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lundi 27 janvier 2020

♪ 89 : Ode au sang sombre qui vit dans les bois

There Existed an Addiction to Blood de clipping. a des airs de long film d'épouvante. Les images sont frappantes dès l'intro, qui plante la scène sur le bord d'une autoroute — nuit noire, glaciale, ville hostile, et de véritables monstres prêts à vous sauter à la gorge. Ce n'est pas un album à concept mais ça y ressemble, et sa noirceur est fascinante (l'instru de “Club Down” à elle seule fait froid dans le dos). Disque accrocheur aussi, avec assez d'éléments mélodiques et entraînants (soul, gospel, chœurs ou simplement le flow incroyable de Daveed Diggs) pour ne pas que le disque sonne aride ou inhumain. (Cf. “Blood of the Fang” ou “He Dead”.) Expérimental toujours, comme les collaborations avec des artistes noise (notamment Pedestrian Deposit que j'aime beaucoup) — ou le final de dix-huit minutes, “Burning Piano” d'Annea Lockwood, composition qui consiste à mettre le feu à un piano et à enregistrer le tout, avec en option d'en jouer tant que c'est possible. Le groupe n'en fait rien et laisse parler les flammes et les cordes. Ces artistes savent mériter leurs longs plans-séquences; à part une ou deux pistes qui patinent un peu (“The Show” notamment), c'est un album magistral.


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Sutarti de Joshua Sabin : Une musique électro-acoustique au design impeccable, dont les dynamiques vont de plongées angoissantes à des dissonances rugueuses, le genre qui fait penser à des gouffres neigeux abrupts, beaux autant qu'hostiles — avec une certaine mélancolie entre les deux, dans ces samples vocaux fantômatiques.

L'album repose en plus sur un concept que je n'aurais probablement jamais deviné à l'écoute : il est basé sur des éléments de musiques folkloriques lithuaniennes, notamment un effet de canon volontairement dissonant (Schwebungsdiaphonie en allemand — ne m'en demandez pas plus, je n'ai toujours pas lu le PDF d'introduction à la théorie de la musique que j'ai téléchargé il y a dix ans).

C'est KiidCathedrale qui m'a fait découvrir, allez donc lire ce qu'elle écrit !


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Si vous aimez le violoncelle et les musiques instrumentales épurées mais émouvantes, je vous recommande Dark Wood de David Darling. Avec un tel instrument, même des touches subtiles résonnent avec gravité et profondeur, et l'artiste joue parfaitement de cet effet : sa musique paraît à la fois légère et solennelle. Si chaque piste évoque une image claire, il est difficile de mettre un nom sur les sentiments qu'elles évoquent. D'ailleurs, plutôt que de parler de la musique, le livret contient une courte nouvelle. Plusieurs compositions de David Darling ont été utilisées dans des films, je comprends pourquoi !


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L'Ode to the Queer Steppas de CCL — que Soundcloud m'a envoyé direct dans les oreilles sans que je le demande, j'oublie toujours qu'il y a une lecture automatique sur ce site — est un mix crépusculaire, sans point culminant ni drop, avec très peu de mélodies mais des rythmes fascinants. Et il captive une heure comme ça, rien qu'avec des rythmes. De quoi se rappeler que le dubstep pouvait aussi être un genre subtil (ce que Shackleton avait déjà su démontrer, d'ailleurs on le retrouve ici, aux côtés de Laurel Halo entre autres).


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16kbp Future Nostalgia (projet de ChickenHat sur RYM) est un album d'ambient en 16 kbps, comme son nom l'indique. Ça ne ressemble pas directement à de la musique de jeu vidéo — il y a pas mal de synthés mais aussi des violons, des percussions, même un tout petit peu de chant à un moment — mais ça donne un effet narcotique et très agréable de cocooning digital, carrément beau sur “Opiates” et “Arctic Landscape Studies” qui rajoutent des rythmes distants, psychédéliques, et une touche d'isolation / arctic ambient.

Je recommande ce disque aux personnes qui, comme moi, sont du genre à jouer seules à Undertale tasse de thé en main à une heure du mat', à mettre sur pause dans le monde de l'eau parce que l'endroit est agréable, pour écouter la musique de fond en boucle.


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“Held” de Malibu était la piste qui m'avait le plus marquée sur Mono no Aware, le très bon album multi-artistes du label Pan sorti en 2017. L'artiste vient de sortir son premier album, One Life : l'un des disques d'ambient les plus émouvants que j'ai pu écouter. Comme des chansons sans paroles et presque sans voix, incroyablement touchantes. Vingt-huit minutes à peine, mais vingt-huit minutes sublimes.

samedi 28 juillet 2018

♪ 71 : Le vortex des perles fétichistes du zéro naturel

Nao a une voix un peu acidulée que j'aime beaucoup, et elle fait du R&B contemporain funky, électropop, avec pas mal de sonorités électroniques qui rappellent les années 90. (Ce qui me fait un peu penser à Art Angels de Grimes, même si les similarités s'arrêtent là.) C'est en tout cas un de mes albums préférés parmi les disques de R&B « alternatif » récents, genre où jusqu'ici j'ai surtout trouvé des EPs et singles qui brillaient.

Pas que For All We Know soit parfait ; c'est le genre d'album-collection sans thème particulier, avec de vrais tubes, des expériences plus ou moins mémorables, on touche un peu à tout et on voit ce qui marche. Ce qui me convient sans problème quand le niveau est aussi bon.

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Oil of Every Pearl's Un-Insides de Sophie (son premier véritable album, si on considère que Product était une compilation de singles) est un album brillant à la limite du supportable, une musique pop extrême et résolument hyper-artificielle qui est aussi une œuvre personnelle et touchante.

Heureusement que le disque commence en douceur avec “It's Okay to Cry”, parce que les singles suivants (“Ponyboy” et “Faceshopping”) sont tellement durs que je n'ai pas pu les écouter jusqu'à la fin quand les clips sont sortis. (Ils passent nettement mieux en entier et en contexte.) La suite de l'album est variée, avec la synthétique mais quasi-éthérée “Is It Cold in the Water?”, le tube pop “Immaterial”, une ou deux pistes d'ambient, et surtout le final “Whole New World / Pretend World” qui pousse l'intensité encore plus loin que les pistes précédentes. Le tout (qui doit aussi beaucoup au chant de Cecile Believe, présente sur la plupart des pistes) peut s'écouter à la fois comme l'expérience personnelle de l'artiste et comme un état des lieux du monde actuel, anxiogène, fabuleux, horrible, où la sensibilité autant que l'artificialité sont exacerbées.

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Moor Mother fait du hip hop de cauchemar pour faire entendre une réalité intenable. Pour vous faire une petite idée du son, imaginez un croisement entre Death Grips et Meira Asher ; une musique amère, acide et psychédélique. Les paroles sont revendicatrices à la limite de la rage et du désespoir, la mort y est omniprésente (l'artiste elle-même s'y voit morte, encore et encore), les voyages temporels aussi. On y entend, autant dans les paroles que dans les sons, l'histoire et la musique noires aux États-Unis, avec plusieurs périodes qui se téléscopent et se répondent.

Fetish Bones est aussi kaléidoscopique dans sa structure : les pistes sont courtes, obliques, ont une étrangeté qui attire toujours l'attention même si peu de choses là-dedans sont conçues pour être plaisantes à l'écoute et que certaines ne tiendraient pas plus longtemps que deux minutes. La voix de Moor Mother n'est pas en reste, étrange mais qui me plaît bien. Moi qui n'aime pas Death Grips à cause de la voix du MC, je n'y perds pas au change !

▷ Bandcamp

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Hiroshi Yoshimura a sorti de bons albums d'ambient, mais il a aussi écrit les compositions du premier album de Koto Vortex, un quatuor de kotoïstes (parmi lesquelles Michiyo Yagi, que vous avez peut-être entendue sur le coffret Improvised Music for Japan ou chez Hoahio, et qui a sorti quelques magnifiques pistes en solo).

Koto Vortex I va de l'aérien à une certaine forme de pastoralité mélancolique, toujours de manière subtile et enchanteresse, les mélodies sont à la fois immédiatement touchantes et ont quelque chose de difficile à saisir quand elles sont jouées comme ça à quatre mains. (Je n'arrive pas à décrire mieux que cela — je viens de chercher des critiques pour avoir de l'inspiration, je n'ai pas trouvé grand chose si ce n'est un commentaire sur cette page —je ne connais pas l'album dont ils parlent, mais du coup je viens de le télécharger aussi !)

Koto Vortex a sorti un deuxième album que j'aimerais bien écouter, mais il est complètement introuvable (à part une piste, la reprise de Moondog). Seuls quelques boutiques japonaises et coréennes le proposent à la vente.

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Definition de Murmer est un beau disque où les sons se développement tout naturellement, où les frontières s'effacent entre phonographies et compositions minimalistes. “Oracle Extended” est proche du drone avec sa boucle de synthé comme une vague qui va et vient continuellement, ponctuée par d'autres sons par moments ; “Spoke Speak” fait penser à une composition pour métallophone et bouteilles, mais tout y est joué avec une roue de vélo ; “Liquid Solid”, la plus particulière des trois, combine sons de pluie, d'un réfrigérateur, d'une lampe fluorescente, d'un train d'atterissage et d'une alarme. Si ces descriptions vous paraissent étranges, les pistes ne le sont pas, elles semblent couler de source et tout est très agréable.

Le disque est disponible en téléchargement gratuit ici sur le site officiel de l'artiste.

▷ Murmer
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Natural Control de Jensen Interceptor & Assembler Code est un très bon EP d'electro ou de techno industrielle atmosphérique ; “Pipe” en particulier est exceptionnelle avec son ambiance à la fois mécanique et feutrée, je pourrais l'écouter pendant des heures.








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Une fois n'est pas coutume, un disque de Richard Chartier (spécialiste des paysages sonores ténus, souvent à la limite de l'audible) s'écoute à fort volume ! Sur Central, son hommage à Mika Vainio*, les sons sont des présences colossales, étranges et hypnotisantes ; une sorte de signal d'alarme lent et diffus, à l'échelle d'une planète. Il y a des accalmies aussi, tout est en flux progressif… mais seule la toute fin de la seconde piste (noise), sur même pas une minute, semble pointer une sorte de soupir, une émotion, un certain calme. Tout sonne très juste, on y entend autant le style de Chartier que l'influence de Vainio.

▷ Bandcamp

* Artiste connu notamment pour faire partie du duo Pan Sonic, mort en 2017.

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LP Zero d'Ella Guro* est une petite histoire de voyage et de science-fiction introspective, sous la forme d'un album qui ressemble à une bande son de jeu vidéo (et l'est en partie : quelques pistes ont été utilisées pour l'un ou l'autre jeu indépendant). Chaque piste est accompagnée d'une illustration pixellisée, glitchée au point d'être semi-abstraite, qu'on imagine être la surface d'un autre environnement ; il y a de quoi s'imaginer sa propre histoire, ça marche vraiment bien. Seules les joyeuses “Wake Up” et “Flowers” sont moins réussies ; les contemplatives “Planet 193 (Unknown Anomaly)” et “Planet 768 (Out of This World)” sont magnifiques.

* Références à “Ella Guru” de Captain Beefheart et au “guro”, type de pornographie gore extrême japonaise que je vous déconseille fortement de chercher sur internet.

▷ Bandcamp

mardi 29 décembre 2015

♪ 40 : Secteurs Effacés par les Seconds Angles des Productions Futures

Musique électronique (IDM) hyperactive et mélancolique + grunge/indus rock (Nine Inch Nails, Soundgarden)* + adolescence + vieux blogs, internet et mauvais goût des années 90 + extraterrestres mutants + horreur corporelle + univers parallèles cryptiques + mindfuck = Garden of Delete. Un album à la fois dégueu, bordélique et génial, qui me conforte dans l'idée que Oneohtrix Point Never est l'un des artistes les plus pertinents de notre époque.

Garden of Delete n'est pas juste un album — c'est tout un univers mi-familier mi-bizarroïde qu'a créé Daniel Lopatin, avec un personnage principal du nom d'Ezra (un ado mutant extraterrestre si j'ai bien suivi), un groupe fictif Xx-DⒶRK-REBELLE-xX nommé Kaoss Edge, au moins trois comptes Twitter, un clip barré pour “Sticky Drama” avec des ados qui font du jeu de rôle grandeur nature, des tamagotchis et des blobs… Dire que c'est un album générationnel ou « pas du goût de tout le monde » serait tirer au BFG sur une porte ouverte. Pour les ex-semi-geeks comme moi qui ont passé le changement de millénaire sur des forums Aphex Twin et Nine Inch Nails, ça touche une corde sensible.

* Oui, parce que Oneohtrix Point Never était en tournée avec eux — mais plutôt que d'essayer de mélanger ces genres avec ses sons électroniques, Lopatin a transformé/transposé une partie de l'esprit de ces genres dans sa musique. Ce qui au final est plus proche d'un projet de Skinny Puppy, et encore… on reste loin.

Il est intéressant de contraster Garden of Delete avec son album précédent, R Plus Seven, qui prenait pour objet les esthétiques épurées si à la mode de nos jours et les rendait déroutantes, avec des vides, des configurations d'espaces étranges, une beauté déconstruite, inhumaine, plastique dans les deux sens du terme, mais une beauté quand même (illustrée parfaitement par le clip de “Problem Areas”)… R Plus Seven avait des paroles écrites (dans le livret) mais non chantées. Garden of Delete a des paroles qui confinent au non-sens, générées presque aléatoirement pour coller à la musique et retranscrites après coup.

En tout cas, pour moi c'est son meilleur album. Il n'y a qu'“Animals” que je n'aime pas trop.

Les entretiens qu'a donné l'artiste à des magazines récemment sont intéressants à lire aussi :
http://www.dummymag.com/features/oneohtrix-point-never-garden-of-delete-interview
http://www.factmag.com/2015/11/12/oneohtrix-point-never-garden-of-delete-interview
https://thump.vice.com/en_us/article/oneohtrix-point-never-told-us-the-story-behind-every-single-track-on-garden-of-delete



Avant le mouvement bubblegum bass, je n'aurais pas pensé que la pop puisse être extrême. Je voyais la pop comme un genre à la croisée de tous les chemins, toujours facile d'accès. Pourtant j'aurais dû m'en douter : il suffit d'accentuer à fond tout ce qui est dansant et accrocheur, tout ce qui est « mignon », tout ce qui est vulgaire ou autre, et voilà : on dépasse les limites acceptables et on arrive en terrain inexploré.

Product de Sophie est un disque ultra-pop, extrêmement artificiel et racoleur, aussi sucré et acide que possible, mais aussi très expérimental (même le single le plus évident possède la particularité de n'avoir aucune percussion). À proprement parler, ce n'est pas un album, c'est juste quatre deux-titres mis bout à bout, mais ça fonctionne mieux comme ça. 25 minutes uniquement, mais je pense qu'une heure entière deviendrait écœurante. C'est tour à tour très accrocheur (“Bipp”, “Vyzee”), carrément étrange et déroutant (“L.O.V.E.”), et quand je suis d'humeur j'aime beaucoup.

Dans le même genre, il y a aussi la compile PC Music Vol. 1 qu'il faut écouter, mais là j'atteins mes limites… Là où Sophie se focalise sur le dancefloor, le sexe* et l'expérimentation, les artistes de PC Music se complaisent dans univers digitaux rose bonbon avec des paillettes, des emojis et des amours adolescentes, et là quand je ne suis pas parfaitement dans le bon état d'esprit ça m'insupporte en quelques secondes.

* Suffit d'écouter les paroles de “Hard” ou d'aller voir parmi les produits dérivés officiels sur le site de l'artiste.



Irony Is de 2nd Gen, c'est ce qui arrive quand on croise hip hop industriel, noise et breakbeat. Et encore, quand je dis hip hop… il n'y a presque pas de rap ici, les voix sont plus proches du spoken word voire du chant — c'est plutôt une similarité avec des artistes comme Techno Animal ou dälek qui justifie le genre. La première place est prise par les énormes machines à faire danser qui crachent du bitume et des gravats partout. C'est entraînant, dansant, les sons sentent la distortion et le bruit mais il y a du groove là dedans.

Dans l'esprit, j'ai envie de dire que ça ressemble presque à The Prodigy en beaucoup plus sérieux (pas trace de clowneries ici) et beaucoup plus abrasif. Ça arrache en tout cas.



Je me rends compte que je n'ai jamais parlé d'A Narrow Angle de Marc Behrens. C'est un album composé d'enregistrements pris à Taiwan, « une île à trois noms », et contrairement à d'autres disques de phonographies qui favorisent la contemplation, voire proposent des paysages sonores quasi-ambient, A Narrow Angle est un album intense, très construit, beaucoup plus impressionniste et expérimental que documentaire. Les impressions d'être dans un endroit trépidant, entouré de machines, de lumières multicolores, ou dans des couloirs vides étrangers sont particulièrement vives.

La première piste plonge dans des salles d'arcade, c'est bruyant au point de donner le tournis ; la deuxième, dans le métro, se focalise sur deux types de « bips » qu'émettent les lecteurs de cartes d'abonnements, qui résonnent, interagissent, génèrent des microtons, on n'a plus du tout l'impression d'être dans un lieu de passage appartenant à une civilisation humaine. La troisième est enregistrée dans un temple taoïste, et on a des sons beaucoup plus naturels, du bois, du vent, peut-être de la pierre… mais dans un vide finalement tout aussi étrange et déroutant.

L'album est accompagné de cinq textes courts qui, plutôt que d'illustrer la musique, présentent des fragments complètement différents du voyage, des présences humaines et des événements plutôt que des environnements et des objets. Ils valent le coup d'être lus aussi. Enfin, on peut trouver neuf photos de l'artiste sur la page du label.



Pour pas mal de gens, la lowercase music est une curiosité, une musique qui a plus d'intérêt à être essayée (pour entendre jusqu'où on peut aller) qu'à être écoutée pour elle-même. Ça se comprend. J'aime beaucoup ce genre, mais d'habitude je préfère les albums les plus « musicaux » et les moins « radicaux » du genre, ceux qui m'évoquent quelque chose, qui ont une beauté propre… Là, j'ai affaire à une sacrée exception et ça va être difficile de convaincre qui que ce soit que ce disque n'est pas un foutage de gueule absolu.

Sectors (for Constant) de Sean Meehan est un double album ultra-minimaliste où le silence ne fait pas seulement partie intégrante de la musique : c'en est carrément l'élément principal. L'artiste joue de la cymbale et de la caisse claire en produisant des sons qui ressemblent plus à la vibration d'un doigt sur un verre humide, à un violon déchirant ou même à un ton presque pur qui rappelle les ondes sinusoïdales de Sachiko M. Sur le disque bleu, le plus dépouillé, l'artiste joue quatre fois en 48 minutes. Le reste du temps, soit la majorité du disque : rien ! Le disque violet est nettement plus animé, mais on reste si loin dans l'extrémisme sonore qu'on pourrait ne pas s'en rendre compte à première écoute.

Il existe au moins deux albums « connus » qui semblent jouer dans les mêmes cordes : A Young Person's Guide to Antoine Beuger, et Quartet de Nikos Veliotis, Taku Sugimoto, Kazushige Kinoshita et Taku Unami. Je les trouve moyens. Sur “Sekundenklange”, Antoine Beuger ne fait au final que jouer une mélodie trèèès lentement en espaçant beaucoup les sons (c'est un peu simpliste). Sur “Music for 4 Stringed Instruments” de Veliotis et al., les quatre musiciens jouent si peu et de manière si peu prévisible que rien ne se construit, ça semble aléatoire et du coup ça n'a aucun intérêt à mes oreilles. (Les deux pistes suivantes valent le coup, mais vu que cette première dure une demi-heure, ça tue un peu l'album quand même.)

Sean Meehan a un autre projet, qui me paraît beaucoup plus pertinent : dissocier intégralement l'instrument de tout contexte et toute histoire musicale (plus de rythmes, plus de mélodies, plus d'harmonies ni de dissonances, plus d'interactions entre les musiciens : ne reste que l'existence du son, l'art de la musique est réduit à néant), et rendre les sons et le silence aussi concrets que possible. Ça ressemble plus à de la peinture abstraite qu'à l'immense majorité des œuvres musicales que j'ai pu entendre. Les sons sont beaux, intéressants, mais dénués de tout sentiment, toute évocation. Et le silence (qui n'est pas tout à fait du silence, il y a un très faible bruit de fond) est dense, pas vraiment parce qu'on attendrait avec impatience le prochain son, mais parce qu'il est aussi indispensable à l'impression que provoquent les sons que les espaces blancs sont indispensables dans les arts plastiques.

Un mot sur la pochette : il s'agit de deux feuilles de papier recyclé épaisses thermocollées, sans inscription, qu'il faut déchirer pour pouvoir récupérer les disques et écouter la musique. Textures évanescentes dans les deux cas, et il faut choisir : soit la pochette, soit la musique, mais l'une interdit l'autre. Tirage évidemment limité, aujourd'hui introuvable. J'aime penser que, si tout le monde avait voulu écouter la musique et si internet n'avait pas existé, il n'y aurait aujourd'hui peut-être plus aucun exemplaire intact du disque.

… Ça vous convainc ? Franchement, ça m'étonnerait. Je crois que c'est le genre d'œuvre qui, si elle était plus connue, serait moquée et décriée par tout le monde, et que toute explication qu'on pourrait donner a quelque chose de ridicule.

J'ai écouté un autre album de Sean Meehan, Preconceived and Improvised Compositions for Drum Set ; il est assez éloigné de Sectors (for Constant). Ce sont des soli de batterie qui utilisent une large palette sonore, des rythmes intenses qui remplissent tout l'espace à des sons nettement plus retenus. Très peu de passages calmes ou silencieux. Pourtant, là aussi, l'artiste joue sur la présence et l'absence (celle d'autres musiciens ?), rend chaque son concret. C'est un album plus accessible, plus varié. Il est intéressant aussi mais il me marque moins.



Et puis si vous aimez la techno, procurez-vous la compile Futur II de chez Giegling.

Une heure vingt de beats éclectiques avec des sons minimaux, jazzy, dansants, rêveurs, dub, expérimentaux… par une bande de potes de Weimar qui, après avoir donné quatre concerts dans une baraque de trente mètres carrés qui a tenu lieu de bar étudiant puis de club avant de fermer, ont eu envie de continuer à faire de la musique ensemble. C'est une musique en gris colorés qui sonnent de plus en plus colorés au fil des écoutes, mi-mélancolique mi-joyeuse. Ce sont les pochettes qui m'ont donné envie d'écouter leurs disques, avec ce lettrage mécanique mais imparfait au tampon encreur, ça colle parfaitement.

Le site du label est très minimaliste, il y a juste plein de dates, quels vinyles sont encore disponibles à l'achat (jamais beaucoup, ils partent vite), et en ce moment, un mix d'une heure en téléchargement gratuit.

dimanche 10 novembre 2013

♪ 13 : l’absence de loups misanthropes dans les profondeurs de l’église de Don Juan

Un truc que j’aime bien sur last.fm (ce grand déformateur sympathique qui essaie de nous faire croire qu’il reflète nos habitudes musicales), c’est regarder les bibliothèques de mes voisins, des voisins de mes voisins, ou même d’autres gens plus ou moins au hasard sur les shoutboxes, et y chercher des artistes que je ne connais pas. C’est comme ça que j’ai découvert Elodie Lauten il y a quelques jours, sur le compte d'une voisine éloignée transgenre qui écoute du noise, du drone, I.S.O., Arvo Pärt et Talk Talk entre autres.

The Death of Don Juan d’Elodie Lauten est un opéra minimaliste en deux actes. Je n’ai jamais aimé l'opéra, mais j’aime la musique minimaliste et ça, ça me plaît. J’aimerais bien décrire plus en détail, mais comme c’est le premier album d’opéra que j’aime…




Bon, pour être honnête, la techno pure et dure, c’est un genre que j’écoute parfois mais qui m’ennuie souvent. Surtout quand elle est minimale. Même certains disques reconnus comme le Biokinetics de Porter Ricks ne suscitent chez moi qu’un vague intérêt poli qui se mue assez vite en ennui… Mais ça fait trois fois que je me repasse Misantropen de Varg depuis hier soir, donc il doit y avoir quelque chose qui me plaît là-dedans.

Qu’est-ce qui distingue ce disque de tant d’autres ? Il a été joué sur des instruments analogiques sans overdubs ni edits à ce qu’il paraît, ce qui donne un côté un peu plus humain et moins “programmé” à la musique, je suppose — en tout cas les sons (du Roland TB-303) ont un certain charme. Neel de Voices from the Lake () s’est occupé du mastering, ce qui ne me dit pas grand-chose vu que je n’arrive toujours pas à retenir ce en quoi consistent exactement le mixage, la production et le mastering (surtout en musique électronique), mais je crois entendre une petite influence — surtout sur la dernière piste, la plus ambient, la plus longue et la plus réussie. Mais je crois qu’après les sons, c’est surtout une question d’atmosphère, avec des beats parfois très lents et en retrait par rapport aux mélodies (on est à la limite de l’ambient techno) ; et comme le disque est plutôt court, il est agréablement concis et ne reste jamais trop longtemps sur place.

C’est sorti sur un nouveau label suédois du nom de Northern Electronics, fondé par Abdulla Rashim. (J’ai aussi un EP d’Abdulla Rashim qui est pas mal, mais je préfère Misantropen.)



Mais pourquoi ai-je mis si longtemps avant d’écouter Absence de dälek ?! (Et pourquoi allai-je m’embêter avec Death Grips et Yeezus avant ça !?)

Depuis le temps, tout le monde le connaît à part moi, mais ce disque est fabuleux ! Une atmosphère noire, étouffante et hallucinogène, des vapeurs de bitume, du bruit et des sons industriels… le MC est nickel, mais ce sont surtout les instrumentaux qui sont carrément impressionnants. Je sens que ça va devenir un de mes albums de hip hop favoris.





Deep Listening de Pauline Oliveros, Stuart Dempster et Panaiotis : quatre pistes pour accordéon, voix, conque, bouts de métal, didgeridoo, tuyau d’arrosage, sifflements et tubes de métal, enregistrées au fond d’une citerne ayant contenu huit million de litres d’eau et offrant un temps de réverbération de 45 secondes.

Ça peut paraître improbable, décrit comme ça ; mais au final, c’est un superbe album. J’aurais beaucoup aimé que ce disque soit un double, ou un triple, ou plus..!

Oliveros et Dempster, cette fois accompagnés de David Gamper, ont enregistré d’autres disques sous le nom de Deep Listening Band — mais ceux que j’ai écoutés (Troglodyte’s Delight, enregistré dans une grotte ruisselante, et Needle Drop Jungle, beaucoup plus déroutant) sont très différents. Je ne les ai pas beaucoup écoutés encore, j’y reviendrai. Beaucoup plus proche de Deep Listening, il y a Underground Overlays from the Cistern Chapel, de Stuart Dempster (enregistré dans la même citerne ? avec un son très similaire et le même temps de réverbération en tout cas).



La trilogie Sanctus / Amen / Omega d’Organum est une belle incitation au recueillement spirituel et au piratage.

Il s’agit de trois disques comportant chacun une composition de drone jouée à l’orgue et ponctuée au piano à queue, au gong et à la cloche. Les trois sont assez similaires : Sanctus est la plus épurée, avec un très beau son (beaucoup plus calme que les autres pistes d’Organum que j’ai entendues) ; Amen y rajoute un chœur masculin qui renforce encore plus le thème de spiritualité ; Omega est plus animée, et ajoute un sitar aux drones que l’on connaît.

Tout ça aurait été très bien si chaque composition (qui dure de dix à vingt minutes) était sortie en single, ou bien les trois sur un même disque… mais David Jackman a décidé de sortir quatre versions quasi-identiques de Sanctus, deux d’Amen et trois d’Omega, et d’appeler ça des albums.

Quand je dis « quasi-identiques », c’est presque un euphémisme. La partition est réellement suivie à la lettre et de la même manière à chaque fois, et seules d’infimes variations peuvent se remarquer en ouvrant chaque fichier avec Audacity. Y a-t-il une raison conceptuelle à cette accumulation de versions quasi-impossibles à discerner les unes des autres ? Quelque chose à voir avec les chiffres 4, 2 et 3, un truc à dire sur la perception humaine, une incitation à faire attention aux moindres petits détails ? Peut-être… mais dans les faits, ça fait cher les quarante-six minutes de drone vendues au prix de trois albums.

Le disque que l’on peut faire soi-même en ne gardant qu’une version de chaque piste est tout à fait recommendable si on aime les drones d’orgue.



Et puis sinon, j’ai beaucoup écouté Foetus. Foetus, c’est le projet rock industriel inventif et déjanté de J.G. Thirlwell, musicien talentueux qui a aussi réalisé des compositions expérimentales pour orchestres (sous le nom Manorexia) et des génériques de dessins animés (The Venture Bros.)… Et même, classer Foetus dans le rock indus est très réducteur. Ses derniers disques n’ont plus grand-chose à voir avec le genre (surtout Hide, quasi-inclassable !) ; sur certains, comme Flow, on peut entendre des influences big band ou swing jazz… Certains entendent même un peu de Tom Waits là-dedans. Thirlwell incarne habituellement les pires psychotiques et psychopathes dans ses chansons, qu’il interprète avec une voix d’aliéné ; on aime ou pas, mais je trouve ces épanchements de folies particulièrement jouissifs. J’écrirai peut-être une critique complète de sa discographie quand j’aurai écouté tous les albums, en attendant je vous recommande très vivement de vous plonger là-dedans.

Commencez par Nail, je crois que c’est le meilleur.

dimanche 20 octobre 2013

♪ 12 : le journal des voyages prétentieux d'une Allemande et d'une Anglaise dans un cimetière

Dernièrement, j’ai écouté :

Duodecim d’Isnaj Dui, un très bel album d'ambient joué à la flûte (l’instrument principal de l’artiste, de son vrai nom Katie English), au dulcimer, au violoncelle… accompagnés de field recordings. Ce disque est une sorte de journal intime musical : chacune des douze pistes fut composée et enregistrée un mois précis, et reflète l'humeur et les événements de la vie de l’artiste durant cette période. On y entend donc des enregistrements sous-marins, de menuiserie, de frottements de câbles contre des coques de bateaux…

L’ambient qui n’utilise que peu voire pas de sons électroniques a souvent un son assez chaud, et c’est bien le cas ici. Mais les compositions de Duodecim sont aussi mélancoliques, introspectives et contemplatives avant tout, une musique qui évoque l’intérieur et la pénombre, avec une belle richesse et délicatesse sonores et une fausse simplicité au niveau des compositions ; un son original et personnel.

Le disque est sorti sous forme de livret en édition limitée ; vous pouvez en écouter une partie et l’acheter ici. Merci à SWQW pour la découverte !



Travelling Without Moving est le deuxième album du projet Air de Pete Namlook : de l’ambient épurée jusqu’à paraître froide, avec des mélodies et rythmes chauds qui se rapprochent du tribal ambient et quelques lignes de poésie en français qui parsèment le disque. On peut trouver ça un peu cliché, mais moi, ça me séduit !

Pete Namlook a collaboré avec Klaus Schulze et Tetsu Inoue entre autres, si ça peut vous aider à le situer (je ne sais pas qui est le plus connu des trois). Il a aussi sorti des tas d'albums en solo regroupés sous plusieurs de noms de projets différents, je ne connais pas bien encore.

Ah et puis il est mort il y a quelques mois… C'est d'ailleurs à ce moment-là où je l'ai découvert, quand Richard Chartier et un ou deux autres musiciens que je suis sur Facebook ont posté “R.I.P. Pete Namlook”. J'ai un peu l'impression d'être un vautour quand je découvre des artistes comme ça…



Bon, dire que Kanye West est surestimé, ou proférer quelque autre opinion que ce soit sur Kanye West, c'est comme vouloir enfoncer les portes du métro de New York à l'heure de pointe, à la limite je ferais mieux de ne pas en parler du tout, non ? Je ne sais pas.

J'ai trouvé que My Beautiful Dark Twisted Fantasy était un album frustrant : de bonnes idées, mais une réalisation à la fois trop et mal léchée, parfois incohérente, avec beaucoup trop de mauvais goût… En fait je n'ai réussi à l'écouter en entier qu'il y a quelques mois — à sa sortie j'avais du mal à le supporter plus de quelques minutes.

L'esthétique de Yeezus est nettement plus à mon goût. Ce qui ne veut pas dire que l'album soit bon dans son ensemble, mais il avait le potentiel pour l'être : les trois ou quatre premières pistes sont tout à fait convaincantes ! Au point que j'ai cru un moment pouvoir vraiment aimer Kanye West. Mais c'était avant qu'arrive “Hold My Liquor”, cinquième piste carrément nulle, et ensuite je ne sais plus, il y a des passages que j'ai aimé mais c'était tout de même saoûlant à la fin. Bref, j'en garde le début, ce qui est mieux que de garder une impression mitigée tout le long, donc je préfère Yeezus à Fantasy machin.

Ah et puis faudrait quand même lui apprendre deux-trois trucs, au cagné :
1) l'autotune, c'est hideux, c'est peut-être le pire effet qui ait jamais été inventé en musique, arrête avec ça ! ;
2) il n'était pas question de Romains dans 300, espèce d'inculte ! Tout le monde sait que Léonidas vient de Belgique, enfin.

P.S. Il paraît qu'aux États-Unis, un certain pâtissier français a inventé un hybride entre le croissant et le donut et que ça s'arrache comme des petits pains, au point que certains font la queue des heures pour en acheter et les revendre super cher sur eBay. Ça n'a rien à voir avec la musique mais qu'importe, il fallait parler de croissants quelque part.



In the Graveyard de Dead Moon est un vieil album de garage rock sympathique, pas parfait du tout mais sympathique.

Les meilleures pistes sont “Graveyard” et la reprise de “Hey Joe”. Mon cerveau a eu une crise d’illettrisme pendant un moment et s'est attendu à entendre les “naaaa naaa naaa na-na-na naaaaaa” de “Hey Jude” sur “Hey Joe”. J’ai honte.

Sinon c’est le plein d’énergie (le plus important), un son brut de décoffrage comme il se doit, une esthétique qui a pu inspirer Jack White, et aussi une ballade naïve un peu mal chantée qui fait tache (mais que je pardonne quand même).

Je ne sais pas bien parler de rock, excusez-moi.



Ich-Katastrophe de Maria Zerfall est… glaçant. Par ceratins côtés, cet album rappelle le Kollaps d'Einstürzende Neubauten*, mais en plus morbide, et joué par une seule femme plutôt que par les cinq punks que l'on connaît mieux… Le début est le pire : basses décharnées, voix à la limite du monocorde, pulsations sourdes, et ces paroles en allemand qui ne semblent parler que de mort et de solitude… ensuite ça devient un peu plus vivant, il y a des perceuses et tout.

C’est un bon disque je crois mais je ne vais pas l'écouter tous les jours, hein.

* Si ce groupe vous intéresse et que vous lisez l’anglais, j’ai écrit une critique complète de leur discographie ici.