mardi 26 juin 2018

♪ 70 : Trois yeux de pluie orientent les deux montagnes

Le nouvel album de Witxes travaille les mêmes matières sonores, mais change de palette et d'approche. Sorcery/Geography et A Fabric of Beliefs étaient plutôt nocturnes et labyrinthiques, avec des tons profonds et chatoyants ; Orients a des couleurs vives et une composition plus abstraite. Très peu de passages évoquent des influences tirées d'autres genres musicaux cette fois-ci, ce qui n'enlève rien à la beauté et à la richesse des sons (je dirais même que c'est le plus réussi à ce niveau !), et l'album est plus concis, cohérent, percutant. Ça s'écoute d'une traite, mais le final en particulier est incroyable.

(Et je vais quand même finir par adopter un nom pour ce genre, plutôt que de ressortir toujours la même comparaison à Tim Hecker ! J'ai demandé sur RYM, ma suggestion préférée pour le moment est “harsh ambient”.)

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Dans ma tête, le gabber (vous savez, la techno extrême qui fait BOUMBOUMBOUMBOUM sur laquelle sautent les drogués néérlandais), c'était un genre laid et insupportable. Et surtout pas du tout fait pour être écouté chez soi, sobre, avec un casque sur les oreilles et une tasse de thé !

Liza N'Eliaz a réussi à complètement changer mon opinion. Artiste géniale, à contre-courant même de l'underground avec ses foulards et gilets surannés et son goût pour les chansons pop, c'était une DJ qui arrivait à ce qu'il paraît à mixer quatre disques à 120 BPM décalés pour obtenir un set à 480 BPM, avait un goût évident pour l'expérimentation, et qui a également signé des chansons bizarroïdes aux sons amateurs. Comme “Y'a des nuages”, loufoque et géniale, qui me fait penser à ces chansons qu'on enregistrait et partageait sur les forums musicaux dans les années zéro, ou “TV Waves”, tube pop qui fait onze minutes sans en donner l'impression. D'après les articles que j'ai lus, Liza était à la fois adulée et incomprise de ses fans, qui ont fini par la surnommer “reine de la terreur” alors qu'elle ne pensait pas du tout sa musique comme quelque chose de sombre.

… Bon, là je viens en partie de vous recracher ce que j'ai lu dans des pages qui lui étaient consacrées sur des webzines. Je serais incapable de vous dire où elle se situe par rapport au reste du genre, parce que je n'y connais encore rien ! Mais sa compilation éponyme de trois heures est incroyable, je l'ai écoutée en entier sans aucune lassitude, à croire qu'elle n'était jamais à court d'idées. Elle commence par les pistes les plus hard pour finir par ses chansons, en passant par une multitude de sons variés qui surprennent toujours, entre rock, ambient house, rythmes syncopés, et une myriade d'expérimentations psychédéliques.

(Il s'agit par ailleurs d'une vraie compilation « définitive », l'artiste l'ayant conçue pendant les derniers mois de sa vie avant de mourir d'un cancer… Sa musique n'étant sortie qu'en EPs auparavant, comme le veut le genre ; c'est donc le seul long format studio que l'on aura d'elle.)


Si vous avez envie d'un peu d'air, de diversité sonore et que vous aimez les randonnées en forêt, je vous recommande July Mountain (Three Versions) de Michael Pisaro et Greg Stuart. Une composition nommée d'après un poème de Wallace Stevens (cf. ci-dessous), où une belle mélodie de piano épars à la Feldman se détache sur des drones et bruissements instrumentaux (drones ou percussions qui sont à la limite du drone) qui m'évoquent l'activité urbaine, le tout en contraste avec des phonographies prises en pleine nature. L'effet peut paraître paradoxal, mais ces éléments forment un tout cohérent ; cette profusion de stimuli un peu dans tous les sens crée un environnement complet, où un élément en particulier (le piano, donc) appelle l'attention.

La composition réclame dix phonographies de dix minutes chacune assemblées en fondu à intervalles réguliers, et dix instruments. Ce qui est étonnant, c'est à quel point la deuxième piste du disque, une version instrumentale (à écouter en tant que telle ou bien à superposer à des enregistrements pris soi-même), paraît elle aussi « naturelle » dans son esthétique.

(À mes oreilles du moins. D'autres n'y entendront peut-être qu'un piano qui joue une note par-ci par-là sur des bruits d'aspirateurs, parce que même s'il n'y a pas d'aspirateurs là-dedans, il y a quand même des sons qui y ressemblent.)

Je vous recommande la critique de Lucas Schleicher sur Brainwashed si vous voulez une analyse plus détaillée.

We live in a constellation
Of patches and of pitches.
Not in a single world,
In things said well in music,
On the piano, and in speech,
As in a page of poetry—
Thinkers without final thoughts
In an always incipient cosmos,
The way, when we climb a mountain,
Vermont throws itself together.

— Wallace Stevens


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Scenes from the Second Storey de The God Machine : du rock amer, puissant, mené par une rage contenue ; un disque long et qui peut paraître aride, mais qui accroche plus qu'il n'y paraît. Le son du groupe tient à la fois du rock indus, du stoner et un peu du grunge ; il n'y a que peu de changements de style là-dedans, et ceux qui sont là (la plus mélodique et percussive “Desert Song”, la “Piano Song” finale) restent dans la continuité des autres… à tel point que je m'étonne presque d'aimer ce disque à ce point.

C'est vrai quoi, j'ai laissé tomber Swans parce qu'ils finissaient par me lourder avec leurs albums moroses interminables, j'ai du mal à accrocher à la moitié des classiques rock et à la plupart des classiques metal, j'écoute nettement moins de musiques sombres ou à énergie négative ces dernières années : Scenes from the Second Storey avec ses 77 minutes sans joie avait de bonnes chances de me gonfler. Ou de me plaire une fois, peut-être deux, avant que je ne l'oublie. Mais non, ce disque n'est pas seulement réussi, il hante, il sonne vraiment juste.


Danielle Dax est une de mes nouvelles artistes préférées. Pop-Eyes (1983) est un album de charmantes petites bizarreries, dix chansons pop qui ont toutes quelque chose d'un peu décharné, décalé, démonté et remonté pas tout à fait dans le bon sens. La pochette (un collage hideux de photos de chairs qui forment un visage difforme) laisse imaginer un univers sonore torturé, mais la musique est grinçante sans excès ni lourdeurs ; on s'y aventure avec curiosité sur des terrains jazz, arabisants, synthétiques ou autres selon les pistes, j'aime beaucoup la voix de Danielle et surtout, les chansons sont très bonnes.

L'album suivant, Jesus Egg That Wept (1984). est plus étoffé, avec des références plus affirmées — synthpop, rock gothique… et un blues (voire honky tonk) sulfureux, qui était complètement absent avant. Les paroles sont plus dérangeantes, et il y a de vrais tubes cette fois, comme “Pariah” ou “Ostrich”. Excellent disque aussi, je ne saurais pas dire lequel des deux je préfère !


Cold & Rain de Fracture fait une synthèse entre drum and bass classique et bass music contemporaine, une réaction bouillonnante entre les sons froids, déformés des années dix et la chaleur d'un chant quasi-r'n'b, découpé sans être dénaturé, qui domine encore tout. La drum and bass a toujours été basée sur des contrastes, mais ici c'est renouvelé et sacrément efficace.

L'EP est tout à fait recommandable en entier : “Your Time” penche plus vers la froideur contemporaine avec ses percussions et sa voix masculine (c'est la piste que j'aime le moins), “On My Mind“ penche un peu plus du côté chaud de la drum and bass des années 90, “So High” avec Alix Perez fait de nouveau le grand écart mais avec en plus une distortion étonnante, presque cartoonesque, sur la voix pitch-shiftée (très réussie aussi).

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