dimanche 19 octobre 2014

♪ 26 : le premier champ de novembre parle de silences, de rétribution et de mots inconnus

Il y a quelques semaines, je tombe presque par hasard sur ce qui est peut-être la première composition majeure du minimalisme contemporain — et qui semble avoir été complètement oubliée. November de Dennis Johnson, une piste pour piano composée en 1959, qui dure plusieurs heures et qui inspira La Monte Young pour son fameux Well-Tuned Piano.

The Well-Tuned Piano, justement, je n'ai jamais su l'apprécier. J'ai beau aimer le minimalisme et m'intéresser à la musique microtonale, je ne ressens qu'un sentiment d'incompréhension, d'inconfort puis d'ennui à l'écoute de ce mastodonte. November, par contre… c'est une musique tonale, beaucoup plus claire, qui me parle. Novembre. L'arrivée du froid, du brouillard, le temps qui semble ralentir, une douce mélancolie qui pousse à l'introspection. C'est une musique à écouter par temps gris, une musique qui évoque la pesanteur et malgré tout une beauté qui ne s'estompe pas, même au fil des heures. On peut détester novembre, il y a toutes les raisons de le faire, mais quelque part j'aime ce moment de l'année — et cette musique en est l'illustration parfaite.

November était une œuvre perdue jusqu'à récemment : c'est Kyle Gann, compositeur, professeur et critique, qui l'a découverte et reconstituée patiemment (des mois de travail). Il en existe deux interprétations récentes : une jouée par Sarah Cahill en concert que l'on peut télécharger ici, et celle que j'ai écoutée, jouée par R. Andrew Lee et sortie en 2013 sur quatre CDs. (Les CDs s'enchaînent sans transition grâce aux silences de la composition ; on ne perd donc rien pour peu qu'on écoute la version digitale.)

Si ça vous intéresse, il y a une critique en français plus étoffée ici. Et la page officielle de l'album est ici.




Les Legendary Pink Dots sont un groupe unique. Un groupe de rock qu'on dit psychédélique, mais qui semble plutôt « venir d'ailleurs » qu'avoir quelque rapport que ce soit avec les drogues et leurs effets ; un groupe qui raconte de vraies histoires, toujours un peu grinçantes, qu'on pourrait qualifier de contes modernes dans de nombreux cas (c'est l'un des rares groupes dont je lis presque toujours les paroles) ; un groupe enfin étrangement populaire chez les amateurs de musique industrielle*. Peut-être en partie parce que cEvin Key a collaboré avec Edward Ka-Spel… peut-être aussi pour des penchants expérimentaux et des ambiances pas vraiment gothiques, mais à la fois sombres, enchanteresses et dérangeantes.

Nemesis Online est leur album « de fin de siècle », et on y trouve des sons électroniques, des passages bruitistes, du jazz déglingué… une hantise, une anxiété au milieu du tumulte des ténèbres et des lumières électriques. C'est un très bon album. Peut-être mon préféré du groupe pour le moment après 9 Lives to Wonder.

* Suffit de regarder la page « artistes similaires » sur last.fm pour s'en convaincre. Coil, Nurse with Wound, Tuxedomoon, Psychic TV… en fait, sur les quinze artistes recommandés de la première page, j'en écoute quinze et j'en aime quinze. Alors que c'est un tout autre genre.




Vous avez déjà écouté First Utterance de Comus ? Cet album est fou. Je l'écoute une fois tous les cinq ans, mais je comprends pourquoi il est si apprécié. C'est un disque de freak folk progressif sorti en 1971, et on dirait un conte mythologique ; une ambiance champêtre et pastorale, avec des histoires de meurtre, de viol, d'enfermement et de folie... Une beauté réelle, mais qui baigne dans la cruauté et la perversion. C'est très mélodique, parfois dissonant mais pas musicalement « sombre » ; certains y entendent même des ressemblances avec Jethro Tull ou Amon Düül II. On comprend aussi aisément pourquoi ça a inspiré David Tibet (Current 93), même si lui interprète le folk torturé de manières très différentes. Pour autant, je ne connais rien qui ressemble vraiment à First Utterance.

Beaucoup considèrent cet album comme un chef d'œuvre et un disque majeur dans l'histoire du genre. J'aurais tendance à leur donner raison, même si mes connaissances en folk sont très limitées.




Ça faisait déjà quelques années que je connaissais le sixième disque de Supersilent. J'avais mis pas mal de temps à l'apprécier : un disque de free jazz qui incorpore des éléments électroniques, une musique pas vraiment chaotique ni structurellement difficile mais qui me déstabilisait par son côté à la fois calme et choquant, atmosphérique mais perturbé, qui semble dire à la fois « fais attention » et « laisse-toi porter ». Aujourd'hui je l'aime vraiment, sans pouvoir trop expliquer pourquoi. J'attendais ça pour découvrir leurs autres disques.

J'ai donc écouté les numéros 1, 2, 5 et 10. Supersilent 5 me plaît autant que le 6 je crois, et je l'ai apprécié tout de suite. Des mélodies et des rythmes qui se détendent, s'effilochent presque sans perdre leur forme au milieu des silences… L'image qui me vient en tête, là, ce sont ces organismes translucides microscopiques qu'on voit parfois filmés en gros plan, en train de nager dans une mer qui semble être un espace complètement noir et vide. Mais c'est une image un peu forcée. J'ai tout de suite aimé Supersilent 5 parce qu'il s'écoute de la même manière qu'un disque de lowercase : dans une sorte d'état méditatif. Mais les sons sont nettement moins froids que dans le lowercase. À l'écoute, je ne sais jamais trop ce qui va arriver mais je sais que ça sera beau, ou du moins que ça me touchera.

Le n° 10 (qui a deux fois plus de pistes et est deux fois plus court) est beaucoup plus ambient, sans percussions, très léger… plus classique aussi. Les volumes 1 et 2 sont à l'opposé, bruyants, presque bruitistes (je ne pense pas les écouter très souvent). Je ne sais pas encore à quoi ressemblent les autres. Ce groupe est intéressant en tout cas !




A Field for Mixing de Richard Chartier est un bel album minimaliste en deux parties.

La première, “Fields for Recording 1-8”, est comme son nom l'indique un montage de phonographies ; 48 minutes de présences constantes mais très discrètes. On sent qu'on est quelque part ailleurs, sans savoir vraiment où — et en même temps, c'est très peu intrusif, on peut même facilement oublier qu'on est en train d'écouter quelque chose. Je pense qu'en vrai, les endroits où l'artiste a enregistré les sons doivent sembler incroyablement calmes, quasi-silencieux. Le silence en soi n'a rien d'intéressant et ne se ressent que par contraste ; mais là, ces quasi-silences sont beaux et agréables.

Puis “A Desk for Mixing”, la deuxième partie, combine et modifie des phonographies pour en faire une piste ambient, avec un motif rythmique-mélodique récurrent. Ça reste une musique discrète et simple, mais après la quasi-absence précédente, le contraste est saisissant. C'est ça qui fait en grande partie l'intérêt du disque : on passe d'un presque rien « naturel » à un presque rien « artificiel », et la différence est impressionnante.

À écouter au calme, impérativement.




Klara Lewis pourrait donner goût au dark ambient à des personnes qui n'aiment pas ça. Sur son premier album, Ett, elle crée des sortes de sculptures sonores qui pourraient facilement changer de genre si elles le voulaient. C'est fait à partir de phonographies, mais des phonographies très « musicales », montées en boucles pour former des rythmes ; pas de grandes étendues, mais des juxtapositions riches et détaillées. Dans les pistes du début, on approche d'une dub techno noircie, presque crasseuse. À d'autres moments, les sons prennent des allures presque acoustiques. Puis on ne sait pas du tout là où on est, les évocations d'un son contredisent celles des autres, les vagues de sons deviennent tumultueuses… (“Muezzin” est particulièrement flippante.)

Klara Lewis vient de Suède, c'est la fille du bassiste de Wire, et elle a du potentiel. Ett est un bon album en tout cas, qui ne manque pas d'originalité.




Koch de Lee Gamble est un album de techno expérimentale intéressant. Il suit plusieurs tendances actuelles, avec ses beats quasi-industriels, ses toiles de fond quasi-ambient, un tout petit peu d'influences dub techno aussi, mais dès qu'on commence à se sentir en terrain familier (et ce familier-là n'a rien de péjoratif : des pistes comme “Motor System” sont assez classiques mais très efficaces), la musique se met à dévier de sa trajectoire. Les beats deviennent difficiles à suivre, les mélodies deviennent dissonantes, on a des tensions qui ne se résolvent pas à proprement parler… mais autour desquelles Lee Gamble étoffe ses morceaux de telle manière à ce qu'elles finissent par devenir agréables par elles-mêmes. On sait à quelle vitesse on va, on croit connaître le véhicule, mais le trajet est inconnu. “HMix” me fait presque penser à du Ken Ishii. “Voxel City Spirals” donne l'impression d'être dans un clocher géométrique sombre sans savoir où est le haut et où est le bas. “Jove Layup” a un côté très club, mais comme vu à travers des vapeurs noires d'usine. L'album dure 75 minutes, ce qui est beaucoup, mais comme l'album est à la fois prenant et surprenant, c'est une bonne durée.

L'artwork est également très chouette je trouve, avec son alphabet qu'on dirait presque lisible (ça ressemble un peu à “Koch”, le mot sur le devant..? et on croit reconnaître les lettres A, B, C, D sur les étiquettes du vinyle) mais qui ne l'est plus du tout dès qu'on ne sait plus à quels mots s'attendre !




Et puis oui, il y a Syro aussi. C'est un album plus qu'honorable, avec des sonorités “acid” comme je m'y attendais (Richard D. James n'avait sorti que ça depuis quelque temps, non ?), mais quand même plus IDM et plus varié que ses disques signés AFX et The Tuss*. Ce n'est pas la révolution stylistique que certains attendaient** mais peu importe, chaque piste est intéressante par elle-même, Richard a vraiment soigné les détails (plus j'écoute les pistes, plus je trouve qu'elles ont beaucoup à offrir). J'aime particulièrement les quatre premières, les plus calmes, la mélodie sur “syro u473t8+e (piezoluminescence mix)” qu'on dirait sortie d'un Sonic de l'ère Megadrive, et la finale au piano avec des oiseaux qui font cui-cui dans le fond (pour changer des boîtes à rythmes qui font TktrKTKRKQTKRKXTZKrkRkXz).

Il y a deux trucs que je reproche souvent à Aphex Twin : (1) le fait qu'il s'excite un peu trop sur les boîtes à rythmes, ce qui finit par me fatiguer, et (2) un certain manque de cohérence dans la construction de ses albums. Pour ces deux raisons, pas mal de ses disques sont intéressants mais lourdingues, moins bons que l'ensemble des pistes qui les composent en fait. Syro évite plutôt bien ces deux écueils, chaque piste étant réussie, agréablement mélodique et jamais trop chaotique, et l'album ayant dans son ensemble une assez bonne unité de style. Seule “180db_” pourra en rebuter quelques-uns, je crois.

Donc oui. Après un mois et quatre écoutes, je crois même que Syro fait partie de mes disques préférés de Richard D. James. Après Selected Ambient Works Volume II quand même, mais à peu près au même niveau qu'…I Care Because You Do. Je crois même que ça pourrait être une bonne entrée en matière pour qui n'aurait jamais écouté Aphex Twin !

* Mes excuses à Karen et Brian Tregaskin s'ils existent réellement.

** Comme drukQs avait pu l'être, quelque part. Mais drukQs était tellement long et aggressif que je ne pense pas le réécouter de sitôt. Et puis franchement, c'est rare qu'un artiste se réinvente radicalement après plus de vingt ans de carrière, non ? (OK, Scott Walker l'a fait. Mais Scott Walker, c'est un cas exceptionnel. D'ailleurs j'ai hâte d'écouter Soused.)

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