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jeudi 30 août 2018

♪ 72 : Trois ou quatre piqûres de pieuvres printanières dans le jardin du soleil

Darrin Verhagen est un génie. C'est le fondateur du label Dorobo (qui a sorti entre autres le fameux Night Passage d'Alan Lamb), et sa propre discographie sous cinq ou six alias comporte des bandes son pour opéras et danse, de l'ambient, du breakbeat, du noise, du lowercase… il fait carton plein chez moi, que des trucs que j'aime, avec un design sonore très travaillé et des dynamiques très puissantes. C'est de loin l'artiste que j'ai le plus écouté ce mois-ci, je vous fais un topo vite fait (dans l'ordre où je les recommande) :

Zero / Stung, deux bandes son pour deux chorégraphies différentes, parfois ambient avec beaucoup d'espace mais aussi des rythmes et mélodies inattendues qui créent des univers sonores assez complexes, retors et pourtant « propres ». (Un de mes passages préférés : l'interlude sans titre sur Zero, où une boucle qui tient un peu du jazz, un peu du dub, tourne presque étouffée et offre un petit espace de répit.) Entre les grands éclats de Zero et la tension de Stung, ça fait son effet. Le disque que j'ai le plus écouté pour le moment ; un bon point de départ.

Si vous préférez le côté ambient, vous pouvez prendre Soft Ash, un album conceptuel sur les émanations toxiques dans l'histoire ; intrigant, pas évident d'en faire le tour (comme souvent chez Verhagen les pistes peuvent être très différentes, mais il n'y en a aucune qui vous explose en pleine face ici), le tout donne une impression aussi élusive que menaçante. Je conseille de lire le livret qui explicite un peu tout ça (il y a les scans sur Discogs).

Si vous avez aimé les passages les plus durs, que l'ultraviolence psychédélique c'est votre truc, je vous conseille carrément Junk, signé Shinjuku Filth. Des beats rageurs, blindés de tétanos (et difficilement classables), des explorations d'ambient aux influences parfois orientalisantes, ou avec des violons pour les passages les plus apaisés. De la musique industrielle qui n'est pas glauque mais éblouissante. On commence en plein cœur de la déflagration et on finit par les dernières ondes de choc. C'est un chef d'œuvre, les raisons pour lesquelles je recommande Zero / Stung en premier sont que Junk est un peu plus daté années 90 et qu'il arrache quand même les oreilles.

Medea, toujours signé Shinjuku Filth, est une bande son orchestrale / dark ambient / noise pour une représentation de la fameuse pièce. Je ne l'ai écouté qu'une fois pour le moment mais c'était très prometteur !

Le projet P3, en collaboration avec Matthew Thomas : une série de réinterprétations délicates d'un enregistrement de shakuhachi. On ne reconnaît pas vraiment l'instrument, c'est à ranger dans le lowercase / glitch / microsound, à écouter la nuit (enfin tous les disques de Verhagen sont à écouter la nuit je crois). Le projet fut édité sur deux mini-CDs du même nom, un par Verhagen et l'autre par Thomas (plus dark ambient) ; à noter que ce dernier peut être difficile à lire vu qu'il commence à l'index 6, sans index 1 à 5 avant (!) — j'ai dû désactiver la reconnaissance automatique des disques sur mon ordinateur pour pouvoir copier les fichiers manuellement afin de les convertir.

La trilogie Black | Mass : un album de harsh noise (Black Ice), un de lowercase (Black Frost) et un de dark ambient/drone (Matte Black), chacun sorti sous un alias différent. C'est aussi monochrome  plus minimaliste et austère que ses travaux précédents ; l'album de noise est très classique (c'est celui auquel j'accroche le moins), les deux autres me plaisent davantage, Black Frost fait penser aux disques de Richard Chartier.


J'ai beaucoup écouté ce disque de compositions de Georges Lentz aussi. Un compositeur contemporain dont les musiques (du moins ici) sont épurées et intenses, avec des passages où les instruments se font à peine entendre puis fusent, cinglantes. Du moins sur “Caeli enarrant…” III et IV ; entre les deux, “Birrung” and “Nguurraa” sont plus paisibles et contemplatives. Toutes ont quelque chose de mystérieux.

Après, comme souvent avec le classique, je n'arrive pas à reconnaître les idées qu'évoque le compositeur. Ici ça touche à l'astronomie (idée qui m'intéresse) et à la foi et à la spiritualité (là, ça ne me parle pas du tout). Mais c'est intéressant de savoir par exemple que “Caeli enarrant… III” est basé sur une circularité sérielle et influencée par des musiques tibétaines ; sur son site, Lentz parle un peu de ses compositions et aussi de la manière dont son propre point de vue a évolué à leur égard.

Pour info, on peut commander ce CD pour quatre pauvres euros à la Fnac, frais de port compris si on le fait venir et qu'on le récupère en magasin. Le label Naxos est connu pour ça : des CDs de classique pas chers où l'on peut trouver du très bon (j'aime aussi beaucoup le Debussy interprété par François-Joël Thiollier chez eux).


Kate Carr raconte comment, en 2015, elle s'est retrouvée dans un petit village français pour y prendre des enregistrements de la Seine, à proximité d'une énorme centrale et de fermes désaffectées. L'environnement aurait pu être morose et déprimant au possible — début de printemps brun encore à moitié gelé, ville à l'abandon avec hôtel fermé, bar fermé, pas de magasins, la mairie récemment passée au FN… — mais l'artiste sort des murs et y trouve beaucoup de vie, entre l'électricité (qui l'empêche même parfois de prendre certains enregistrements dans l'eau), les animaux, l'eau, le vent. Un paysage clairement changé par l'activité humaine, mais qui a sa propre vie, indépendamment des humains. Le tout est assemblé et accompagné par des touches d'ambient, de guitares ou de mélodies électroniques, c'est à la fois relaxant et étrange, une ambiguité agréable.

Ça s'appelle I Had Myself a Nuclear Spring. Et je recommande aussi The Story Surrounds Us de la même artiste.


La recommandation techno du mois s'intitule Вдруг появился осьминог и всех съел, и раздумывать не стал (soit : « sans prévenir, une pieuvre apparut et dévora tout le monde alentour »). C'est un album multi-artistes sorti sur le label трип (« trip » ) de Nina Kraviz, dans un style tellement minimaliste qu'il en est squelettique, mais toujours entraînant et décalé. (Par exemple : un beat hyper-basique, un sample de trois mots parlés qui tourne en boucle et une boucle de bruit qui fait un effet psychédélique, des effets et sons inattendus surviennent plus loin mais on atteint à peine le stade du mélodique.) Peut-être que l'étrangeté du disque était absolument nécessaire pour que ça fonctionne ; cette esthétique spartiate jusqu'à l'absurde est elle-même une sorte de bizarrerie. Toujours est-il que ça fait quelque temps que j'ai ce disque dans ma mp3thèque et qu'il tient vraiment la route.

Sinon oui, le titre est tiré d'un rêve qu'a fait madame Kraviz. Et l'édition digitale a un titre anglais plus pratique (The Deviant Octopus), mais je préfère le russe.


En général, il n'y a pas grand chose à dire sur le dark ambient — c'est un genre nécessaire mais qui peut se permettre de rester superficiel et cliché. J'en écoute un peu moins qu'il y a quelques années, même si ça passe toujours nickel pour lire un roman la nuit. Pourtant là, il y a un disque qui m'accroche bien depuis quelque temps, qui a assez de complexité et de matière pour ne pas se limiter à du papier peint sombre : The Incarnation of the Solar Architects d'Inade, qui a une production très travaillée, du mouvement, des rythmes, des paroles… c'est un album qui n'évoque pas tant un vide, une frayeur ou une hostilité informes que l'exploration de mystères. Il y a d'ailleurs des moments de paix là-dedans, comme la belle “The Veil of Eternal Unity”. Et même une sorte de tube accrocheur (relativement au genre), avec les répétitions des paroles déclamées sur “A Lefthanded Sign”.


Si vous ne le connaissez pas déjà : Come to My Garden de Minnie Riperton est un chef d'œuvre de soul. Les mélodies et instrumentations sont d'une classe absolue, c'est de la musique qui peut s'écouter presque n'importe quand avec n'importe qui mais qui n'a rien de superficiel, les mélodies font mouche aussi bien pour mettre de bonne humeur que pour émouvoir, et même si ce n'est pas ce qu'on remarque en premier il y a aussi de bons grooves là-dedans.





DJ Krush a beau faire partie de mes artistes préférés, il faut avouer que sa discographie a des hauts et des bas. Des hauts remarquables, et des bas un peu trop nombreux ; j'attendais qu'il sorte un nouveau bon disque pour vous le présenter, mais Butterfly Effect avec son style sombre et froid ne m'a pas laissé grand souvenir ; 軌跡 Kiseki, bof, je suis rarement fan de ses MCs et je préfère nettement ses instrumentaux ; Cosmic Yard, instrumental et dans son style classique, est correct mais ne décolle jamais vraiment…

Du coup tant pis, je reviens en arrière. Parmi les disques qu'il faut prendre chez lui, et qui me le font préférer à Nujabes entre autres : 寂 Jaku (l'influence de musiques japonaises traditionnelles y est parfaite), Strictly Turntablized (plus old school, concis, avec quelques vrais tubes comme “Kemuri”), sa série de singles mensuels sortis en 2012 (la plupart sont carrément réussis)… et Code4109, son mix sorti en 2000, qui sent les vapeurs de bitume avec un peu d'expérimentation, des grooves, du jazz, c'est presque un peu labyrinthique, nickel. (“Kemuri” est dessus aussi.)

En attendant, je cherche d'autres recommendations en hip hop instrumental. Et j'en trouve, c'est assez facile, mais moins évident d'en trouver qui se démarquent vraiment.

jeudi 28 juillet 2016

♪ 47 : Les Cinq Faunes Réunissent leurs Derniers Désirs Acides

Gather & Release de Sarah Hennies est un album qui utilise vibraphone, phonographies, ondes sinusoïdales et « stimulation bilatérale » (soit des tons qui alternent entre un canal et l’autre, ce qui d’après les notes est utilisé pour soulager les traumatismes et l’anxiété chez certains patients).

C’est une musique expérimentale qui utilise beaucoup de drones et d’atonalité, mais qui est surtout introspective. Du bruit gris, venteux, avec un son timide (le vibraphone) qui parfois disparaît, réapparaît, chante doucement. Une tension grandissante finit par se faire sentir, puis par gronder pour s’arrêter brutalement et faire place à une plage de bruit brut. Vient une deuxième piste beaucoup plus apaisée au début… à ce moment-là, on pourrait penser avoir compris où voulait en venir l’artiste. On se détrompe quand tout prend une direction inattendue, nettement plus complexe, parfois brutale.

Gather & Release raconte une histoire sans paroles. Je ne prétends pas la comprendre, mais elle me touche tout de même. J’aime beaucoup ce disque.




Quelque part entre, disons, Grouper et Bardo Pond, il y a Valet. Naked Acid se situe certes dans cette zone floue entre l’ambient, le rock psychédélique et le folk expérimental, mais la musique même n’est pas vague — elle a des attraits qui m’y font revenir depuis des mois. Ce sont les couleurs, déjà. Des atmosphères réellement évocatrices, des dissonances inattendues. Et puis j’aime les tambours et les drones sur “Drum Movie”, la mélodie à la guitare sur “Kehaar” qui me paraît familière sans que je sache où je l’aurais déjà entendue, les beats électroniques complètement inattendus sur “Streets” (enfin du coup vous allez les attendre maintenant)… Et il y a de l’intensité dans ce disque, ce qui manque souvent dans les albums de la même famille. Donc oui, j’aime.




Sur Fauna, Jneiro Jarel (un producteur de hip hop qui a plein d’alias) prend des éléments de musiques tropicales et latines et les fragmente, les déplace, les électrise, les psychédélise, en fait des ingrédients d’un cocktail coloré, foisonnant et très agité. Certains regrettent que l’« esprit brésilien » y soit dénaturé ; c’est justement ce qui rend le disque intéressant à mes oreilles ! Je me demande si Jarel a pris de l’inspiration chez Flying Lotus et Amon Tobin…

En tout cas, au niveau style et concept, l’album se démarque bien. Par contre, il est inégal — vers le milieu, l’artiste joue de juxtapositions osées mais pas très maîtrisées, qui tombent parfois dans un fouillis fatigant. C’est au début et à la fin, quand les mélodies et les rythmes savent où ils vont, que l’album tient vraiment ses promesses. Je trouve que l’originalité compense ces faux pas, après c’est à vous de voir. Jetez-y une oreille dans tous les cas si ça vous intéresse ; Fauna ne dure que trente-six minutes, assez denses.



Vous saviez que Basic Channel, les Allemands qui font de la dub techno, avaient un projet deep house ? Cinq singles, sortis sous les alias Round One, Round Two etc. dans les années 90.

Honnêtement, je ne m’attendais pas à ce que des artistes connus pour un genre plutôt gris sortent quelque chose d’aussi dansant. Alors “I’m Your Brother”, ça fait un choc. C’est un tube, avec un groove impeccable, un chant soul, et cette note qu’on peut entendre comme un bonheur parfait ou teinté de tristesse selon son humeur.

Mais ce n’est que le premier round, et les suivants se mettent à ressembler de plus en plus à de la dub techno, plus vaporeux, plus lents… Andy Caine, qui assure le chant sur “I’m Your Brother” et “New Day” (très bonne aussi), laisse la place à un Paul St Hilaire qui a un accent jamaïcain (n’allez pas plus loin vers la Jamaïque s’il vous plaît, sinon je sors). Quant aux mixes, à part l’étrange “Chicago Twisted Mix”, il s’agit pour la plupart d’instrumentaux qui ressemblent à s’y méprendre à du Basic Channel. Ce qui est étonnant, du coup, c’est que ce projet ne me déçoive pas. Sans doute parce que Basic Channel est une référence dans leur genre habituel, et que même s’il se raréfie, il reste toujours un peu de groove là-dedans.




Je reviens sur un classique, du moins classique à mes oreilles : Is This Desire? de PJ Harvey. Sacrée artiste. Un album très incisif et très introspectif, du rock relevé de sons électroniques voire trip hop qui ne détonnent que quand elle le fait exprès (le bruitisme de “My Beautiful Leah” ou “Joy”, pistes qui font assez mal, ou la pénombre d’“Electric Light”, piste qui pourrait presque passer inaperçue à côté mais qui hante), des chansons comme une collection de nouvelles, avec un personnage féminin différent à chaque fois. (Je n’ai appris qu’aujourd’hui que “Joy” était inspirée par une histoire de Flannery O’Connor, il faudra que je lise cette autrice un jour.)

Honnêtement, il y a peu d’artistes qui savent faire une musique aussi intense émotionnellement sans me rebuter. Et encore… c’est peut-être cette intensité qui fait aussi que je n’écoute pas PJ Harvey si souvent que ça, malgré le fait que je la citerais parmi mes artistes rock préférés. Je n’ai toujours pas écouté Dry ni White Chalk par exemple.

Le défaut principal d’Is This Desire?, je dirais que c’est son livret particulièrement pénible ; il me faut toujours bien une dizaine d’essais avant de le replier correctement. La prochaine fois je prendrai des notes en le dépliant, ou j’arrêterai de le déplier pour regarder les scans sur Discogs.




Le deuxième album d’Andrés peut s’écouter comme un pendant house du fameux Donuts de J Dilla. Mi-house, mi-hip hop instrumental, avec des accents soul prononcés. Super cool. (Si j’aimais l’été à part les fruits, j’aurais peut-être dit « estival ».) Trente pistes, soixante-dix minutes, soit un rythme assez soutenu mais moins intense que sur Donuts, où on pouvait avoir l’impression que l’artiste allait aussi vite qu’il le pouvait pour échapper à sa maladie… L’album a des allures de mix : plutôt qu’une sélection de singles remarquables, chaque piste apporte une nouvelle touche, une nouvelle étape d’un long voyage dont on ne peut tout retenir en une seule écoute. (J’aurais préféré me passer de la speakerine radio qui fait des bisous au micro par contre, heureusement qu’elle n’est pas là souvent.) C’est sorti chez Mahogani Music, le label de Moodymann — pas forcément une bonne chose, vu leurs tirages toujours épuisés et les prix abusés des versions digitales ! Et c’est la version CD dont je parle, le vinyle est raccourci de moitié. Donc ouais, le piratage c’est cool.




Now Wait for Last Year de Caroline K : soupirs post-industriels, grain et pénombre, synthétiseurs atmosphériques, introspection, amertume, mélancolie et beauté. Le titre vient d’un roman de Philip K. Dick. Le disque date de 1987 et fut le seul album solo de l’artiste, mais elle fut aussi membre fondatrice de Nocturnal Emissions* à leurs débuts.

Face A, “The Happening World”, une piste ambient de 21 minutes qui effleure plusieurs sentiments sans les dévoiler tout à fait. La face B présente une palette émotionnelle similaire avec des synthés et boîtes à rythmes, des sons parfois crus et assez datés mais toujours une très belle sensibilité. C’est une musique sombre très émotive, avec un voile d’austérité parfaitement translucide.

L’album original, que j’aime beaucoup, me laisse un sentiment d’incomplétude ; avec les trois premières pistes bonus de la réédition CD, c’est parfait. (La quatrième semble ne rien avoir à faire là par contre.)

* J’avais parlé d’un album de Nocturnal Emissions ici mais il est plus tardif. J’écouterai Fruiting Body ensuite, Caroline K joue dessus.

mardi 28 juillet 2015

♪ 35 : La Mort Malade Rêve de Nœuds Divins et de Corps Illusoires

Andrea Belfi est un batteur et compositeur de musique électro-acoustique. Mais pas du genre Stockhausen, Xenakis ou Parmegiani (ni même Marchetti dont j'avais parlé l'autre fois) ! Disons qu'il joue plus clairement, et avec un sens plus aigu de la composition, ce que de nombreux artistes qui tournent autour de l'ambient et du post-rock évoquent avec un certain flou artistique de facilité. Une musique intéressante mais immédiate.

Sur l'EP Knots, on a affaire à un « minimalisme dense » tout de suite prenant, avec les percussions au premier plan, quatre parties bien différentes qui partagent une même base… Je l'ai écouté en boucle plein de fois. Wege est plus complexe et plus difficile à cerner immédiatement mais également excellent ; il y a plus de musiciens impliqués, six ou sept mots en plusieurs langues qui reviennent comme un leitmotiv, un système de feedback inspiré par Pendulum Machine de Steve Reich. Les deux sont vraiment bons, j'en écouterai d'autres encore. L'artiste décrit ses démarches et compositions sur son site, je vous invite à y jeter un œil (même si la mise en page du texte laisse à désirer).

(… Et cette description ne me convient pas vraiment, parce que je ne dis rien du ressenti que j'ai en écoutant la musique. Du coup j'ai voulu lire d'autres critiques, mais toutes celles que j'ai trouvées tombent dans le vague ou la description linéaire, ce qui ne m'aide pas. Parfois j'ai l'impression qu'il y a des musiques qui ne se traduisent pas en mots.)


Salut, il y a un mec qui est en train de réinventer Swans, avec un son plus clair et plus dépouillé, en partant de l'americana* et en déconstruisant ce genre pour arriver à une musique crue, squelettique, répétitive sans être froide. Ce type s'appelle Jon Mueller et son projet s'appelle Death Blues. Un projet multidisciplinaire, avec de la musique, des textes, des vidéos… Le thème est terriblement classique : prendre conscience de l'inévitabilité de la mort pour vivre le moment présent plus intensément. C'est le résultat qui est intéressant. Quatre albums, chacun avec une approche différente.

I. Death Blues, le premier album, est l'interprétation la plus simple et directe du projet. Des chansons rythmées mais vidées de paroles, un sentiment de spleen brut. Ni vraiment abstraites ni classiques dans leur écriture, les pistes sont dans une sorte d'entre-deux… C'est déjà un disque intéressant, mais je crois que c'est celui que j'aime le moins des quatre (les pistes se ressemblent un peu trop, on peut rester sur sa faim). Au fait, quand j'ai dit que Death Blues ressemblait à Swans, c'était subjectif — mais j'ai appris par la suite que Jon Mueller aurait effectivement collaboré avec le groupe ! L'inspiration est assez évidente ici. Elle l'est nettement moins dans les disques suivants.

II. Here: An Advanced Study of Death Blues dégraisse encore le son pour ne laisser que percussions et voix, sur un monopiste de quarante minutes impressionnant. Les percussions sont sauvages. Le chant est un bégaiement effréné incompréhensible, un langage réduit en charpie. Les chœurs en arrière-plan répètent de longs cris ou un seul mot. On a l'impression d'un rituel, d'une transe macabre, sans aucun exotisme. Je ne connais aucun autre disque qui ressemble à ça. Il fut tiré à 500 exemplaires, tous donnés gratuitement lors de concerts (dommage, je l'aurais volontiers acheté).


III. Non-Fiction contient deux longues pistes répétitives, basées sur un rythme puissant sur lequel se rejoignent plusieurs voix (plusieurs types de chant non verbal), plusieurs guitares, plusieurs percussions. Deux grandes montées en puissance à écouter fort, un autre disque très marquant. Peut-être mon préféré des quatre.

IV. Ensemble, le dernier album, se présente comme une culmination du projet, mais j'y entends avant tout un grand changement de direction. Plus trace de minimalisme ici : le son est extrêmement riche, avec de nombreux musiciens, des instruments qui viennent d'horizons divers, c'est une symphonie qui semble vouloir faire entendre autant de sons et d'émotions que possible. Flûte, percussions, saxophones et guitares, contemplation, joie, tendresse et mélancolie… Ce qu'on avait entendu sur les disques précédents est à moitié effacé, comme les fondations d'un bâtiment après sa construction. C'est beau, et souvent beaucoup plus positif que les trois autres albums.

Bref, je ne saurais trop vous conseiller de vous intéresser à ce projet. Prenez les quatre disques, ça vaut le coup de les comparer ! Mes préférés sont Here et Non-Fiction, mais je pense que vos préférences dépendront de vos goûts personnels. (Ils ne sont pas très longs, 30-40 minutes chacun.) Plus d'informations et les textes à lire ici : http://www.deathblues.com

* Je précise que je ne connais absolument rien au sujet de l'americana, du coup je rate peut-être des inspirations ou des points de référence.


D'ailleurs, en parlant de Swans et de post-rock… Si vous aimez les passages post-rock et drone de Soundtracks for the Blind et que vous en auriez voulu davantage, je vous conseille d'écouter The Body Lovers / The Body Haters. Ce sont deux projets solo de Michael Gira, sortis en 1998 et 1999, qui se concentrent sur ces aspects les plus abstraits de sa musique… Une seule phrase est prononcée de tout le disque, il y a peu de mélodies. Deathprod, Mika Vainio (Pan Sonic), Jarboe et James Plotkin entre autres y participent, dans le sens où ils ont donné des enregistrements réutilisés ensuite par l'artiste, mais c'est un album de studio pur, joué après que tout le monde ait quitté la scène. J'imagine bien Gira, seul, le visage imperturbable, en train de manipuler tout ça dans son studio pendant des heures au milieu de la nuit.

The Body Lovers est donc un album très introspectif, un collage de nuances inquiétantes, tourmentées mais aussi contemplatives, comme un post-scriptum secret. The Body Haters (deux fois plus court) est plus aggressif, métallique, dark ambient/industriel et même noise à la fin. Si vous aviez envie d'entendre Gira faire un album de noise music… on est proches, là !


Brian Eno pensait l'ambient comme un type de musique qui serait aussi pertinent qu'on l'écoute avec attention ou simplement en fond sonore. En pratique, même si j'aime beaucoup ce genre, peu d'artistes y parviennent vraiment ; nombreux ceux qui font simplement de la musique d'arrière-plan en étirant des drones, ou de « milieu de plan » avec des compositions simplistes…

Pourtant il y a un moyen simple d'arriver à l'idéal d'Eno (auquel lui-même n'est pas toujours arrivé) : superposer les nappes atmosphériques et d'autres éléments qui, eux, demandent l'attention. Ambient + lowercase par exemple. Keith Berry, après son superbe The Golden Boat, a suivi ce chemin-là sur les excellents The Ear That Was Sold to a Fish et A Strange Feather ; et si son dernier album (Towards the Blue Peninsula) était en-dessous, on peut se tourner vers France Jobin, qui a une démarche similaire. Je vous conseille donc The Illusion of Infinitesimal, sorti chez Baskaru (c'est un label français) ! C'est une musique très paisible et contemplative mais loin d'être plate, tous les éléments sont intéressants. Si vous aimez, vous pouvez continuer avec Valence, sorti chez Line, le label de Richard Chartier. Cet album-là est plus froid et minimaliste. Les deux sont très beaux.


Donc, euh… Imaginez vous les limbes, l'inframonde, les catacombes. De grandes salles sans vie et sans lumière, bref, un univers glauque et monochrome, d'une solitude terrible. Imaginez-vous que, dans ce monde, un squelette trouve un synthétiseur et qu'il commence à en jouer pour faire la fête. Le son est pourri, mais ça danse quand même. Du-du-di-du-di-dududu, poum-tchac-poum-tchac, du-di-du-du-du.

C'est un peu ce à quoi ce disque me fait penser : Divin, un album de synthé minimal lo-fi sorti en 1981 par un duo japonais du nom de Tolerance. (Je ne comprends pas du tout ce choix de noms, ça ne colle en rien à l'impression que j'ai en écoutant la musique !) Au début je n'ai pas aimé, il m'a fallu un moment pour rentrer dedans. Maintenant j'aime bien. À classer dans la catégorie des disques que j'aurai envie d'écouter uniquement dans des conditions très spécifiques.


L'illbient est un courant qui est resté assez restreint ; on peut même parler d'une scène (à Brooklyn, au milieu des années 90) plutôt que d'un genre bien défini et entièrement développé. Ses artistes principaux se comptent sur les doigts de la main (DJ Spooky, DJ Olive, Byzar, We™, Sub Dub…). C'était un type de hip hop instrumental expérimental, avec des influences drum'n'bass et dub, un son très urbain — et qui, avec des influences et inspirations similaires, prenait le contrepied de la sensualité planante du trip hop. Soit un son beaucoup rêche, plus abstrait. Plus ou moins sombre et plus ou moins ambient selon les disques.

Un album que j'aime bien dans le genre, c'est Songs of a Dead Dreamer de DJ Spooky. Des beats qui se défilent, qui cachent leur jeu ; on peut avoir l'impression d'entendre un enchaînement d'intros étranges avant de capter le truc (les pistes rythmées y sont aussi pertinentes que les interludes) ! C'est un disque insidieux, décalé, qui peut donner l'impression d'enchaîner les pistes anecdotiques et qui en fait tisse une toile dans laquelle on se perd, et de laquelle on s'étonne de sortir au bout d'une heure vingt.

J'ai écouté trois autres albums de lui pour le moment : Optometry, en collaboration avec le groupe de jazz expérimental Blue Series Continuum, m'a fait une très bonne première impression, Riddim Warfare est bon aussi mais plus axé hip hop classique… Quant à The Quick and the Dead, en collaboration avec Scanner (un autre artiste que j'aime beaucoup, dans un autre genre), c'est un album expérimental concis très dense et insaisissable, qui surprend à tout moment.

Sinon, pour rester dans l'illbient, As Is de We™ est carrément bon — et plus accessible. Nettement moins de jeux d'ombres et de chausse-trappes ici, mais des beats cool, rythmés et variés, avec beaucoup de drum'n'bass et un côté IDM qui n'est pas sans rappeler certains disques de Download. We™, c'est un trio composé de DJ Olive, Lloop et Once11. (Et c'est encore moins compatible avec Google que The The.)

vendredi 31 janvier 2014

♪ 16 : le système léger des ruches tourbillonnantes et des bugs pacifiques

Je me repasse avec plaisir Lightweight Heavy de Fat Jon, l’album de hip hop instrumental le plus tendre que je connaisse. Ça fait bizarre de dire « tendre ». Ce mot paraît incongru, d’habitude je dis plutôt « posé » ou « atmosphérique », mais je pourrais coller ces adjectifs à quasiment tous les disques du genre (et puis je les utilise trop). Ce qui distingue Lightweight Heavy, c’est un certain minimalisme et puis ce son cotonneux, complètement downtempo, qui donne à toutes les pistes de faux airs d’interludes jusqu’à ce qu’on baisse sa garde et qu’on y pénètre vraiment.

Si vous avez envie d’énergie, d’originalité et de variété, allez chercher ailleurs : Lightweight Heavy vous passera dans une oreille et ressortira de l’autre. Mais si vous avez envie de séduction discrète et de réconfort… c’est pile ce qu’il vous faut. Le seul vrai défaut de ce disque mon avis, c’est le final, qui se réveille un peu et n’a rien de vraiment conclusif.
✧ extrait : “Talk to Me



Songs from the Beehive de Move D & Benjamin Brunn est un excellent album où l’on retrouve des sons typiques de… euh, de quel genre en fait ?

D’après RYM, deep house et microhouse. D’après last.fm, techno minimale et IDM (même si le tag le plus utilisé est “minimal” tout court, ah c’est facile aussi !). D’après Resident Advisor, “arthropod-house” ( ? faudra m’expliquer). D’après AllMusic, ambient techno. Boomkat ne se mouille pas et classe tout ça dans “techno/house”. Ouais. Bon. On va peut-être oublier le classement sur ce coup-là (comme sur beaucoup d’autres), même si BenniTHEKING sur RYM me convainc assez en présentant ce disque comme une déconstruction de deep house.

Songs from the Beehive de Move D & Benjamin Brunn est un excellent album où des compositions élégantes et minimalistes dévoilent leur groove au goutte à goutte. C’est presque aussi froid et épars au niveau des structures que de la techno minimale, mais c’est dansant comme de la house… et comme les pistes s’étirent facilement sur dix minutes, de manière très progressive, tout ça prend presque un côté ambient. Les deux artistes combinent le meilleur de plusieurs mondes électroniques et ça fonctionne du tonnerre. L’un des tout meilleurs disques que j’ai pu entendre dans le genre, même si je ne sais toujours pas quel genre c’est !
✧ extrait : “Honey


Raze of Pleasure, c’est trois musiciens londoniens qui ont sorti cinq EPs de house entre 1992 et 1993 et se sont séparés ensuite. Les trois quarts de leur EP Peace sont excellents… et la quatrième piste semble tout simplement introuvable sur internet. Le seul truc que j’ai pu trouver d’eux sur Soulseek (oubliez Amazon et autres, y’a rien), c’est un autre EP carrément décevant intitulé Sweet Release. Aucune trace de Peace, même si je continue à le chercher. Et je n’y tiens pas au point de dépenser les quatre-vingts euros pour une copie promo sur Discogs, faut pas déconner non plus.

Alors pourquoi persévérer ? De bons EPs de house dans le même genre, il y en a des centaines, des milliers sans doute, je sais que je pourrais trouver mon plaisir ailleurs, et pour être honnête, tous ces artistes se ressemblent assez souvent ! J’ai une kyrielle de disques à ma disposition sur internet, alors pourquoi vouloir à tout prix dénicher les introuvables ?

Mais parce que les trois pistes de Peace qu’on peut écouter sur Youtube ont ce je-ne-sais-quoi de séducteur qui font que j’ai vraiment envie d’y revenir. Les compositions sont nickel, super dansantes sans être putassières, avec un son « début des années 90 » qui a tout le charme et rien du mauvais goût de son époque. Et puis, je ne l’apprendrai à personne, on ne peut jamais véritablement remplacer une composition par une autre…
✧ A1 : “Wilder
✧ A2 : “Alright”
✧ B1 : “In Control
✧ B2 : “At One


No Visible Means de Lou Champagne System : Si vous connaissez Fad Gadget, imaginez-vous un Fad Gadget un peu plus fou, moins présentable, avec moins de post-punk froid et plus de synthés. Si vous ne connaissez pas Fad Gadget, imaginez-vous un projet solo de synth rock/minimal wave (1984) mené par un homme-orchestre qui joue tous les instruments avec un système de pédales… Ça commence par de la tension, des synthés qui font “wwwWWZZZZzzz!” et des rires nerveux, et ça finit par une errance solitaire et désespérée ; entre les deux, il y a des pistes carrément pêchues, et puis deux ou trois ratés aussi.

No Visible Means n’est pas un album incontournable, il est un peu trop kitsch et trop inégal pour jouer dans la cour des grands, mais c’est un album sympathique (malgré, et en partie à cause de, ses défauts). Je l’aime bien.
✧ extrait : “Don’t Say I’m Here


J’avais beaucoup aimé le premier album quasi-éponyme de Yamantaka // Sonic Titan, sorti en 2011 : un mélange original de prog rock, de noise rock et de stoner psychédélique, inspiré par les théâtres nô et chinois traditionnels. En une demi-heure à peine, sur YT // ST, le groupe s’était essayé avec succès à plein de formules différentes : plutôt pop, plutôt metal, plutôt expérimentales selon les pistes, le groupe avait fait un quasi-sans faute ! Et sans se répéter.

Uzu m’impressionne moins. C’est un album nettement plus cohésif, les pistes ressemblent plus à des mouvements qu’à des compositions individuelles, et les mélodies ne restent pas en tête tout de suite. En fait, je ne sais pas si c’est le cas, mais Uzu ressemble beaucoup à un concept album, à une histoire tragique en plusieurs chapitres qui parlerait de solitude et de grandes forces qui s’opposent… La voix de la chanteuse est constamment mise en avant (ce qui est une bonne idée, elle a une voix parfaite pour ce genre de musique), les guitares sont soit absentes soit massives, et au final, on s’y prend. Ça fonctionne. Mais YT // ST reste un meilleur disque à mon goût : à partir dans tous les sens, il avait plus d’originalité, plus de personnalité. Plus de subtilité aussi, qui fait un peu défaut à Uzu par moments.
✧ extrait : “Whalesong


On peut faire plein de choses avec du glitch, pour peu qu’on ait un peu d’imagination. Sur (Köhn)² de Köhn, on trouve : une chanson presque chuchotée aux accents intimes dans le style de Kangding Ray (mais sortie sept ans auparavant !), des rythmes dansants déglingués, du minimalisme qui fait mal aux oreilles à la Ryoji Ikeda, de l’ambient de plusieurs types, un instrument à cordes asiatique que je ne sais pas identifier, du bruit, et même une chanson rock !

Est-ce que Köhn y perd à s’éparpiller comme ça ? Oui et non. C’est vrai qu’à la fin de l’album, on ne sait plus trop quoi retenir ; d’un autre côté, ça fait plaisir d’entendre quelqu’un retourner ce genre traditionnellement froid dans tous les sens et en explorer plein de possibilités de manière aussi ludique et imprévisible.
http://kraak.bandcamp.com/album/2