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samedi 25 juillet 2020

♪ 95 : En quête de la rivière de soupe démoniaque

J'aime beaucoup “Gazelles Dance” de Coultrain, sur son album Jungle Mumbo Jumbo — un tube de soul music expérimentale où les différents instruments semblent jouer au loup les uns avec les autres, jouer contre puis avec le chant, tout en restant très accrocheur. Le reste de l'album n'est malheureusement pas du même niveau — beaucoup d'acrobaties et de fioritures mais peu de chansons mémorables.

Du coup j'ai été ravie de découvrir I Don't Care Today (Angels & Demons in Lo​-​Fi) de MonoNeon, tout aussi excentrique mais nettement plus prenant, direct et improvisé ! Ça fait partie de l'ethos de l'artiste, comme il le décrit dans son manifeste : soul, blues et funk au cœur, expérimental à la surface, couleurs vives, juxtapositions bizarres, bricolages, vivre la musique plutôt que d'essayer d'être un grand musicien, ne pas avoir peur des imperfections. Du coup oui, c'est un peu de bric et de broc, ça part dans tous les sens, mais ça a un sacré charme et j'aime beaucoup !

En plus ce type porte les meilleures chaussures.


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J'ai eu du mal à trouver un mot pour décrire l'impression que me fait 『鮎川のしづく』, un des derniers disques sortis par 青葉市子 (Ichiko Aoba). Et puis j'ai trouvé ça sur Wikipédia : « Shibui (渋い) (adjectif), ou shibumi (渋み) (substantif) se réfèrent en japonais à la sensation subjective produite par la beauté simple, subtile, et discrète. »

(『鮎川のしづく』 est un disque atypique dans la discographie de l'artiste, nettement plus connue pour ses albums de folk. Ici, c'est un album de phonographies surtout, mais personnelles, où l'on retrouve aussi quelques chansons enregistrées en extérieur avec les bruits environnants, une ou deux performances minimalistes, quelques poèmes récités, des glaçons qui cliquettent dans un verre de ginger ale. Chacune dessine un détail, un paysage, un moment. J'aime beaucoup les albums de fragments comme cela, ça révèle beaucoup sur la personne qui les fait, ce qui l'entoure.

À vrai dire, avant cet album, je n'avais jamais écouté d'album entier d'Ichiko Aoba. J'avais 『0』 et même 『0%』 sur mon disque dur depuis des années, mais bon, un album entier de chant et guitare acoustique en douceur, ça ne m'avait jamais trop motivée. Et puis comme l'heure et quart de 『鮎川のしづく』 ne me suffisait pas, j'avais envie de rester dans cet univers, j'ai écouté 『0』 à la suite. C'est un très bon album aussi. Surtout 「機械仕掛乃宇宙」, la piste de douze minutes plus expérimentale avec un leitmotiv.)


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Je me suis remise à écouter Bola aussi, ça faisait longtemps et c'est encore meilleur que dans mes souvenirs. Un projet entre IDM (en plus calme) et ambient techno (en plus rythmé), très travaillé, avec une ambiance plutôt spatiale-aquatique sur le premier album Soup, cinématographique sur Fyuti.

Ça, ce sont les deux que je connaissais déjà — depuis j'ai écouté Gnayse, un peu plus sombre et minimaliste, et Shapes, plus techno et dansant (c'est plus une collection de pistes qu'un album classique — chacune désignée par une forme géométrique en guise de titre). Tous ces disques sont bons, l'artiste sait y faire ! Ils sont aussi assez similaires. (J'ai un petit faible pour Soup.)


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Musiques électroniques urbaines et nocturnes : le trip hop dans les années 90, le dubstep dans les années 00… et récemment le deconstructed club. Influences industrielles, pas mal de basses, beaucoup de tension, souvent des sons de bris de glace ou d'armes à feu.

Je découvre encore, mais j'aime déjà beaucoup le son du label chinois Genome 6.66 Mbp ; leur première compile surtout, Vol. 1 avec dix-huit artistes, une palette de noirs rutilants, de noirs de suie et de flashes aveuglants, quelques influences inattendues et une beauté qui transparaît à travers le chaos. Une nouvelle incarnation d'un futurisme à la fois excitant et glaçant, comme a pu l'être le cyberpunk — ou simplement un présent avec davantage de style et d'allure.

Carrément bon aussi : l'EP Slip B de Slikback & Hyph11e, qui accentue encore les influences industrielles, l'agressivité, la vitesse et les textures au point que le disque se ressent plus vite qu'il ne s'entend.


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Mais le genre n'est pas seulement sombre : le mix d'Aïsha Devi pour FACT en est le pendant lumineux, un tour du monde ésotérique de musiques toutes métamorphosées, du taiko à des chants en plein de langues que je n'identifie pas toujours, d'une sorte de rap robotique japonais à des instrumentaux paisibles et mystérieux jusqu'à du jazz ECM. Avec une impression de calme paradoxale : le chaos, la densité, la brutalité caractéristiques du genre sont réduites au minimum pour laisser l'accent sur les atmosphères et les mélodies.



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Ou encore : Vision Quest de Maria & The Mirrors. Comme un trou de ver qui relierait la dance pop genre eurobeat et le power electronics, de la pop prise par une rage primitive complètement incontrôlable où l'on ne distinguerait plus que les grands traits dans un tourbillon de bruit. Par certains côtés ça me fait aussi un peu penser à un double maléfique de M.I.A..

(M.I.A. qui était bien en avance sur son temps d'ailleurs, elle avait quasiment sorti du deconstructed club avant la naissance du genre ! Et je n'ai commencé à l'écouter vraiment que tout récemment.)



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Et puis j'ai pas mal écouté Doppler.Shift de Yann Novak, un petit album agréable pour qui aime l'ambient et les drones : deux pistes assez courtes (vingt minutes chacune) réalisées à l'origine pour une installation et dans lesquelles on se perd agréablement. Ce n'était même pas censé sortir à l'origine, l'artiste a sorti ça à cause du covid-19, mais je ne dis pas non !

mercredi 27 mai 2020

♪ 93 : Cygnes d'amour et échecs pour némésis

Dj Motherfucker – Music Mix (2019)
… Et c'est comme ça (comment ? je ne sais plus) qu'on se met à télécharger et à écouter un truc qui s'appelle Music Mix, signé Dj Motherfucker sur le netlabel québécois Ton doigt dans mon cul, uniquement parce que le titre m'a fait pouffer. Je ne me suis attendue à rien du tout. En l'occurence ce sont deux longues pistes qui mélangent des musiques traditionnelles de coins du monde sans aucun rapport, pas essentiel mais j'aime bien !

Et puis, au bout d'un moment trop long, je me rends compte que la boucle rythmique sur “Water Thai Asian Mix”, c'est de la percussion aquatique : une tradition chez les femmes du Vanuatu et celles du peuple Baka au Cameroun, qui consiste à frapper l'eau à mains nues. Il y a un groupe camerounais qui s'appelle Akutuk et qui se spécialise là-dedans ; elles n'ont pas sorti de disque mais donnent uniquement des concerts. Après, ça a nettement moins de charme de voir un concert dans une piscine plutôt que des enregistrements dans les pays d'origine.

Si vous aimez le concept de croisements entre des musiques de pays complètement différents et que vous en voulez plus, je recommande toujours les Paysages Planétaires de Henri Pousseur !





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Blood Orange – Negro Swan (2018)
Ce que je préfère dans le R&B ou la soul, ce sont ces moments de grâce où l'émotion et le groove se confondent, touchent au corps et au cœur en même temps. Un disque peut tenir parfois uniquement grâce à un passage comme ceux-là.

Negro Swan vise ça tout le temps. D'habitude, je préfère les chanteuses aux chanteurs en r'n'b, mais là, cette sensibilité, ce groove sous-jacent omniprésent, ça me séduit carrément. Le disque fonctionne moins sur l'écriture dans son ensemble que sur les accroches, l'ambiance, avec une retenue presque minimaliste qui donne à tout le disque un air d'intro ou de finale. Et s'il y a bien quelques pistes qui sortent du lot comme “Saint” ou “Nappy Wonder”, c'est vraiment un album qui fonctionne mieux en entier, tant chaque piste est un élément qui tient en équilibre grâce aux autres.


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Clara Iannotta
A Failed Entertainment (2016)
J'aime bien avoir un disque de musiques contemporaines difficiles, dissonantes, auxquelles revenir de temps en temps histoire de me stimuler les oreilles. Ces derniers temps, c'est celui-ci qui me plaît ! Les mélodies et rythmes y paraissent secondaires voire accidentels, les sons sont expressifs, vivants, chacun semble être un geste ou une impulsion qui propulse la musique. À se demander pourquoi j'y accroche alors que l'art de la danse ne me touche pas.

Aucune parole ici mais Iannotta s'est inspirée d'œuvres littéraires : “The people here go mad. They blame the wind” tire son titre d'un poème de Dorothy Malloy, les sons étant inspirés d'une promenade où le vent faisait tinter les carillons. Quant à la piste-titre, “A Failed Entertainment”, c'était le titre provisoire d'Infinite Jest de David Foster Wallace.


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Juliette Porée – Hiss Album (2019)
Au premier plan, des enregistrements d'un quasi-néant, des phonographies empreintes de solitude où tout paraît distant, méconnaissable voire inquiétant. Derrière, tout est habité de présences fantomatiques intrigantes ; des manipulations, des passages passés en boucle ou à l'envers, des échos ou samples lointains, des sons qui posent des questions sans donner de réponses. La troisième piste est carrément hypnotisante, on dirait un voyage dans les Limbes — et on n'a pas envie d'en sortir ! Même les mélodies ici semblent vouloir se dissimuler derrière un voile.

La dernière piste est différente, on rentre à l'intérieur pour une mélodie plutôt intime et mélancolique. Avec parfois le chat de Juliette qui miaule dans le fond.


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Sewerslvt
Draining Love Story (2020)
Ce disque-là est né d'un environnement fluorescent et toxique ; il a beau être instrumental, il mérite plusieurs avertissements sur le contenu (dépression, suicide). Pourtant il est tout sauf pesant ! C'est de la drum'n'bass intense, hallucinée, avec une production impressionnante, paradoxalement jouissive. “Newlove” en particulier est incroyable.


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D. Tiffany – V2M (2018)



L'EP de dance music du mois est plutôt « outsider house », avec un côté rétro et planant ; toutes les pistes sont bonnes mais ma préférée est “Respect the Flute” qui me rappelle les meilleurs passages du Selected Ambient Works 85-92 d'Aphex Twin en plus dansant !


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Bridgit Mendler – Nemesis (2016)
Enfin, si vous aimez les chansons r'n'b plutôt axées pop, je vous recommande cet EP. Quatre chansons, quatre styles différents, rien de révolutionnaire mais c'est du tout bon.

mercredi 24 juillet 2019

♪ 83 : Rêves violets d'oiseaux zombies

Encore un bon album de pop japonaise des années 70 : 胎児の夢 (« Rêve foetal ») de 佐井好子 (Yoshiko Sai). Une jolie préciosité qui s'ouvre sur des passages jazz dansants, des mélodies très bien trouvées, le tout baigne dans une atmosphère onirique. Il y a un final de neuf minutes avec guitare flamenco, saxophone et grandes envolées où le chant quitte le terre-à-terre des mots pour aller papillonner dans les hauteurs, disparaître et revenir.





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Les gars de chez D.KO sont revenus sur leur politique de ne sortir leur musique qu'en vinyle ! Ils ont une page Bandcamp maintenant, du coup j'ai enfin pu me payer Kestuf Daronne ? (toujours dans mon top 100) en vrai v0 et écouter ce qu'ils avaient sorti d'autre depuis. J'ai pris l'EP 33 Curial de Gabriel, entre acid et ambient house, super planant, qui prend son temps avec une piste de plus de treize minutes en plein milieu. (Gabriel, il est aussi dans le duo Rag Dabons, qui a sorti un clip à histoire avec Jésus qui serait en réalité Denver le Dernier Dinosaure.)

Mind Motion de Toke est très bon aussi, toujours estival mais dans un style plus rythmé avec des influences electro et broken beat.


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J'ai toujours beaucoup aimé “Jynweythek” d'Aphex Twin, la jolie piste au piano préparé qui ouvre drukQs, et j'aurais bien aimé avoir tout un disque acoustique comme ça. Il y a bien eu Computer Controlled Acoustic Instruments pt. 2 récemment, mais… j'y reviens de temps en temps, à chaque fois il me laisse sur ma faim. Ce sont comme vingt minutes d'ébauches, d'esquisses, et ça se termine de façon abrupte, à se demander si Richard n'a pas eu tout simplement la flemme de terminer tout ça. J'ai juste gardé “piano un10 it happened” pour la mettre en avant-dernière piste sur ma compile.

Toujours chez Warp avec du piano préparé mais nettement mieux fini, il y a Ultraviolet de Kelly Moran : onze trajectoires courbes entre ambient et minimalisme, un beau disque avec un son très agréable, pas aussi oblique que celui d'Aphex mais quand même un peu.

Si vous avez d'autres recommandations de disques avec du piano préparé, je prends !


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Ornitheology de Chubby Wolf est un album d'ambient/drone étonnamment intime et émouvant. Deux longues pistes, qui auraient pu faire un album chacune ; “On Burned, Gauzed Wings” est plutôt calme et apaisante, mais aussi frêle et mélancolique : les drones y sont comme des vagues ou des soupirs retenus qui vacillent entre assonances et dissonances. “Phantasmagoria of Nothingness” est plus classique et plus sereine, mais garde ce sentiment de fragilité.

L'artiste n'a sorti qu'un album solo de son vivant et ce n'était pas celui-là ; si le nom Celer vous dit quelque chose, c'est le projet de Will Long qui fut son mari, ils ont travaillé ensemble sur plusieurs albums. J'aime aussi Celer, mais Ornitheology me parle davantage.


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Dire qu'Orienting Reponse est dépouillé serait un euphémisme. C'est du minimalisme extrême, non dénué d'émotions mais austère comme peu de choses peuvent l'être de nos jours ; une composition en multiples fragments répétitifs pour guitare seule, composée par Sarah Hennies pour Cristián Alvear. La guitare n'y est pas toujours jouée comme une guitare, d'ailleurs Sarah Hennies présente la composition comme un défi qu'elle s'est lancée, pour voir si elle pouvait réussir à atteindre la même intensité avec une guitare qu'avec les percussions pour lesquelles elle écrit habituellement.

Il n'y a presque aucune progression ici, seule la répétition puis la non-répétition de phrases très courtes, et les légères imperfections du jeu du guitariste. Ça suffit à émouvoir, d'une manière très singulière.

Il y a des disques pour instrument solo où l'on s'étonne des sons que peut sortir l'artiste de l'instrument, où on a l'impression d'en entendre plusieurs différents ; pas ici. Même si la guitare est parfois utilisée de manière percussive, tout est extrêmement concret. Ce qui impressionne, c'est le dénuement. Et, sans doute un peu par contraste avec les mouvements atonaux, la beauté des accords et mélodies.

Ça dure trois quarts d'heure ou bien le double : les faces A et B sont deux prises de la même composition, identiques à part dans les petites imperfections du jeu. Je le recommande si vous avez aimé Gather & Release de la même compositrice, ou November de Dennis Johnson.


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Et puis j'ai enfin écouté Fela Kuti. Un album, puis un autre parce que le premier était super, puis un autre, puis un autre. Il y a plein de trucs à dire sur Fela, plein de trucs que vous savez déjà probablement et que je ne sais pas encore, notamment sur son engagement politique et la situation au Nigéria à l'époque (je n'y connais rien !). troutmask sur RYM dit que c'est l'artiste qui a sorti les meilleurs singles dans les années 70, mais qu'il fallait considérer ces singles comme des albums parce que chaque chanson durait un quart d'heure. Je ne saurais pas dire quel disque j'ai préféré, honnêtement tous sont carrément bons.

dimanche 28 octobre 2018

♪ 74 : Les frontières se chauffent de bois argentés

Je ne sais pas parler de pop, mais tant pis (zappez le reste de ce paragraphe et écoutez le disque plutôt !) : Japanese Girl d'Akiko Yano (矢野顕子) est un super disque d'art pop sorti en 1976, avec une face A présentée comme « américaine » et une face B « japonaise ». Différence qui ne se retrouve pas vraiment à l'écoute, tant la musique emprunte aux deux cultures tout le long. Tous les textes sont en japonais et il y a des influences de musiques traditionelles japonaises, mais aussi une bonne petite dose de jazz ; ça donne de l'art pop qui… j'hésite à reprendre la comparison à Kate Bush que je vois un peu partout parce que tant de femmes qui chantent se font systématiquement comparer à Kate Bush, mais en l'occurence c'est vrai que ce type de démarche me rappelle The Dreaming (art pop accrocheuse avec des influences de différents pays). Sur quelques pistes du moins.


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Silver World (銀界) de Hozan Yamamoto (山本邦山) est un très bel album de post-bop et de gagaku. J'aime bien les musiques élusives que l'on ne peut pas cataloguer trop facilement ; c'est le cas ici, en partie parce que les genres — presque des langages différents — se mêlent et se séparent selon les moments ; on a de très beaux passages avec, par exemple, une mélodie jouée à la flûte en bambou avec ce qu'il faut de silences à laquelle répond une phrase de jazz avec piano, basse et batterie. C'est presque une danse entre les deux. C'est beau.


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Curse ov Dialect est un groupe australien qui définit sa musique comme du « hip hop multiculturel surréaliste ». Multiculturel en tout cas ça s'entend ! Le groupe est composé d'un macédonien, d'un pakistanais, d'un maltais et d'un maori, et sur Wooden Tongues on passe de musiques arabes à du rap en japonais à un sample de voix aigue d'opéra à Comus à… c'en est presque excessif, il s'en faudrait de peu que ça devienne un gimmick agaçant, mais il y a tellement de bonnes idées et d'enthousiasme là-dedans que ça marche carrément malgré tout. C'est plutôt expérimental, joyeux, totalement aux antipodes des hip hops plutôt rudes, sombres ou agressifs qui ont toujours la cote.


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Hessdalen de Volruptus : un EP d'electro crépusculaire qui impressionne tout en restant difficile à cerner ; il est relativement minimaliste et serait presque froid si les grooves n'étaient pas aussi entraînants. Aucun des éléments ici ne s'affiche en pleine face et pourtant tout fait de l'effet, c'est presque un tour de passe-passe. Très réussi en tout cas.






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J'ai ressorti les EPs Ventolin d'Aphex Twin. La version la plus connue de la piste est celle sur I Care Because You Do, avec ce ton aigu tout le long et des percussions qui font penser à de l'industriel sans en être vraiment ; une drôle de piste, mi-absurde mi-inquiétante avec une pointe de facétie, accrocheuse à sa manière. Et qui ne colle pas si bien que ça sur l'album.

Donc il y a ces deux disques qui développent un peu plus le concept, un avec des pistes différentes, l'autre avec des remixes. Le premier est paradoxal : les pistes paraissent souvent à moitié finies, brouillonnes ou simplement bizarres, elles tournent souvent en rond avant de s'interrompre brutalement. Mais elles ont aussi de bonnes idées et le tout est étonnamment cohérent pour un disque d'Aphex Twin ; les styles sont variés mais ce disque a un esprit particulier qui me plaît bien, qui ne ressemble pas à grand chose d'autre en fait. Le second EP est plus direct : des remixes de la version la plus connue de “Ventolin”, tous sont intéressants et il y en a qui sont vraiment bons.

Ce ne sont vraiment pas des disques indispensables, mais ils valent le coup quand on aime la piste originale ! À noter que le son aigu ne se retrouve qu'occasionnellement sur ces deux disques, ce qui pourra décevoir les fans d'acouphènes.


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Exposure, œuvre de la danseuse et chorégraphe Anne Collod en collaboration avec plusieurs autres artistes (son, lumières, architecture), « s’intéresse aux échanges énergétiques qui se jouent entre humain·e·s et machines et à la possibilité d’une écologie des perceptions dans un environnement industriel ». C'était une performance organisée à la Régie de Chauffage Urbain de Fontenay-sous-Bois… à laquelle je n'ai pas assisté. Mais le concept définit plutôt bien la composition que Francisco López a créée pour l'occasion.

Sur vingt minutes, diffusées in situ sur 46 canaux à l'origine, c'est une puissance quasi-abstraite qui s'exprime, dans une composition très dynamique à la beauté formelle. Comme toujours avec López, il s'agit de phonographies, ici des enregistrements des machines de la régie. Aucune émotion, l'intention est presque impénétrable, ce ne sont que sensations brutes et froides, énergies et formes. Sur Untitled #352, on retrouve cette piste (en stéréo uniquement) et dix drones d'une demi-heure chacun, « mantras électriques » créés à partir des mêmes matériaux sonores. L'artiste recommande de les écouter avec attention au casque — on a les oreilles qui sifflent après, mais il est vrai qu'ils sont fascinants !

Untitled #352 est-il un album dans le sens inhabituel du terme ? Je ne l'écouterai jamais d'une traite du début à la fin, et je ne pense pas qu'il soit fait pour ça. Cette œuvre me plaît beaucoup, mais dit-elle quoi ce soit ? A-t-elle quelque chose d'humain ? À vous de voir : qu'appelle-t-on « humain » ?

jeudi 27 septembre 2018

♪ 73 : Portrait stratégique de la ballade du feu noir

Il semble que la drum and bass atmosphérique connaisse un renouveau ces derniers temps, et ça n'est pas pour me déplaire ! J'avais déjà recommandé Fabriclive 50: Autonomic ici ; les nouveaux albums de Skee Mask et Djrum vont encore plus loin.

Compro de Skee Mask, déjà : une atmosphère solitaire, froide, diffuse. C'est même un album d'ambient au début, avec une lenteur et un minimalisme qui forcent le calme et l'attention ; les beats prennent tout leur temps pour se mettre en place, un quart d'heure facile, et ce n'est qu'au bout d'une demi-heure qu'on entend un think break — sur une seule piste, pas plus, comme un clin d'œil au passé. Une autre piste emprunte un peu de la noirceur de l'UK bass contemporaine, genre qui aura évolué en parallèle. Il est presque étonnant que ce disque ne soit pas un mix continu mais une collection de pistes, qui pourtant marquent une progression très lente du froid au chaud, plus mélodique, plus rythmé.

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Portrait with Firewood de Djrum, ensuite, qui fait suite au magnifique EP Broken Glass Arch sorti l'an dernier (et qui est une recommandation facile si vous l'avez aimé, c'est dans le même style). Une production tout aussi fine et un son nettement plus chaud, intimiste que sur Compro ; on a beau savoir que l'artiste fait de la bass music, les rares éléments qui tiennent encore de ce genre sont si loin qu'on ne les entend qu'en tendant l'oreille (exception faite de “Showreel, Pt. 3”). Ce sont le piano, le xylophone, les voix qui sont au premier plan, une musique qui émeut et dont les attaches à la dance music ne sont que ténues.


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Il y a eu des disques de downtempo sombres, quasiment tous ceux de trip hop l'étaient un peu, mais le genre fut loin d'aller aussi loin qu'il aurait pu dans les abysses. Pour preuve : Blackmouth, un projet qui combine downtempo, dark ambient et industriel… mené par Jarboe, la chanteuse de Swans. Les instrumentaux n'auraient pas détonné dans une bande originale de Silent Hill, mais impossible de reléguer cette musique à du décor avec cette voix, tour à tour cruelle, torturée, dérangée — une noirceur âcre, malsaine, un personnage aux personnalités multiples (cf. “The Black Pulse Grain”, “And I Call Myself Hag”) qui aurait tout de la sorcière dans une société superstitieuse.

Blackmouth fait mouche quand le groupe reste suggestif ou assez minimaliste, ce qui est le cas la plupart du temps ; ce n'est que sur les trois dernières pistes qu'il se plante un peu, entre les ficelles grossières de “Seduce and Destroy” (dans le genre intense, “The Burn” est autrement plus réussie) et les remixes qui n'avaient rien à faire là. Bidouiller un peu la liste de lecture ne fait pas de mal, la musique en vaut la peine.

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Pour changer complètement d'ambiance tout en gardant un des ingrédients, ma recommendation dance music du mois : Late Night Sessions de DJ Harvey*, un mix de house aux accents downtempo, super bon, deep mais avec des pistes de garage house aussi (ça date de 1996 sans pour autant oublier ce qui se faisait avant). C'est surtout le chant de “Garden of Earthly Delights” qui me reste en tête et me fait revenir à ce disque, mais pour vous donner le niveau, “New Day” de Round Two n'est même pas éclipsée par les autres.

* Aucun rapport avec PJ, du moins pas à ma connaissance. (Mais j'avoue que la ressemblance des noms a dû jouer dans mon envie d'écouter le disque.)


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Ryoko Akama est une artiste japonaise surtout connue pour ses compositions qui, bien que complètement expérimentales, sont étonnantes de candeur. J'ai entendu parler d'elle avec l'album places and pages, sorti chez Another Timbre… qui, sans me convaincre vraiment, m'a donné l'impression qu'il y avait quelque chose à creuser là-dedans. Histoire d'en parler quand même, parce que c'est son disque le plus populaire : places and pages consiste en cinquante vignettes minimalistes, souvent courtes, qui se basent sur une idée simple à chaque fois. Ce que j'aime bien dans ce disque, c'est qu'il est très vivant, spontané, varié. Mais tout y est à mes oreilles trop court, trop minimal, aucune atmosphère ne se crée vraiment — et ça me laisse un peu de marbre.

Je lui préfère sa série de « propositions », toutes réalisées par un artiste différent à partir d'une partition abstraite et cryptique, qui durent neuf, dix-huit ou vingt-sept minutes. inscriptions par exemple est pas mal du tout (j'ai écrit une critique-description sur RYM que j'ai la flemme de traduire, le disque n'est plus disponible nulle part légalement de toute façon.)

… Mais pour le moment, mon disque préféré d'elle est kotoba koukan*, avec Greg Stuart, où la simplicité apparente des compositions est contrebalancée par des textures sonores très présentes. (Par exemple : quelques notes de piano sur un enregistrement qui ressemble à du vent et à un son mécanique qui rappelle une roue qui tourne très vite ou une crécelle.) Il suffisait de ça pour que ça fonctionne carrément mieux, ça donne un disque à la fois simple, riche et difficile à cerner. La dernière piste, “fade in and out procedure”, fait un usage impressionnant d'un des éléments les plus simples qui soit : un drone qui monte et descend très lentement en volume pendant toute la durée, ça n'a l'air de rien mais l'effet est génial.

 * Seules deux pistes sont disponibles à l'écoute sur Bandcamp mais il y en a quatre en vrai.

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… Et un truc marrant, c'est que Ryoko Akama avait pris une direction complètement opposée sur son projet électronique Ryo Co. Impossible d'y reconnaître la même artiste tant les deux n'ont rien à voir ! Lo-Fi Graduation 打ち込み作戦 1 est un collage rythmique qui part dans tous les sens, du hip hop à la drum and bass en passant par plein d'hybrides expérimentaux et inclassables ; à la première écoute, j'ai trouvé ça fatigant et vraiment trop bordélique. Depuis, je trouve ce disque très bon. Je ne sais pas trop de quoi le rapprocher, à part peut-être Planetary Natural Love Gas Webbin' 199999 de DJ 光光光 (Yamatsuka Eye).


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Les deux pistes de Grief to Grind the Fire de Jazzfinger n'ont aucune structure apparente, mais elles ont une telle intensité qu'elles s'en passent très bien. Elles durent une demi-heure chacune sans jamais faiblir ni lasser, c'est comme regarder un incendie, un volcan, une force naturelle destructrice. “Legs in the River” demande à être écoutée fort et est si abrasive qu'on sait déjà qu'on en ressortira avec des acouphènes ; “Burnt Hole”, grondement avec juste une phrase mélodique, a des allures de paysage dévasté après une catastrophe mais ne perd pas de tension pour autant. C'est fait avec de la guitare électrique et un orgue-jouet, il paraît.


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Et avec une beauté plus académique, je recommande les drones électro-acoustiques de Ballads d'Ashley Bellouin. “Bourdon” a une très belle richesse, avec son violoncelle et ses sons cristallins ; “Hummen” est un peu plus psychédélique, déstabilisante, et me rappelle un peu Time Machines de Coil par certains côtés. Les deux pistes évoluent plus qu'il n'y paraît. C'est court (une demi-heure en tout) mais excellent ; l'artiste n'a sorti que ce disque pour le moment, j'espère qu'il y en aura d'autres !



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Sinon j'ai réécouté Parklife de Blur (très bien) et j'ai testé R.E.M. (pas aimé).

samedi 28 juillet 2018

♪ 71 : Le vortex des perles fétichistes du zéro naturel

Nao a une voix un peu acidulée que j'aime beaucoup, et elle fait du R&B contemporain funky, électropop, avec pas mal de sonorités électroniques qui rappellent les années 90. (Ce qui me fait un peu penser à Art Angels de Grimes, même si les similarités s'arrêtent là.) C'est en tout cas un de mes albums préférés parmi les disques de R&B « alternatif » récents, genre où jusqu'ici j'ai surtout trouvé des EPs et singles qui brillaient.

Pas que For All We Know soit parfait ; c'est le genre d'album-collection sans thème particulier, avec de vrais tubes, des expériences plus ou moins mémorables, on touche un peu à tout et on voit ce qui marche. Ce qui me convient sans problème quand le niveau est aussi bon.

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Oil of Every Pearl's Un-Insides de Sophie (son premier véritable album, si on considère que Product était une compilation de singles) est un album brillant à la limite du supportable, une musique pop extrême et résolument hyper-artificielle qui est aussi une œuvre personnelle et touchante.

Heureusement que le disque commence en douceur avec “It's Okay to Cry”, parce que les singles suivants (“Ponyboy” et “Faceshopping”) sont tellement durs que je n'ai pas pu les écouter jusqu'à la fin quand les clips sont sortis. (Ils passent nettement mieux en entier et en contexte.) La suite de l'album est variée, avec la synthétique mais quasi-éthérée “Is It Cold in the Water?”, le tube pop “Immaterial”, une ou deux pistes d'ambient, et surtout le final “Whole New World / Pretend World” qui pousse l'intensité encore plus loin que les pistes précédentes. Le tout (qui doit aussi beaucoup au chant de Cecile Believe, présente sur la plupart des pistes) peut s'écouter à la fois comme l'expérience personnelle de l'artiste et comme un état des lieux du monde actuel, anxiogène, fabuleux, horrible, où la sensibilité autant que l'artificialité sont exacerbées.

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Moor Mother fait du hip hop de cauchemar pour faire entendre une réalité intenable. Pour vous faire une petite idée du son, imaginez un croisement entre Death Grips et Meira Asher ; une musique amère, acide et psychédélique. Les paroles sont revendicatrices à la limite de la rage et du désespoir, la mort y est omniprésente (l'artiste elle-même s'y voit morte, encore et encore), les voyages temporels aussi. On y entend, autant dans les paroles que dans les sons, l'histoire et la musique noires aux États-Unis, avec plusieurs périodes qui se téléscopent et se répondent.

Fetish Bones est aussi kaléidoscopique dans sa structure : les pistes sont courtes, obliques, ont une étrangeté qui attire toujours l'attention même si peu de choses là-dedans sont conçues pour être plaisantes à l'écoute et que certaines ne tiendraient pas plus longtemps que deux minutes. La voix de Moor Mother n'est pas en reste, étrange mais qui me plaît bien. Moi qui n'aime pas Death Grips à cause de la voix du MC, je n'y perds pas au change !

▷ Bandcamp

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Hiroshi Yoshimura a sorti de bons albums d'ambient, mais il a aussi écrit les compositions du premier album de Koto Vortex, un quatuor de kotoïstes (parmi lesquelles Michiyo Yagi, que vous avez peut-être entendue sur le coffret Improvised Music for Japan ou chez Hoahio, et qui a sorti quelques magnifiques pistes en solo).

Koto Vortex I va de l'aérien à une certaine forme de pastoralité mélancolique, toujours de manière subtile et enchanteresse, les mélodies sont à la fois immédiatement touchantes et ont quelque chose de difficile à saisir quand elles sont jouées comme ça à quatre mains. (Je n'arrive pas à décrire mieux que cela — je viens de chercher des critiques pour avoir de l'inspiration, je n'ai pas trouvé grand chose si ce n'est un commentaire sur cette page —je ne connais pas l'album dont ils parlent, mais du coup je viens de le télécharger aussi !)

Koto Vortex a sorti un deuxième album que j'aimerais bien écouter, mais il est complètement introuvable (à part une piste, la reprise de Moondog). Seuls quelques boutiques japonaises et coréennes le proposent à la vente.

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Definition de Murmer est un beau disque où les sons se développement tout naturellement, où les frontières s'effacent entre phonographies et compositions minimalistes. “Oracle Extended” est proche du drone avec sa boucle de synthé comme une vague qui va et vient continuellement, ponctuée par d'autres sons par moments ; “Spoke Speak” fait penser à une composition pour métallophone et bouteilles, mais tout y est joué avec une roue de vélo ; “Liquid Solid”, la plus particulière des trois, combine sons de pluie, d'un réfrigérateur, d'une lampe fluorescente, d'un train d'atterissage et d'une alarme. Si ces descriptions vous paraissent étranges, les pistes ne le sont pas, elles semblent couler de source et tout est très agréable.

Le disque est disponible en téléchargement gratuit ici sur le site officiel de l'artiste.

▷ Murmer
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Natural Control de Jensen Interceptor & Assembler Code est un très bon EP d'electro ou de techno industrielle atmosphérique ; “Pipe” en particulier est exceptionnelle avec son ambiance à la fois mécanique et feutrée, je pourrais l'écouter pendant des heures.








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Une fois n'est pas coutume, un disque de Richard Chartier (spécialiste des paysages sonores ténus, souvent à la limite de l'audible) s'écoute à fort volume ! Sur Central, son hommage à Mika Vainio*, les sons sont des présences colossales, étranges et hypnotisantes ; une sorte de signal d'alarme lent et diffus, à l'échelle d'une planète. Il y a des accalmies aussi, tout est en flux progressif… mais seule la toute fin de la seconde piste (noise), sur même pas une minute, semble pointer une sorte de soupir, une émotion, un certain calme. Tout sonne très juste, on y entend autant le style de Chartier que l'influence de Vainio.

▷ Bandcamp

* Artiste connu notamment pour faire partie du duo Pan Sonic, mort en 2017.

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LP Zero d'Ella Guro* est une petite histoire de voyage et de science-fiction introspective, sous la forme d'un album qui ressemble à une bande son de jeu vidéo (et l'est en partie : quelques pistes ont été utilisées pour l'un ou l'autre jeu indépendant). Chaque piste est accompagnée d'une illustration pixellisée, glitchée au point d'être semi-abstraite, qu'on imagine être la surface d'un autre environnement ; il y a de quoi s'imaginer sa propre histoire, ça marche vraiment bien. Seules les joyeuses “Wake Up” et “Flowers” sont moins réussies ; les contemplatives “Planet 193 (Unknown Anomaly)” et “Planet 768 (Out of This World)” sont magnifiques.

* Références à “Ella Guru” de Captain Beefheart et au “guro”, type de pornographie gore extrême japonaise que je vous déconseille fortement de chercher sur internet.

▷ Bandcamp

mercredi 28 juin 2017

♪ 58 : Copies Homothétiques d’Allumettes Lunaires

Xerrox Vol. 1 d'Alva Noto repose sur le contraste entre sons « humains », acoustiques ou simili-acoustiques (je les aurais décrits comme « chauds » si j'écrivais ces lignes en hiver, mais c'est plus possible de donner à « chaud » un quelconque sens positif là) et textures glitch. Ça me paraissait déjà une bonne idée sur papier, mais sur disque, c'est impressionnant : le mec prend trois notes, de la friture, et il en sort une piste sublime.

La série est basée sur l'idée des originaux, des copies et des distortions induites dans le processus ; le thème de ce premier volume est “Old World”, où la musique classique est copiée et déformée dans des mélodies commerciales d'hôtels, d'aéroports et autres chaînes, puis samplées par l'artiste dans une musique dont la beauté ne semble plus artificielle. Le second volume, sous-titré “To the New World”, se rapproche plus de l'ambient classique (le genre que j'appelle “fuzzy ambient”, genre Tim Hecker), avec plus de drones, de densité, moins de dynamisme. Le troisième volume, sous-titré “Towards Space”, contient pas mal de synthés et est inspiré par des bandes son de films de science-fiction. Les trois valent le coup ; il y en aura cinq en tout.

(Petite énigme : que signifient “Haliod” et “Astoria” dans les titres des pistes ?)

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Richard Devine a battu Autechre à leur propre jeu. Son EP Richard Coleman Devine commence par du bruitisme glitch organisé sur des rythmes IDM entraînants avec une quasi-mélodie ; suit une courte expérimentation atonale… et si tout avait été de cet acabit, le disque aurait déjà été très bon, mais ensuite les mélodies prennent le devant et ça devient superbe. Tous les éléments sont maîtrisés, l'équilibre entre bruitisme, complexité, mélodies et atmosphères est parfait. Honnêtement, c'est un des meilleurs disques d'IDM que j'ai pu écouter.

(La première édition de l'album avait 리처드디바인 écrit sur la pochette — c'est simplement une translittération en coréen de “Richard Devine”. Les pistes sont sans titre selon toutes les sources que j'ai pu consulter, mais le rip que j'ai téléchargé sur Soulseek avait des titres qui n'apparaissent nulle part ailleurs : 1. Wren, 2. Coleman, 3. Dipole Moment, 4. Coliseum of Couches, 5. Thumbprint et 6. Metravolt. Probablement l'utilisateur qui a eu envie de donner ses propres titres ?)

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Je n'avais pas écouté BADBADNOTGOOD jusqu'ici à cause de leur nom ridicule, de leurs titres sans voyelles et du fait que je ne savais rien sur eux à part que c'était un groupe à la mode. Mais là, avec cette pochette aussi colorée qu'une glace fusée et add_den qui lui donne un 4/5, j'ai décidé de tenter le coup quand même. J'ai bien fait ! C'est du jazz fusion tout ce qu'il y a de plus cool, mélodique, principalement instrumental sauf quand il y a des invité·e·s, des inspirations soul et hip hop. Rien de très novateur sans doute, mais c'est carrément agréable. Si le refrain de “Time Moves Slow” ne vous vend pas le disque et ne vous reste pas en tête ensuite, vous pouvez passer votre chemin, tant pis — si vous aimez, vous aimerez probablement tout. “In Your Eyes” est particulièrement réussie aussi.

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Agglomeration and Homothety d'Acreil est un album d'ambient (?) microtonal, taggé également « algorithmique », « acousmatique » et « génératif ». Deux longues pistes, la première basée sur une série d'harmoniques de 30 Hz, la seconde en 19-EDO. Ça ressemble par moments à du space ambient avec des mélodies minimalistes expérimentales et de jolis effets spatiaux, à un moment la dissonance augmente jusqu'au bruitisme… L'album est difficile à décrire tant il est à la fois planant et étrange, il peut donner des impressions contradictoires et évoquer des images complètement différentes selon l'humeur. Du coup il tient carrément les écoutes multiples. Très bon disque en tout cas.

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Matches de Coppice est un disque que j'ai beaucoup écouté avant de pouvoir en parler, ou même d'avoir une opinion à son sujet. Il commence de manière crispante, avec une piste introductive atonale d'une minute et demie suivie par un drone grinçant à peu près aussi agréable qu'une fraise de dentiste ou que des ongles sur un tableau noir (joué à l'aide d'une shruti box, d'un mélodica et de clés en laiton). Si vous tenez le coup, le reste du disque vous proposera d'autres drones et bruits paradoxaux qui pourraient évoquer un orage, une bête qui gronde, un soufflet de fonderie… tout en restant complètement étrangers à toute esthétique habituelle. Le groupe présente l'album comme une histoire à nombreuses pièces manquantes ; je dirais plutôt une histoire écrite dans une langue complètement inconnue, mais pas dénuée de poésie. Primaire voire brutale en apparence, pourtant subtile quand on l'écoute avec attention.

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Lunar Phase de Heavenly Music Corporation — un alias de Kim Cascone, que je connaissais surtout par ses disques expérimentaux / microsound mais qui a aussi fait de la musique de films — est un disque d'ambient électronique psychédélique… qui ressemble beaucoup à sa pochette, en fait. Il date de 1995, donc ni ironie, ni nostalgie dans cette image de synthèse un peu basique — imaginez plutôt jouer à un jeu vidéo de l'époque et tomber sur ces paysages-là. Au niveau de l'esprit, ça peut rappeler certains albums de psybient, super planant et agréable. La musique de l'album a été composée à l'origine pour une station de radio japonaise qui diffusait de l'ambient en continu et dont la programmation suivait le cycle des marées ; dommage qu'elle n'existe plus, j'y aurais bien jeté une oreille !

lundi 20 mars 2017

♪ 55 : Princesses Hallucinatoires Joyeusement Accordées

Dans la province de Limpopo, en Afrique du Sud, vit le peuple Shangaan (ou Tsonga). C'est là qu'est né Nozinja, un entrepreneur dans le domaine de la réparation de téléphones portables ; la quarantaine passée, notre bonhomme a eu envie de rendre populaire les danses de sa région natale. Du coup il rajoute des synthés MIDI et des tempi super rapides aux chants et aux marimbas traditionnels, le résultat s'appelle Shangaan electro et c'est une sacrée bonne idée !

Nozinja Lodge, son premier album chez Warp, est aussi estival et coloré que ses habits, avec une palette de sons acidulée que j'aime beaucoup et qui ne ressemble à rien d'autre dans ma musicothèque. Ça met tout de suite de bonne humeur, et les rythmes extrêmes ont quelque chose de presque étrange. “Xihukwani” a une mélodie qui tue, et euh, la plupart des autres pistes aussi !
J'ai appris par la suite que le Shangaan electro s'est fait connaître avant tout par des compiles du label Honest Jon's, pas encore écoutées mais ça ne saurait tarder. Et on peut évidemment trouver des vidéos de danse Shangaan sur Youtube. Vous pouvez lire un article sur le genre ici par exemple.


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Autre genre récemment inventé en Afrique du Sud : le gqom (à prononcer avec un clic alvéolaire ou comme le bruit d'un cheval au galop). C'est toujours de la musique pour danser, mais carrément plus brute et minimaliste ; vraiment un genre de rue, qu'a priori personne en dehors du pays — voire même en dehors de la ville de Durban — ne connaissait au début, avec des titres produits et sortis en mode cheap sur FruityLoops par des jeunes artistes des townships qui signaient parfois de leur numéro de téléphone. Jusqu'à ce que le label Gqom Oh! diffuse ça à l'étranger… et que ça prenne bien !

Parce que c'est un sacré son, squelettique dans la forme mais avec des rythmes et une atmosphère hypnotiques. Il s'en faudrait de peu que ça ne sonne froid ou sombre, et pourtant, sur la compile d'une heure et demie du label (Gqom Oh! The Sound of Durban Vol. 1), c'est vraiment une énergie brûlante qui domine, avec des samples de voix si courts qu'ils deviennent quasi-abstraits, des beats, des drones et quasiment rien d'autre. C'est une musique qui a sa propre personnalité mais dont l'attrait est pourtant immédiat.

Il y a encore très peu de disques disponibles dans le genre, mais Gqom Oh! The Sound of Durban Vol. 1 offre de quoi faire avec ses seize pistes pour plus d'une heure et demie. Sinon, si l'on cherche “gqom” sur Bandcamp aujourd'hui, on trouve des artistes qui viennent de Chine et du Japon. Vous pouvez lire un article sur le genre ici (écrit par Jumping Back Slash, un DJ sud-africain).


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Je ne sais pas trop ce qu'ont essayé de faire Bran Van 3000 sur Glee, mais le résultat est un joyeux bordel populaire. C'est comme si un seul groupe (avec trop de membres) avait tenté de reprendre en une heure tous les genres présents dans le top 50 de l'époque. Les singles sont très directs et très pop, mais quand on en sort, c'est un patchwork façon flipper où on passe du hip hop sur des riffs de guitares électriques sombres à un rythme breakbeat qui déboule sans prévenir, y'a un rastman qui arrive, un autre rappeur s'incruste en duo, y'a des guitares pop, rastaman n'est plus là, tiens y'a des paroles en français maintenant… vous voyez le topo. Ouais, Beck avait fait quelque chose d'un peu similaire sur Odelay un an plus tôt, et Mr Bungle encore plus, mais ces artistes-là avaient donné à leurs assemblages un son personnel et original ! Ici non, c'est à peine si le groupe est reconnaissable de piste en piste, ça ressemble toujours à du top 50 et c'est parfois difficile à prendre au sérieux… ce qui n'est pas inintéressant pour autant, remarquez.

Et si ces copies n'ont aucun style personnel, elles ne sont pas sans âme. Paraît que “Drinking in L.A.” était un des tubes incontournables de l'époque au Canada et je comprends pourquoi, ce mélange d'hédonisme et de nostalgie sonne juste ; ça reste fun, coloré et superficiel, mais on peut y entendre la conscience qui nous tiraille toujours par derrière — encore plus sur “Exactly Like Me!”, qui ressemble tellement à une feel good song et pourtant.

À côté de ça, la reprise de “Cum on Feel the Noize” est vraiment n'importe quoi (ce qui chez moi est souvent un compliment), “Old School” l'est encore plus, bref, ce ne sont pas du tout les mêmes raisons qui font qu'on aime une chanson ou qu'on aime l'album. En tout cas j'aime bien. Et je donne un bonus pour la reprise non créditée de la mélodie de “Perfect” de The The façon jazz / lounge / bouteilles qui s'entrechoquent.


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Nana Wodori de knowsur, c'est une boule de glace sucrée et acidulée à un fruit exotique inconnu. Soit 17 minutes de bitpop japonaise microtonale ! Aussi mignon que bizarre et décalé. C'est principalement instrumental, mais il y a une piste de chant au Vocaloid aussi. Disponible gratos sur le label Split Notes, où l'artiste explique brièvement comment il a composé chaque piste.






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Stay Tuned de Rutger Zuydervelt (Machinefabriek) est un très bon argument contre les rythmes et les mélodies. C'est une composition ultra-minimaliste dans l'idée, mais qui implique pas moins de 152 musiciens ! Violon, violoncelle, guitare électrique, tuba, basse, voix… et qui jouent tous la même note en continu. Zuydervelt a édité les jeux de telle manière à ce que l'on n'entende que quelques instruments en même temps à chaque fois, toujours clairement ; on passe des uns aux autres quasi-imperceptiblement. Le résultat n'est pas tant un ensemble que des jeux individuels qui se rencontrent et s'éloignent. Il n'y a que les variations de timbre et les multiples imperfections humaines qui font que la musique progresse, mais ça suffit à donner une musique riche et belle.

À l'origine, c'était une installation, avec plusieurs haut-parleurs qui diffusaient chacun une boucle, au sein de laquelle on pouvait se déplacer pour changer la musique — l'album ici présente un chemin possible dans l'installation. Ah, et l'inspiration pour la composition, c'est le moment où un orchestre s'accorde ! Comme une préparation, un prologue qui n'en finirait jamais.


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Depuis que FKA twigs m'a fait aimer le R & B, je continue d'en écouter un peu ailleurs. L'EP Hallucinogen de Kelela est sympa : un son plus lent, plus grave, avec pas mal d'UK bass, une très belle dernière piste en particulier (“The High”, qui joue joliment avec les contrastes)…







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… Mais je lui préfère Princess d'ABRA, qui part dans une autre direction : tout le disque est bon, mais quand elle utilise des beats de dance music avec des synthés rétro (cowbells de 808 ♥) sur “Vegas” et “Crybaby”, avec un style séduisant et un peu candide (pas de froufrous sur la production), c'est carrément parfait.







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Et puis Rhythm Nation 1814 de Janet Jackson est un excellent disque. Mais vraiment. Son frère Michael savait certes sortir des singles du tonnerre, mais ce n'était clairement pas un artiste à albums — Janet, là, elle assure carrément sur 64 minutes ! Les titres pour danser qui s'enchaînent sans perdre d'élan, les interludes (concept oblige) qui ne dépassent jamais la poignée de secondes et ne gênent en rien le flux de l'album, l'accalmie seulement à la fin du disque… Rien à redire.