est parfaite), Strictly Turntablized (plus old school, concis, avec quelques vrais tubes comme “Kemuri”), sa série de singles mensuels sortis en 2012 (la plupart sont carrément réussis)… et Code4109, son mix sorti en 2000, qui sent les vapeurs de bitume avec un peu d'expérimentation, des grooves, du jazz, c'est presque un peu labyrinthique, nickel. (“Kemuri” est dessus aussi.)

En attendant, je cherche d'autres recommendations en hip hop instrumental. Et j'en trouve, c'est assez facile, mais moins évident d'en trouver qui se démarquent vraiment.