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mercredi 26 août 2020

♪ 96 : La reine oxygénée et l'amplification des six milliards de polymètres

Davaajargal Tsaschikher
Re Exist (2020)
Davaajargal Tsaschikher est un artiste mongol — peut-être le seul que je connais, en tout cas le seul que je puisse citer de mémoire (de copier-coller). Il fait partie d'un groupe de rock que je n'ai pas écouté, mais sur son premier album solo, Re Exist, ce sont des compositions ambient expérimentales inspirées de musiques traditionelles mongoles qu'il présente, avec du morin khuur (instrument à cordes), des chants de gorge, le tengrisme comme inspiration… et une collaboration avec Alva Noto.

Je dis ambient mais cette musique n'a rien de léger : elle est intense, surprenante, sombre, parfois irréelle, chargée de mélancolie ou d'une puissance contenue. Toutes ne plairont pas à tout le monde, je suis sûre que beaucoup trouveront l'album inégal, mais personnellement j'aime tout cet univers. Et on sent très bien que les racines de cette musique-là sont ailleurs, c'est fascinant.




eRikm · Mistpouffers (2018)
J'ai mis du temps à comprendre ce qui me plaisait dans Mistpouffers d'eRikm, un disque de musique concrète à histoires et juxtapositions. Il y a déjà cette clarté dans les sons qui les rend instantanément présents, ces dynamiques qui font qu'on ne s'ennuie jamais — combinées à du mystère, de l'impossibilité même tant les sons ne correspondent jamais à une scène imaginable.

Et puis il y a autre chose, sur “L'aire de la Moure 2” (la meilleure piste, franchement excellente) : cette voix qui annonce des termes techniques d'aviation militaire, ces états, ces tâches à effectuer qui forment la structure de la composition, associée à des environnements sonores entre glitch et phonographies, sans que le lien avec la voix soit perceptible… et au milieu, quelques lignes de Paul Éluard. À vous de voir ce que vous voulez suivre : l'ordre imposé, la nature (?) ou la fantaisie. Ou si vous vous perdez à vouloir les réconcilier.

Bon, il est vrai que l'album brille surtout pour ses première et troisième pistes (la première se base sur une histoire islandaise traduite) ; “Poudre”, un enregistrement de feux d'artifices qui se termine en détonations qui pourraient évoquer une guerre, est moins intéressante, je la vois plutôt comme une interlude entre les deux autres. Mais l'album dans son ensemble est vraiment très bon.




Chris Korda
Six Billion People Can’t Be Wrong
(1999)
Dans le genre ultraprovocatrice, Chris Korda envoie du lourd. Elle est la fondatrice de l'Église de l'Euthanasie, qui prône « Tu ne procréeras point » et se base sur les quatre piliers du suicide, de l'avortement, du cannibalisme et de la sodomie. Son clip “I Like to Watch”, sorti à la suite du 11 septembre et banni partout, juxtapose des images de l'attentat avec des vidéos pornographiques. Elle a manifesté avec des slogans comme “Save the planet, kill yourself” ou “Eat people, not animals”.

Mais comme c'est pour sa musique que je parle d'elle : Six Million Humans Can't Be Wrong et The Man of the Future sont remplis de sacrées bonnes pistes de house, avec des sons volontairement synthétiques et artificiels mais de vrais grooves en plus de l'humour satirique. Six Million Humans Can't Be Wrong est plus fun (“Save the Planet, Kill Yourself” est un de ses meilleurs tubes) ; The Man of the Future est plus ouvertement sensible, avec la ballade “Nothing”, le groove entraînant mais chargé de pensées sombres de “When It Rains”, ou l'instrumentale “Bones” avec ses respirations qui a quelque chose de vraiment beau (j'aime quand la deep house est mélancolique).




Un exemple d'infographie de
poterie psychédélique de l'artiste,
et la pochette de son single
“Vizyon”.
La même Chris Korda a aussi sorti des compositions instrumentales à contraintes ; Akoko Ajeji et Polymeter par exemple sont des albums en « polymètres complexes », électroniques à tendance deep house sur Akoko Ajeji, piano jazzy 100 % synthétique sur Polymeter. L'artiste s'est efforcée d'associer au moins trois mètres différents par piste, avec des facteurs premiers supérieurs à 4 pour que ce soit intéressant (elle décrit son processus dans les notes de Polymeter, lisibles sur Bandcamp). Si je ne m'y connais pas assez en musicologie ni en maths pour tout suivre, je peux dire qu'Akoko Ajeji est un album cool, très original dans son genre (les compositions complexes et les sons cheap associés à cette esthétique, ça fonctionne étonnamment bien), mais que j'accroche moins à Polymeter, où ces sons basiques et froids nuisent plutôt. Je préférerais écouter ces compositions jouées par un·e pianiste plutôt qu'un programme. Mais c'est vrai que pour ça il faudrait faire appel à un de ces foutus êtres humains.

En plus de ça, il y a le drone de Planets qui reflète à échelle les orbites des planètes, une autre piste basée sur le tarot, etc. Et l'artiste s'apprête à sortir un nouvel album le mois prochain, qui traite de collapsologie semble-t-il.




Vessel
Queen of Golden Dogs
(2018)
Queen of Golden Dogs de Vessel — en partie musique de chambre, en partie musiques électroniques contemporaines, aussi étrange et lumineux que la peinture de Remedios Varo sur la pochette. Danses médiévales électrifiées, chœurs résonants dans des labyrinthes de verre, le chant a capella de “Torno-Me Eles E Nau-E” cohabite avec les grooves paradoxaux hallucinés de “Glory Glory” qui ne sont pas sans rappeler les déconstructions de trance pointillistes de Lorenzo Senni. D'autres aspects me rappellent un peu Age Of de Oneohtrix Point Never mais en meilleur (j'aime OPN mais cet album-là était plutôt décevant à part “Same”). Et je ne serais pas étonnée d'apprendre qu'il y a des modes ou rythmes inhabituels là-dedans !




Ludwig A.F. Röhrscheid
Velocity (2018)
Je recommande ausssi les EPs de Ludwig A.F. Röhrscheid, surtout Velocity et Oxygen, parfaits pour avoir l'impression de flotter agréablement dans l'atmosphère liquide d'un monde futuriste. Velocity est plus rythmée, Oxygen plus ambient. Ça fait du bien.










(Là c'est la pochette du Keith Rowe,
étonnant et vraiment beau, mais
il y en a plein d'autres qui
sont super !)
Et il faut quand même que je parle d'AMPLIFY 2020 — un festival de musique organisé par Jon Abbey d'Erstwhile Records, annulé pour cause de COVID-19 et remplacé par une longue série de pistes expérimentales, toutes disponibles en téléchargement gratutit, par plein d'artistes que j'aime et plein que je ne connais pas encore. Il y en a plus de 200 pour le moment (!) et je ne suis pas tout, du coup je vous renvoie à la liste-critique en cours que tient Connor Kurtz alias velocifish (lui aussi musicien expérimental sous le nom Important Hair, dont je vous recommande les disques si vous aimez le drone et les musiques lowercase) : AMPLIFY 2020: Quarantine Diary

En gros je prends tout ce qu'il note 7 ou plus, et parfois quelques trucs en plus. Il y a des pistes vraiment excellentes dans le lot !

Notez que si tout est disponible sur Bandcamp, les téléchargements gratuits leurs coûtent quelques centimes à chaque fois — les fichiers non compressés sont aussi disponibles sur leur blog via WeTransfer, c'est moins pratique vu qu'il faut convertir et tagger à chaque fois mais c'est plus sympa.

samedi 25 juillet 2020

♪ 95 : En quête de la rivière de soupe démoniaque

J'aime beaucoup “Gazelles Dance” de Coultrain, sur son album Jungle Mumbo Jumbo — un tube de soul music expérimentale où les différents instruments semblent jouer au loup les uns avec les autres, jouer contre puis avec le chant, tout en restant très accrocheur. Le reste de l'album n'est malheureusement pas du même niveau — beaucoup d'acrobaties et de fioritures mais peu de chansons mémorables.

Du coup j'ai été ravie de découvrir I Don't Care Today (Angels & Demons in Lo​-​Fi) de MonoNeon, tout aussi excentrique mais nettement plus prenant, direct et improvisé ! Ça fait partie de l'ethos de l'artiste, comme il le décrit dans son manifeste : soul, blues et funk au cœur, expérimental à la surface, couleurs vives, juxtapositions bizarres, bricolages, vivre la musique plutôt que d'essayer d'être un grand musicien, ne pas avoir peur des imperfections. Du coup oui, c'est un peu de bric et de broc, ça part dans tous les sens, mais ça a un sacré charme et j'aime beaucoup !

En plus ce type porte les meilleures chaussures.


+


J'ai eu du mal à trouver un mot pour décrire l'impression que me fait 『鮎川のしづく』, un des derniers disques sortis par 青葉市子 (Ichiko Aoba). Et puis j'ai trouvé ça sur Wikipédia : « Shibui (渋い) (adjectif), ou shibumi (渋み) (substantif) se réfèrent en japonais à la sensation subjective produite par la beauté simple, subtile, et discrète. »

(『鮎川のしづく』 est un disque atypique dans la discographie de l'artiste, nettement plus connue pour ses albums de folk. Ici, c'est un album de phonographies surtout, mais personnelles, où l'on retrouve aussi quelques chansons enregistrées en extérieur avec les bruits environnants, une ou deux performances minimalistes, quelques poèmes récités, des glaçons qui cliquettent dans un verre de ginger ale. Chacune dessine un détail, un paysage, un moment. J'aime beaucoup les albums de fragments comme cela, ça révèle beaucoup sur la personne qui les fait, ce qui l'entoure.

À vrai dire, avant cet album, je n'avais jamais écouté d'album entier d'Ichiko Aoba. J'avais 『0』 et même 『0%』 sur mon disque dur depuis des années, mais bon, un album entier de chant et guitare acoustique en douceur, ça ne m'avait jamais trop motivée. Et puis comme l'heure et quart de 『鮎川のしづく』 ne me suffisait pas, j'avais envie de rester dans cet univers, j'ai écouté 『0』 à la suite. C'est un très bon album aussi. Surtout 「機械仕掛乃宇宙」, la piste de douze minutes plus expérimentale avec un leitmotiv.)


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Je me suis remise à écouter Bola aussi, ça faisait longtemps et c'est encore meilleur que dans mes souvenirs. Un projet entre IDM (en plus calme) et ambient techno (en plus rythmé), très travaillé, avec une ambiance plutôt spatiale-aquatique sur le premier album Soup, cinématographique sur Fyuti.

Ça, ce sont les deux que je connaissais déjà — depuis j'ai écouté Gnayse, un peu plus sombre et minimaliste, et Shapes, plus techno et dansant (c'est plus une collection de pistes qu'un album classique — chacune désignée par une forme géométrique en guise de titre). Tous ces disques sont bons, l'artiste sait y faire ! Ils sont aussi assez similaires. (J'ai un petit faible pour Soup.)


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Musiques électroniques urbaines et nocturnes : le trip hop dans les années 90, le dubstep dans les années 00… et récemment le deconstructed club. Influences industrielles, pas mal de basses, beaucoup de tension, souvent des sons de bris de glace ou d'armes à feu.

Je découvre encore, mais j'aime déjà beaucoup le son du label chinois Genome 6.66 Mbp ; leur première compile surtout, Vol. 1 avec dix-huit artistes, une palette de noirs rutilants, de noirs de suie et de flashes aveuglants, quelques influences inattendues et une beauté qui transparaît à travers le chaos. Une nouvelle incarnation d'un futurisme à la fois excitant et glaçant, comme a pu l'être le cyberpunk — ou simplement un présent avec davantage de style et d'allure.

Carrément bon aussi : l'EP Slip B de Slikback & Hyph11e, qui accentue encore les influences industrielles, l'agressivité, la vitesse et les textures au point que le disque se ressent plus vite qu'il ne s'entend.


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Mais le genre n'est pas seulement sombre : le mix d'Aïsha Devi pour FACT en est le pendant lumineux, un tour du monde ésotérique de musiques toutes métamorphosées, du taiko à des chants en plein de langues que je n'identifie pas toujours, d'une sorte de rap robotique japonais à des instrumentaux paisibles et mystérieux jusqu'à du jazz ECM. Avec une impression de calme paradoxale : le chaos, la densité, la brutalité caractéristiques du genre sont réduites au minimum pour laisser l'accent sur les atmosphères et les mélodies.



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Ou encore : Vision Quest de Maria & The Mirrors. Comme un trou de ver qui relierait la dance pop genre eurobeat et le power electronics, de la pop prise par une rage primitive complètement incontrôlable où l'on ne distinguerait plus que les grands traits dans un tourbillon de bruit. Par certains côtés ça me fait aussi un peu penser à un double maléfique de M.I.A..

(M.I.A. qui était bien en avance sur son temps d'ailleurs, elle avait quasiment sorti du deconstructed club avant la naissance du genre ! Et je n'ai commencé à l'écouter vraiment que tout récemment.)



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Et puis j'ai pas mal écouté Doppler.Shift de Yann Novak, un petit album agréable pour qui aime l'ambient et les drones : deux pistes assez courtes (vingt minutes chacune) réalisées à l'origine pour une installation et dans lesquelles on se perd agréablement. Ce n'était même pas censé sortir à l'origine, l'artiste a sorti ça à cause du covid-19, mais je ne dis pas non !

mardi 30 juin 2020

♪ 94 : Addendum étranger à l'héritage océanique

Jamila Woods
LEGACY! LEGACY!
(2019)
Betty Davis, Zora Neale Hurston, Nikki Giovanni, Sonia Sanchez, Frida Kahlo, Eartha Kitt, Miles Davis, Muddy Waters, Jean-Michel Basquiat, Sun Ra, Octavia Butler, James Baldwin.

Douze personnalités auxquelles Jamila Woods rend hommage en autant de chansons soul, sans parler d'elles directement mais en évoquant des sujets où elles lui ont donné inspiration, courage, ou lui ont fait ressentir quelque chose d'inédit. (Ce qui est très élégant et pertinent — tant d'autres admirent les doigts de qui leur montre les étoiles !)

Le mois dernier, je recommandais Negro Swan de Blood Orange pour ses accroches et son atmosphère aériennes ; Legacy! Legacy! aussi atteint une grâce crépusculaire dansante et émouvante, mais il va encore un peu plus loin et brille par son écriture, ses mélodies, la voix de Jamila Woods aussi. Classique et splendide.


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Jakob Ullmann
Fremde Zeit Addendum 5
(2019)
Jakob Ullmann continue d'ajouter des addendums à son Fremde Zeit Addendum, œuvre réductionniste majeure pour qui aime les compositions fantômatiques où les instruments s'approchent du silence. Toutes sont longues et différentes, je les recommande toutes mais ce cinquième volume est mon préféré je crois ! Sur papier, c'est un solo pour piano, mais on n'entend que peu de notes claires ici — les cordes du piano sont frottées (par trois assistants) pour prolonger le jeu infinitésimal, et ces vibrations donnent l'impression d'un souffle, presque un phénomène naturel, calme mais prégnant.




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Pub
>Single
(2002)
Je n'avais pas encore entendu d'album comme celui-là : des rythmes ambient dub/techno associés à du power ambient (= plein de couches sonores) dense et très organique, avec une dose de psychédélisme. Ce style a quelque chose de sauvage, et chaque piste adopte en plus une approche différente : sombres ou colorées, certaines ont de la tension ou une énergie contenue, une forte agitation en arrière-plan.








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Je me mets à la discographie d'Uwe Schmidt, loustic aux mille alias ; Atom Heart et Atom™ sont ses plus connus, mais c'est son label Rather Interesting qui a piqué ma curiosité en premier ! Une série d'albums très éclectique où il a changé de nom et de concept à chaque fois, qui se basent en général sur des beats plutôt relaxants et des touches d'humour fantaisistes.

En suivant les conseils de Jacob Ohrberg (qui a effacé son guide depuis), j'ai commencé par Naturalist, entre ambient et “glitch funk”, très prenant, où le thème de la nature semble sorti d'un peu nulle part quand Herr Schmidt se met à chanter que la nature c'est vraiment trop beau et qu'il faut boire du café ou quelque chose du genre. D'après les notes, l'album (sorti en 1998) était à écouter de préférence avant janvier 2004, mais franchement ça va !

J'aime aussi beaucoup Machine Paisley, plutôt psychédélique et un peu jazzy ; Flextone, ambient techno de très bonne facture qui combine grooves et ambiances froides (vous pouvez commencer par là si vous préférez un disque sérieux) ; Dots, ambient particulièrement narcotique qui rappelle (surtout sur son superbe final “Tonic Edge”) que sieur Cœur Atomique a collaboré avec Pete Namlook et Tetsu Inoue.

Je sais qu'à côté de ça il y a encore du hip hop (Mono™), du downtempo (Interactive Music), du glitch (DOS Tracks), et plein d'inspirations « exotiques », comme ses reprises cha-cha-cha, cumbia ou merengue de Kraftwerk sur El baile alemán, signé Señor Coconut. Y'a de quoi faire !


🏵


Jeu vidéo vénézuélien non officiel et non intéressant à jouer sorti sur Megadrive en 2004 (!), CrazyBus est devenu célèbre pour sa nullité mais aussi et surtout pour sa bande son époustouflante. Sans doute la plus improbable que j'ai jamais entendue ; si le projet avait été plus sérieux qu'une simple démo, ç'aurait été une réussite affligeante ou un échec absolument magistral.

Je vous laisse admirer et écouter ça.

Et vous pouvez télécharger cette bande son en FLAC gratuitement ici ! Une affaire !

On peut aussi trouver des remixes et reprises sur Youtube, j'aime bien celles qui modifient la mélodie pour l'accorder à une gamme.


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Thomas Köner
La Barca
(2009)
Thomas Köner a conçu La Barca comme un journal de voyage, enregistrant sur deux ans des sons de villes à travers le monde et les plongeant dans des nappes dark ambient. Ne vous attendez pas à changer d'atmosphère à chaque piste — ces drones qui accompagnent chaque lieu ne noient pas les enregistrements, mais ils sont une présence constante qui teinte tout de couleurs noires. En fait ça me rappelle un peu le Voyage au bout de la nuit de Céline, où le protagoniste fait le tour du monde mais n'arrive pas à échapper à son état d'esprit — sauf que Céline avait fini par me lasser un peu avec son type qui trouve tout également pourri, alors que La Barca me plaît beaucoup avec ses sons calmes, introspectifs, profonds voire mystérieux.

Une autre image qui m'est venue en tête à l'écoute est celle d'un port où l'on croiserait des gens de toutes nationalités, toujours de passage, portés par l'océan noir des sons.

(L'édition originale de douze pistes ne mentionnait pas les noms des villes mais uniquement leurs coordonnées, de quoi effacer un peu plus les repères ; la complète disponible sur Bandcamp révèle où l'on est.)

dimanche 29 mars 2020

♪ 91 : Couleurs d'un printemps calme

Satoshi Ashikawa
Still Way
1982


Un album de compositions pour harpe, piano, flûte et vibraphone qui dégage une impression de fragilité, une atmosphère paisible et agréable, empreinte de mystère. Ces mélodies semblent tourner en boucles lentement et laissent toujours quelque chose en suspens, des petites tensions irrésolues dans les espaces entre les notes.

Ce très beau disque sera malheureusement le seul de l'artiste, qui mourra peu de temps après ; et Wave Notation, c'est la série d'albums qu'il avait commencé à publier, et qui n'en comptera donc que trois (les autres sont un album d'ambient signé Hiroshi Yoshimura et des interprétations de Satie par Satsuki Shibano).

Je vous conseille l'édition avec la piste bonus, “Wrinkle”, un peu moins aérienne et plus sombre que les autres — comme un réveil dans une réalité qui ne serait pas moins étrange que les rêves qui l'ont précédée.

 ✧ Bandcamp




Carolina Eyck & American Contemporary Music Ensemble
Fantasias for Theremin and String Quartet
2016


La dernière fois que j'ai vu un thérémine en vrai, un c'était dans un musée : on pouvait l'essayer et il y avait un groupe de jeunes qui se marraient franchement en faisant des des wouuUUIIIOOOUuuuOOUIIIiiiu rigolos. J'ai attendu mon tour avant de faire moi aussi des ouIIIIIoouuWWwwiiOOUUU ridicules. Excellent instrument, y'a pas à dire.

Carolina Eyck en joue sérieusement ici, et ça me plaît beaucoup (1) que le son de l'instrument reste incongru et bizarroïde même quand il est maîtrisé et (2) que l'on laisse ce drôle d'oiseau prendre la place d'honneur ! Accompagné d'un quatuor à cordes sur des compositions élégantes, à l'étrangeté assumée, très évocatrices et très vivantes. Honnêtement j'adore, dommage que l'album soit si court (une demi-heure).

 ✧ Site officiel




Slayyyter
Slayyyter
2019


À l'époque où est sorti “Toxic” de Britney Spears, je n'avais pas voulu m'avouer que j'accrochais à ce tube. Pareil avec l'eurodance qui passait à la radio des années auparavant. C'était en partie du snobisme — envie d'affirmer mon style en écoutant des disques obscurs, inécoutables, « bonjour je suis nihiliste et j'écoute des trucs bizarres » (ce qui n'était pas faux, c'est toujours le cas, mais pourquoi se limiter à ça ? et pourquoi croire que les musiques plus difficiles seraient meilleures, ou plus respectables ?). C'était aussi en partie parce que j'avais vraiment du mal avec les musiques trop joyeuses, trop extraverties, surtout quand elles semblaient n'avoir aucun contrepoint et être un peu superficielles.

Cet album, c'est de l'électropop à la Britney Spears mais avec un petit peu de bubblegum bass en plus, elle enchaîne tube sur tube, tout est intense et cette fois je ne boude pas mon plaisir.




BRS (British Rhythm Services)
Spring Dom
2003


Si vous aimez la house funky avec du chant, cet EP est un petit bonbon : “Spring Dom” pour son chant qui me rappelle le trip hop à la Lamb, “Clubtronic” pour son vibrato sur les synthés (effet rétro que j'adore), “Miss You” pour son style nettement plus en retrait, presque évanescent, et pourtant carrément dansant. Trois pistes, trois réussites, rien à redire.




Stray
Chatterbox
2014


“Eazy Boy” m'est revenue dans la tête constamment ces derniers jours, elle m'obsède presque avec son atmosphère nocturne déformée dans tous les sens, cette basse qui pèse des tonnes, ces lumières éblouissantes, et surtout ce chant qui s'étire dans un psychédélisme à la limite du bad trip. Et le reste de l'EP vaut le coup aussi ! C'est du drum'n'bass / juke / footwork / ce genre de trucs.

 ✧ Bandcamp





Taku Sugimoto, Masahiko Okura, Antoine Beuger et Toshiya Tsunoda interprétés par Rhodri Davies et Ko Ishikawa
Compositions for Harp and Sho
2006

Si vos oreilles sont aguerries aux musiques expérimentales les plus radicales, que vous pouvez vous enquiller un album entier d'onkyo et prendre au sérieux les compositions les plus osées du groupe Wandelweiser, je vous recommande ce disque sans hésitation.

… Si vous hésitez, je vous le recommande quand même — ces genres dépassent souvent mes limites, pas mal de disques d'onkyo « pur » m'ennuient (y compris certains de Sugimoto — et pareil pour plusieurs disques d'Antoine Beuger). Mais ce disque-là me plaît beaucoup, pour ses équilibres subtils toujours maintenus entre harmonies et dissonances, présences et absences, timbres agréables et stridents (d'ailleurs il n'y a pas que de la harpe et du sho ici, la piste 4 utilise un dispositif électronique qui fait penser à une série d'alarmes). On est à mi-chemin entre la musique de chambre intimiste et le test ORL, la délicatesse et la froideur. Cette musique a sa propre beauté et surtout son propre sens.




落差草原 WWWW (Prairie WWWW)
盤 (Pán)
2018

Ce sont les rythmes qui m'accrochent en premier sur ce disque — deux percussionnistes qui jouent dans un style « tribal », du genre qu'on pourrait entendre chez ˙O˙Rang ou dans certains projets ambient. Là-dessus, le groupe développe une musique psychédélique, proche du folk, expérimentale. Il y a une chanteuse et un chanteur, tout est chanté en mandarin (je crois — le groupe est taïwanais) et les sonorités de cette langue apportent aussi pas mal je trouve ! Cet album est censé évoquer une île imaginaire et je trouve qu'il y parvient.

 ✧ Bandcamp

vendredi 28 février 2020

♪ 90 : Intérieurs futuristes exotiques et madeleines aux légumes

The Exotica Album d'Øyvind Torvund est un petit album adorable d'exotica expérimentale interprétée par un ensemble de musique de chambre. Plutôt excentrique (il y a même un court passage de noise là-dedans !) mais toujours très agréable, mélodique et coloré, on sent que le compositeur aime vraiment ce genre au charme un peu désuet et tenait à lui rendre un bel hommage. C'est parfaitement réussi, ce disque me donne le sourire à chaque écoute.









Veggie
de Food est un album de jazz expérimental qui commence par des touches colorées, intrigantes, électriques, des textures inhabituelles — avant que tout cela prenne forme, des solos sur des arrière-plans mi-chaotiques mi-atmosphériques, puis se définisse de plus en plus selon les pistes. Qui ne se ressemblent d'ailleurs pas tant que ça, on a l'impression de changer de genre à chacune. J'y découvre de nouvelles choses à chaque écoute. C'est édité chez Rune Grammofon, à rapprocher de Supersilent entre autres ! Mais avec des teintes plus vives.





Urban Sax est un projet nettement plus orienté vers la scène que vers les albums studio. Costumes étranges, lieux prestigieux, « murs de saxophones » joués par des dizaines de musiciens… je n'ai pas eu la chance d'assister à un de leurs concerts mais j'aimerais bien, ça a l'air spectaculaire ! En attendant, leurs albums studio valent aussi le coup : j'ai écouté leur premier, sorti en 1977, et leur dernier, Inside, sorti en 2014 — c'est celui-là que je préfère, avec un son plus clair, plus défini, plus subtil. On pourrait s'attendre à une puissance massive avec un tel ensemble mais cette musique est toute en retenue, c'est un orchestre de saxophones (et chœurs, et xylophones, et…) quasi-ambient qui joue en teintes discrètes et peu communes — parfois mélancoliques ou exotiques, parfois plus proches de compositions classiques propices à la rêverie, une musique qui révèle beaucoup de détails au fil des écoutes. J'avais découvert ça il y a quelques mois déjà et aimé, je n'avais pas trouvé les mots pour le décrire, j'y reviens aujourd'hui et j'aime encore plus.





Collaboration réjouissante pour les fans d'industriel et de dark ambient : Grav, où l'on retrouve, en plus de Merzbow qu'on ne présente plus, Asmus Tietchens (artiste expérimental dont la plupart des disques évoluent entre lowercase et industriel, avec une ou deux incursions dans la synthpop et un ton entre le sérieux cadavérique et le pince-sans-rire) et Kim Cascone (artiste qui a exploré glitch, microsound, lowercase, ambient psychédélique… PGR est son projet dark ambient). Résultat : des formes de vies sonores monstrueuses mais fascinantes, psychédéliques, où l'on entend la patte de chaque artiste (l'un ou l'autre domine selon les moments). C'est sorti en 1991 chez Silent Records.





Coup de cœur pour Sci-Fi Hi Fi: 04 de Funk D'Void, un mix de tech house avec une montée cool, psychédélique, des tendances progressive house et deep house — et un peu de mélancolie, sous-jacente au début mais qui prend les devants juste quand le mix atteint son apogée : le DJ ralentit un peu le tempo, la mélodie reste la même mais le style se fait un peu plus grave et bifurque sur deux chansons d'amour nostalgiques au milieu de cette urbanité futuriste. La descente, même si elle reste dans un style similaire, a des teintes plus sombres, un son plus techno aussi — il y a un petit passage où ça stagne un peu, mais le reste est vraiment super !





Je suis toujours fan d'FKA twigs ; son premier album était un peu décevant par rapport à ses EPs, mais Magdalene est excellent ! On y retrouve le R&B étrange et sensuel qui m'avait séduite dès ses débuts (surtout sur “Fallen Alien”, un coup de cœur immédiat, la clé qui m'aura finalement fait aimer tout l'album), mais ce disque-là est plus art pop, plus romantique, une tendresse avec une pointe d'étrangeté, une beauté qui se révèle moins facilement. “Cellophane” par exemple m'avait laissée de marbre quand je l'ai entendue en single mais fait une finale parfaite.






… Et parmi les bonnes suites de 2019 que j'ai écoutées (je ne fais pas de top cette année, la flemme, mais j'ai quand même regardé vite fait et trouvé plein de trucs que j'adore), je recommande :

 le dernier Bat for Lashes, Lost Girls — résolument dance pop, le style qui lui va le mieux (avec une “Vultures” qui ressemble à un clin d'œil au “Lazarus” de Bowie !),

 Animated Violence Mild de Blanck Mass, qui reprend la formule jouissive de World Eater mais est plus égal en qualité (World Eater était d'enfer sur les trois premières pistes et pas mal ensuite, ici tout est très bon) — soit de l'électro-industriel dansant et accrocheur, aux couleurs fluo, avec un chant hurlé-découpé où le chaos laisse entendre ce que l'on veut,

 Analog Fluids of Sonic Black Holes de Moor Mother est peut-être encore meilleur que son Fetish Bones précédent, clairement à écouter si vous avez envie d'un hip hop vraiment expérimental, torturé et que vous avez trouvé There Existed an Addiction to Blood trop classique,

 No Geography des Chemical Brothers vaut le coup si vous aimez le groupe (sinon vous pouvez l'ignorer),

 Le meilleur titre pour un album de Mézigue, j'y reviendrai peut-être plus tard mais il est déjà clairement plus réussi que Votez Mézigue ; “Du son pour mes chaussures” est un tube dans son style house habituel, “Plus jamais le même” est un tube aussi dans un style très différent, plus sérieux et moins orienté dancefloor,

 … et d'autres que j'oublie (faudra que je réécoute le Kate Tempest et le Matmos entre autres) !

lundi 27 janvier 2020

♪ 89 : Ode au sang sombre qui vit dans les bois

There Existed an Addiction to Blood de clipping. a des airs de long film d'épouvante. Les images sont frappantes dès l'intro, qui plante la scène sur le bord d'une autoroute — nuit noire, glaciale, ville hostile, et de véritables monstres prêts à vous sauter à la gorge. Ce n'est pas un album à concept mais ça y ressemble, et sa noirceur est fascinante (l'instru de “Club Down” à elle seule fait froid dans le dos). Disque accrocheur aussi, avec assez d'éléments mélodiques et entraînants (soul, gospel, chœurs ou simplement le flow incroyable de Daveed Diggs) pour ne pas que le disque sonne aride ou inhumain. (Cf. “Blood of the Fang” ou “He Dead”.) Expérimental toujours, comme les collaborations avec des artistes noise (notamment Pedestrian Deposit que j'aime beaucoup) — ou le final de dix-huit minutes, “Burning Piano” d'Annea Lockwood, composition qui consiste à mettre le feu à un piano et à enregistrer le tout, avec en option d'en jouer tant que c'est possible. Le groupe n'en fait rien et laisse parler les flammes et les cordes. Ces artistes savent mériter leurs longs plans-séquences; à part une ou deux pistes qui patinent un peu (“The Show” notamment), c'est un album magistral.


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Sutarti de Joshua Sabin : Une musique électro-acoustique au design impeccable, dont les dynamiques vont de plongées angoissantes à des dissonances rugueuses, le genre qui fait penser à des gouffres neigeux abrupts, beaux autant qu'hostiles — avec une certaine mélancolie entre les deux, dans ces samples vocaux fantômatiques.

L'album repose en plus sur un concept que je n'aurais probablement jamais deviné à l'écoute : il est basé sur des éléments de musiques folkloriques lithuaniennes, notamment un effet de canon volontairement dissonant (Schwebungsdiaphonie en allemand — ne m'en demandez pas plus, je n'ai toujours pas lu le PDF d'introduction à la théorie de la musique que j'ai téléchargé il y a dix ans).

C'est KiidCathedrale qui m'a fait découvrir, allez donc lire ce qu'elle écrit !


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Si vous aimez le violoncelle et les musiques instrumentales épurées mais émouvantes, je vous recommande Dark Wood de David Darling. Avec un tel instrument, même des touches subtiles résonnent avec gravité et profondeur, et l'artiste joue parfaitement de cet effet : sa musique paraît à la fois légère et solennelle. Si chaque piste évoque une image claire, il est difficile de mettre un nom sur les sentiments qu'elles évoquent. D'ailleurs, plutôt que de parler de la musique, le livret contient une courte nouvelle. Plusieurs compositions de David Darling ont été utilisées dans des films, je comprends pourquoi !


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L'Ode to the Queer Steppas de CCL — que Soundcloud m'a envoyé direct dans les oreilles sans que je le demande, j'oublie toujours qu'il y a une lecture automatique sur ce site — est un mix crépusculaire, sans point culminant ni drop, avec très peu de mélodies mais des rythmes fascinants. Et il captive une heure comme ça, rien qu'avec des rythmes. De quoi se rappeler que le dubstep pouvait aussi être un genre subtil (ce que Shackleton avait déjà su démontrer, d'ailleurs on le retrouve ici, aux côtés de Laurel Halo entre autres).


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16kbp Future Nostalgia (projet de ChickenHat sur RYM) est un album d'ambient en 16 kbps, comme son nom l'indique. Ça ne ressemble pas directement à de la musique de jeu vidéo — il y a pas mal de synthés mais aussi des violons, des percussions, même un tout petit peu de chant à un moment — mais ça donne un effet narcotique et très agréable de cocooning digital, carrément beau sur “Opiates” et “Arctic Landscape Studies” qui rajoutent des rythmes distants, psychédéliques, et une touche d'isolation / arctic ambient.

Je recommande ce disque aux personnes qui, comme moi, sont du genre à jouer seules à Undertale tasse de thé en main à une heure du mat', à mettre sur pause dans le monde de l'eau parce que l'endroit est agréable, pour écouter la musique de fond en boucle.


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“Held” de Malibu était la piste qui m'avait le plus marquée sur Mono no Aware, le très bon album multi-artistes du label Pan sorti en 2017. L'artiste vient de sortir son premier album, One Life : l'un des disques d'ambient les plus émouvants que j'ai pu écouter. Comme des chansons sans paroles et presque sans voix, incroyablement touchantes. Vingt-huit minutes à peine, mais vingt-huit minutes sublimes.

lundi 23 décembre 2019

♪ 88 : Le motif muté des cheveux cuivrés sur cette feuille d'orme


Forest Is Not What It Seems de 2muchachos (groupe russe malgré son nom) donne l'impression d'être dans un conte tiré d'un vieux livre, une histoire magique et inquiétante qui se passerait dans la forêt. C'est de l'ambient acoustique, avec quelques rythmes, un peu de chant, et un livret plein d'illustrations dessinées en sépia qui me donne même envie d'acheter le CD alors que je ne consomme plus que des MP3. À la fois reposant, mélancolique et par moments presque inquiétant.







Stereolab, groupe de pop anglo-français fondé en 1990 par Tim Gane et Lætitia Sadler, est un groupe dont je ne vais pas vous parler ce mois-ci. Je vais plutôt vous présenter The Uncommunity, groupe de musique industrielle qui date de la décennie précédente, où Tim Gane était paraît-il le seul à savoir jouer d'un quelconque instrument ! L'album que j'ai écouté est Ex-Oblivione, sorti sur cassette en 1983 : expérimentations avec boucles sur bandes magnétiques (celles avec des musiques passées à l'envers sont particulièrement réussies), bruitisme, dissonances, samples chelous, toutes les fondations du genre sont là, c'est même assez typique et pourtant il y a une sensibilité mélodique et rythmique là-dedans qui se démarque d'autres projets du genre (on est à la fois proches et loin de Throbbing Gristle par exemple, qui se réclamait faire de l'« anti-musique »). (Est-ce que j'aurais pensé ça si j'avais écouté le disque sans savoir le lien avec Stereolab, ou si j'avais moins l'habitude d'écouter de l'industriel ? Trop tard pour le savoir maintenant !)





À mi-chemin entre l'ambient house vaporeuse, émotionnelle et spirituelle de DJ Healer (encore un projet signé Prince of Denmark) et la vague de drum'n'bass très atmosphérique et cinématographique de Skee Mask, Djrum ou Autonomic, j'ai un album à vous conseiller : The Ambientist 1-10. Si vous aimez la dance music mais que vous avez envie de vous plonger dans un bain sonore réconfortant, c'est tout indiqué ! Pas de paysages ni de scènes à couper le souffle ici : le son est lo-fi, sans prétention, mais intime et très juste. Une sortie plutôt confidentielle, en éditions de cinquante cassettes (les premières n'avaient même pas de pochette).





Ça fait depuis les années 70 (!) que les briscards de Negativland croquent notre société avec leurs collages musicaux, et le concept n'a pas pris une ride — il est peut-être même encore plus pertinent aujourd'hui. True False traite entre autres de la culture du bonheur en entreprise, de la toute-puissance des billionnaires transhumanistes, de la désinformation jusqu'à l'effondrement annoncé de notre civilisation — bref, des sujets anxiogènes dont on entend parler tous les jours, mais cernés sous leurs angles les plus absurdes, poussés jusqu'au quasi-non-sens, avec une bonne dose d'humour. Ce disque peut être désespérant, hilarant ou les deux en même temps.

(Questions subsidiaires : la musique est-elle une forme de fiction ? Les albums de Negativland sont-ils des documentaires ?)





Et pour rester dans un trip décadence et fin de civilisation, vous connaissez DJ Bus Replacement Service ?

Son mix pour Resident Advisor en 2018 est une expérience mémorable. Pas tant au début, où elle passe simplement les pistes dont elle a envie (genre Sir Mix-a-Lot → Einstürzende Neubauten), le rythme cahote sans trop se réveiller, ça fait très amateur, sympathique mais on pourrait s'ennuyer un peu. Les choses sérieuses commencent quand la musique s'arrête de l'être, à commencer par la piste de rap sur Mussolini. Suivent “Roxanne” de The Police de Youtube où quand le mec dit “Roxanne” ça va plus vite, une reprise de Depeche Mode par une fanfare scolaire qui enchaîne sur un pastiche intitulé “Alan Charles Wilder Is Never Coming Back to Depeche Mode”, et là elle ne s'arrête plus, on part de plus en plus loin vers l'improbable, le moteur est en flammes et on fait des loopings bancaux dans tous les sens, l'artiste dynamite le reste des frontières qui pourraient encore subsister entre sérieux, pastiche, humours et horreurs, je ne divulgue pas plus mais ce programme qui commençait comme un petit délire amateur finit par devenir un spectacle d'humour noir à la fois désopilant et traumatisant.

Avec une meilleure technique, un groove nettement plus efficace et téléchargeable (parce que le mix RA n'est dispo qu'en streaming ou alors j'ai pas vu comment faire), il y a aussi Sheffield February 2018. Pas de craquage absolu ici mais on reste dans un éclectisme sans limites, avec un chien qui chante, une liste de courses récitée en rythme et en duo avec l'annonceur de Mortal Kombat ou encore des rageux qui hurlent « FUCK » en reprenant le thème de Tetris façon gabber. C'est de la bonne.

Enfin, je ne l'ai pas encore écouté mais sur 8th April 2019, elle mixe exclusivement des remixes de “Ice Ice Baby” pendant une heure.

mercredi 27 novembre 2019

♪ 87 : Les sept petites lumières de la tour de l'orient

D'habitude, les disques très languissants m'ennuient un peu, mais Somi fait ça carrément bien sur Petite Afrique, album de jazz vocal et de soul avec des accents de musiques africaines traditionnelles. Elle y raconte sa vie à Harlem, observe l'évolution du quartier, évoque des sujets concrets comme la gentrification ou la période du ramadan dans la communauté, laisse entendre les conversations dans les rues, les taxis, ou se remémore ses amours passées sur un ton mi-rêveur mi-mélancolique… Les mélodies sont douces et prenantes, la voix de l'artiste est vraiment belle.





Sur 日本の音楽, Hoshina Anniversary prend des éléments de gagaku et en fait des compositions électro-acoustiques étranges, souvent sans mélodie ou à moitié dissonantes, prenantes par leurs rythmes mais déstabilisantes par leur atmosphère. Selon l'humeur, elles peuvent même paraître menaçantes. Un disque qui me rappelle un petit peu le fameux Plux Quba de Nuno Canavarro (et 鯰上 de Sugai Ken, du coup), mais sans candeur, avec des rythmes bien plus présents et un ton plus grave, un peu influencé par certaines musiques électroniques contemporaines glitchées.

L'artiste a aussi fait de la dance music avant ça, acid techno ou electro house (bien éloigné de ce qu'on entend sur 日本の音楽 mais “Zangai”, sortie sur EP, fait la synthèse entre les deux). Il a aussi réalisé le thème pour l'anime Panty & Stocking with Garterbelt, ce que je n'aurais jamais deviné !




Ça fait depuis le début des années 90 que Sōichi Terada et Shinichiro Yokota font de la house qui donne le sourire. Pas très loin de la garage house, avec des sons synthétiques un peu rétro qui font penser aux jeux vidéo de la décennie*, quelques influences hip hop ou rock, une reprise d'Earth Wind & Fire… tout ça est sorti sur EPs vinyle comme il se doit, mais on retrouve aussi ces pistes sur deux compiles au nom du label, Far East Recording, sorties en 1992 et 1993. Il y a du bon sur les deux mais je préfère la première ! Écoutez au moins “Got to Be Real”, “Do It Again” ou “Sun Showered”, ça vous embellira votre journée.

* D'ailleurs Sōichi Terada a composé les bandes son des jeux Ape Escape, je n'y ai jamais joué mais ça me donne envie de tenter. Même si je préfère nettement jouer un singe qu'un garçon qui attrape des singes.




L'EP de musique électronique du mois : Clocktower d'Unknown Mobile, trois pistes pas facilement classables (éléments de deep house, de techno, d'ambient techno… voire de quelque chose comme du breakbeat mais là je m'avance sans doute) dont les rythmes techno, les nappes rêveuses, la progression et certains sons typés 1990s me rappellent une version instrumentale d'Underworld. Avec plein d'influences plus contemporaines en plus ! Deux pistes rythmées et une très calme, du tout bon.






J'avais déjà eu envie de vous parler de l'album éponyme de Black to Comm, mais comme il était difficile à décrire je n'avais fait que noter le nom dans ma grande liste bordélique. Seven Horses for Seven Kings, c'est plus facile : si vous ne l'avez pas déjà compris à la vue de la pochette, le cœur dissonant de trompettes aux allures de mouches géantes qui vous accueille dès les premières secondes vous ôtera tout doute sur là où l'artiste vous emmène — bienvenue en Enfer !

Musique électroacoustique théâtrale, très travaillée, où l'on entend aussi des percussions comme une marche de squelettes effrénée ou un piano lugubre à souhait, des chœurs ou encore un saxophone entre jazz et détresse (et pas question de se poser dans une noirceur confortable à la Bohren & Der Club of Gore — trop de tension pour cela). Quelques drones psychédéliques, de la guitare électrique et une éclaircie inattendue (le power ambient d'“Angel Investor”). L'horreur sur cet album a quelque chose de merveilleux.

(Et sinon, son album éponyme n'a pas cette noirceur infernale mais est très bon aussi, dans un registre expérimental, étrange et psychédélique.)




Récemment, j'ai lu Body and Soul de Frank Conroy, l'histoire d'un jeune pianiste prodige dans le New York des années 1940 ; lire ça en silence me paraissait dommage et je suis rarement d'humeur pour du classique, du coup j'ai mis Night Lights de Gerry Mulligan et c'était super. Un disque de cool jazz aux mélodies douces et à l'ambiance évocatrice : ces grandes villes américaines des décennies passées, les lumières nocturnes, l'avenir qui se dessinait, les belles promesses… à quelle point étaient-elles vraies, je ne sais pas trop. Mais ça reste un décor qui a du charme. Et puis j'aime beaucoup ce coup classique de la reprise de la piste-titre dans deux versions qui se répondent, avec un instrument en plus dans la version de 1965, comme si de nouvelles lumières venaient d'y être installées.

J'ai continué la lecture avec d'autres disques de jazz, c'était l'occasion : Eastern Sounds de Yusef Lateef et Mingus Ah Um de Charles Mingus m'ont beaucoup plu aussi (alors que j'avais toujours eu un peu de mal avec The Black Saint and the Sinner Lady), il y a d'autres classiques genre Brilliant Corners de Thelonious Monk qui me laissent encore de marbre mais j'y reviendrai.

La première partie du roman, où tout est découverte, est la plus réussie — les deux suivantes sont bonnes aussi mais un peu moins, le cadre reste le même et Convoy a du mal à développer son personnage principal de manière convaincante. Encore que, à la fin, j'ai écouté des disques plus sombres, Night Lights n'aurait plus collé.