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mercredi 26 août 2020

♪ 96 : La reine oxygénée et l'amplification des six milliards de polymètres

Davaajargal Tsaschikher
Re Exist (2020)
Davaajargal Tsaschikher est un artiste mongol — peut-être le seul que je connais, en tout cas le seul que je puisse citer de mémoire (de copier-coller). Il fait partie d'un groupe de rock que je n'ai pas écouté, mais sur son premier album solo, Re Exist, ce sont des compositions ambient expérimentales inspirées de musiques traditionelles mongoles qu'il présente, avec du morin khuur (instrument à cordes), des chants de gorge, le tengrisme comme inspiration… et une collaboration avec Alva Noto.

Je dis ambient mais cette musique n'a rien de léger : elle est intense, surprenante, sombre, parfois irréelle, chargée de mélancolie ou d'une puissance contenue. Toutes ne plairont pas à tout le monde, je suis sûre que beaucoup trouveront l'album inégal, mais personnellement j'aime tout cet univers. Et on sent très bien que les racines de cette musique-là sont ailleurs, c'est fascinant.




eRikm · Mistpouffers (2018)
J'ai mis du temps à comprendre ce qui me plaisait dans Mistpouffers d'eRikm, un disque de musique concrète à histoires et juxtapositions. Il y a déjà cette clarté dans les sons qui les rend instantanément présents, ces dynamiques qui font qu'on ne s'ennuie jamais — combinées à du mystère, de l'impossibilité même tant les sons ne correspondent jamais à une scène imaginable.

Et puis il y a autre chose, sur “L'aire de la Moure 2” (la meilleure piste, franchement excellente) : cette voix qui annonce des termes techniques d'aviation militaire, ces états, ces tâches à effectuer qui forment la structure de la composition, associée à des environnements sonores entre glitch et phonographies, sans que le lien avec la voix soit perceptible… et au milieu, quelques lignes de Paul Éluard. À vous de voir ce que vous voulez suivre : l'ordre imposé, la nature (?) ou la fantaisie. Ou si vous vous perdez à vouloir les réconcilier.

Bon, il est vrai que l'album brille surtout pour ses première et troisième pistes (la première se base sur une histoire islandaise traduite) ; “Poudre”, un enregistrement de feux d'artifices qui se termine en détonations qui pourraient évoquer une guerre, est moins intéressante, je la vois plutôt comme une interlude entre les deux autres. Mais l'album dans son ensemble est vraiment très bon.




Chris Korda
Six Billion People Can’t Be Wrong
(1999)
Dans le genre ultraprovocatrice, Chris Korda envoie du lourd. Elle est la fondatrice de l'Église de l'Euthanasie, qui prône « Tu ne procréeras point » et se base sur les quatre piliers du suicide, de l'avortement, du cannibalisme et de la sodomie. Son clip “I Like to Watch”, sorti à la suite du 11 septembre et banni partout, juxtapose des images de l'attentat avec des vidéos pornographiques. Elle a manifesté avec des slogans comme “Save the planet, kill yourself” ou “Eat people, not animals”.

Mais comme c'est pour sa musique que je parle d'elle : Six Million Humans Can't Be Wrong et The Man of the Future sont remplis de sacrées bonnes pistes de house, avec des sons volontairement synthétiques et artificiels mais de vrais grooves en plus de l'humour satirique. Six Million Humans Can't Be Wrong est plus fun (“Save the Planet, Kill Yourself” est un de ses meilleurs tubes) ; The Man of the Future est plus ouvertement sensible, avec la ballade “Nothing”, le groove entraînant mais chargé de pensées sombres de “When It Rains”, ou l'instrumentale “Bones” avec ses respirations qui a quelque chose de vraiment beau (j'aime quand la deep house est mélancolique).




Un exemple d'infographie de
poterie psychédélique de l'artiste,
et la pochette de son single
“Vizyon”.
La même Chris Korda a aussi sorti des compositions instrumentales à contraintes ; Akoko Ajeji et Polymeter par exemple sont des albums en « polymètres complexes », électroniques à tendance deep house sur Akoko Ajeji, piano jazzy 100 % synthétique sur Polymeter. L'artiste s'est efforcée d'associer au moins trois mètres différents par piste, avec des facteurs premiers supérieurs à 4 pour que ce soit intéressant (elle décrit son processus dans les notes de Polymeter, lisibles sur Bandcamp). Si je ne m'y connais pas assez en musicologie ni en maths pour tout suivre, je peux dire qu'Akoko Ajeji est un album cool, très original dans son genre (les compositions complexes et les sons cheap associés à cette esthétique, ça fonctionne étonnamment bien), mais que j'accroche moins à Polymeter, où ces sons basiques et froids nuisent plutôt. Je préférerais écouter ces compositions jouées par un·e pianiste plutôt qu'un programme. Mais c'est vrai que pour ça il faudrait faire appel à un de ces foutus êtres humains.

En plus de ça, il y a le drone de Planets qui reflète à échelle les orbites des planètes, une autre piste basée sur le tarot, etc. Et l'artiste s'apprête à sortir un nouvel album le mois prochain, qui traite de collapsologie semble-t-il.




Vessel
Queen of Golden Dogs
(2018)
Queen of Golden Dogs de Vessel — en partie musique de chambre, en partie musiques électroniques contemporaines, aussi étrange et lumineux que la peinture de Remedios Varo sur la pochette. Danses médiévales électrifiées, chœurs résonants dans des labyrinthes de verre, le chant a capella de “Torno-Me Eles E Nau-E” cohabite avec les grooves paradoxaux hallucinés de “Glory Glory” qui ne sont pas sans rappeler les déconstructions de trance pointillistes de Lorenzo Senni. D'autres aspects me rappellent un peu Age Of de Oneohtrix Point Never mais en meilleur (j'aime OPN mais cet album-là était plutôt décevant à part “Same”). Et je ne serais pas étonnée d'apprendre qu'il y a des modes ou rythmes inhabituels là-dedans !




Ludwig A.F. Röhrscheid
Velocity (2018)
Je recommande ausssi les EPs de Ludwig A.F. Röhrscheid, surtout Velocity et Oxygen, parfaits pour avoir l'impression de flotter agréablement dans l'atmosphère liquide d'un monde futuriste. Velocity est plus rythmée, Oxygen plus ambient. Ça fait du bien.










(Là c'est la pochette du Keith Rowe,
étonnant et vraiment beau, mais
il y en a plein d'autres qui
sont super !)
Et il faut quand même que je parle d'AMPLIFY 2020 — un festival de musique organisé par Jon Abbey d'Erstwhile Records, annulé pour cause de COVID-19 et remplacé par une longue série de pistes expérimentales, toutes disponibles en téléchargement gratutit, par plein d'artistes que j'aime et plein que je ne connais pas encore. Il y en a plus de 200 pour le moment (!) et je ne suis pas tout, du coup je vous renvoie à la liste-critique en cours que tient Connor Kurtz alias velocifish (lui aussi musicien expérimental sous le nom Important Hair, dont je vous recommande les disques si vous aimez le drone et les musiques lowercase) : AMPLIFY 2020: Quarantine Diary

En gros je prends tout ce qu'il note 7 ou plus, et parfois quelques trucs en plus. Il y a des pistes vraiment excellentes dans le lot !

Notez que si tout est disponible sur Bandcamp, les téléchargements gratuits leurs coûtent quelques centimes à chaque fois — les fichiers non compressés sont aussi disponibles sur leur blog via WeTransfer, c'est moins pratique vu qu'il faut convertir et tagger à chaque fois mais c'est plus sympa.

lundi 23 décembre 2019

♪ 88 : Le motif muté des cheveux cuivrés sur cette feuille d'orme


Forest Is Not What It Seems de 2muchachos (groupe russe malgré son nom) donne l'impression d'être dans un conte tiré d'un vieux livre, une histoire magique et inquiétante qui se passerait dans la forêt. C'est de l'ambient acoustique, avec quelques rythmes, un peu de chant, et un livret plein d'illustrations dessinées en sépia qui me donne même envie d'acheter le CD alors que je ne consomme plus que des MP3. À la fois reposant, mélancolique et par moments presque inquiétant.







Stereolab, groupe de pop anglo-français fondé en 1990 par Tim Gane et Lætitia Sadler, est un groupe dont je ne vais pas vous parler ce mois-ci. Je vais plutôt vous présenter The Uncommunity, groupe de musique industrielle qui date de la décennie précédente, où Tim Gane était paraît-il le seul à savoir jouer d'un quelconque instrument ! L'album que j'ai écouté est Ex-Oblivione, sorti sur cassette en 1983 : expérimentations avec boucles sur bandes magnétiques (celles avec des musiques passées à l'envers sont particulièrement réussies), bruitisme, dissonances, samples chelous, toutes les fondations du genre sont là, c'est même assez typique et pourtant il y a une sensibilité mélodique et rythmique là-dedans qui se démarque d'autres projets du genre (on est à la fois proches et loin de Throbbing Gristle par exemple, qui se réclamait faire de l'« anti-musique »). (Est-ce que j'aurais pensé ça si j'avais écouté le disque sans savoir le lien avec Stereolab, ou si j'avais moins l'habitude d'écouter de l'industriel ? Trop tard pour le savoir maintenant !)





À mi-chemin entre l'ambient house vaporeuse, émotionnelle et spirituelle de DJ Healer (encore un projet signé Prince of Denmark) et la vague de drum'n'bass très atmosphérique et cinématographique de Skee Mask, Djrum ou Autonomic, j'ai un album à vous conseiller : The Ambientist 1-10. Si vous aimez la dance music mais que vous avez envie de vous plonger dans un bain sonore réconfortant, c'est tout indiqué ! Pas de paysages ni de scènes à couper le souffle ici : le son est lo-fi, sans prétention, mais intime et très juste. Une sortie plutôt confidentielle, en éditions de cinquante cassettes (les premières n'avaient même pas de pochette).





Ça fait depuis les années 70 (!) que les briscards de Negativland croquent notre société avec leurs collages musicaux, et le concept n'a pas pris une ride — il est peut-être même encore plus pertinent aujourd'hui. True False traite entre autres de la culture du bonheur en entreprise, de la toute-puissance des billionnaires transhumanistes, de la désinformation jusqu'à l'effondrement annoncé de notre civilisation — bref, des sujets anxiogènes dont on entend parler tous les jours, mais cernés sous leurs angles les plus absurdes, poussés jusqu'au quasi-non-sens, avec une bonne dose d'humour. Ce disque peut être désespérant, hilarant ou les deux en même temps.

(Questions subsidiaires : la musique est-elle une forme de fiction ? Les albums de Negativland sont-ils des documentaires ?)





Et pour rester dans un trip décadence et fin de civilisation, vous connaissez DJ Bus Replacement Service ?

Son mix pour Resident Advisor en 2018 est une expérience mémorable. Pas tant au début, où elle passe simplement les pistes dont elle a envie (genre Sir Mix-a-Lot → Einstürzende Neubauten), le rythme cahote sans trop se réveiller, ça fait très amateur, sympathique mais on pourrait s'ennuyer un peu. Les choses sérieuses commencent quand la musique s'arrête de l'être, à commencer par la piste de rap sur Mussolini. Suivent “Roxanne” de The Police de Youtube où quand le mec dit “Roxanne” ça va plus vite, une reprise de Depeche Mode par une fanfare scolaire qui enchaîne sur un pastiche intitulé “Alan Charles Wilder Is Never Coming Back to Depeche Mode”, et là elle ne s'arrête plus, on part de plus en plus loin vers l'improbable, le moteur est en flammes et on fait des loopings bancaux dans tous les sens, l'artiste dynamite le reste des frontières qui pourraient encore subsister entre sérieux, pastiche, humours et horreurs, je ne divulgue pas plus mais ce programme qui commençait comme un petit délire amateur finit par devenir un spectacle d'humour noir à la fois désopilant et traumatisant.

Avec une meilleure technique, un groove nettement plus efficace et téléchargeable (parce que le mix RA n'est dispo qu'en streaming ou alors j'ai pas vu comment faire), il y a aussi Sheffield February 2018. Pas de craquage absolu ici mais on reste dans un éclectisme sans limites, avec un chien qui chante, une liste de courses récitée en rythme et en duo avec l'annonceur de Mortal Kombat ou encore des rageux qui hurlent « FUCK » en reprenant le thème de Tetris façon gabber. C'est de la bonne.

Enfin, je ne l'ai pas encore écouté mais sur 8th April 2019, elle mixe exclusivement des remixes de “Ice Ice Baby” pendant une heure.

mercredi 24 juillet 2019

♪ 83 : Rêves violets d'oiseaux zombies

Encore un bon album de pop japonaise des années 70 : 胎児の夢 (« Rêve foetal ») de 佐井好子 (Yoshiko Sai). Une jolie préciosité qui s'ouvre sur des passages jazz dansants, des mélodies très bien trouvées, le tout baigne dans une atmosphère onirique. Il y a un final de neuf minutes avec guitare flamenco, saxophone et grandes envolées où le chant quitte le terre-à-terre des mots pour aller papillonner dans les hauteurs, disparaître et revenir.







Les gars de chez D.KO sont revenus sur leur politique de ne sortir leur musique qu'en vinyle ! Ils ont une page Bandcamp maintenant, du coup j'ai enfin pu me payer Kestuf Daronne ? (toujours dans mon top 100) en vrai v0 et écouter ce qu'ils avaient sorti d'autre depuis. J'ai pris l'EP 33 Curial de Gabriel, entre acid et ambient house, super planant, qui prend son temps avec une piste de plus de treize minutes en plein milieu. (Gabriel, il est aussi dans le duo Rag Dabons, qui a sorti un clip à histoire avec Jésus qui serait en réalité Denver le Dernier Dinosaure.)

Mind Motion de Toke est très bon aussi, toujours estival mais dans un style plus rythmé avec des influences electro et broken beat.




J'ai toujours beaucoup aimé “Jynweythek” d'Aphex Twin, la jolie piste au piano préparé qui ouvre drukQs, et j'aurais bien aimé avoir tout un disque acoustique comme ça. Il y a bien eu Computer Controlled Acoustic Instruments pt. 2 récemment, mais… j'y reviens de temps en temps, à chaque fois il me laisse sur ma faim. Ce sont comme vingt minutes d'ébauches, d'esquisses, et ça se termine de façon abrupte, à se demander si Richard n'a pas eu tout simplement la flemme de terminer tout ça. J'ai juste gardé “piano un10 it happened” pour la mettre en avant-dernière piste sur ma compile.

Toujours chez Warp avec du piano préparé mais nettement mieux fini, il y a Ultraviolet de Kelly Moran : onze trajectoires courbes entre ambient et minimalisme, un beau disque avec un son très agréable, pas aussi oblique que celui d'Aphex mais quand même un peu.

Si vous avez d'autres recommandations de disques avec du piano préparé, je prends !


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Ornitheology de Chubby Wolf est un album d'ambient/drone étonnamment intime et émouvant. Deux longues pistes, qui auraient pu faire un album chacune ; “On Burned, Gauzed Wings” est plutôt calme et apaisante, mais aussi frêle et mélancolique : les drones y sont comme des vagues ou des soupirs retenus qui vacillent entre assonances et dissonances. “Phantasmagoria of Nothingness” est plus classique et plus sereine, mais garde ce sentiment de fragilité.

L'artiste n'a sorti qu'un album solo de son vivant et ce n'était pas celui-là ; si le nom Celer vous dit quelque chose, c'est le projet de Will Long qui fut son mari, ils ont travaillé ensemble sur plusieurs albums. J'aime aussi Celer, mais Ornitheology me parle davantage.




Dire qu'Orienting Reponse est dépouillé serait un euphémisme. C'est du minimalisme extrême, non dénué d'émotions mais austère comme peu de choses peuvent l'être de nos jours ; une composition en multiples fragments répétitifs pour guitare seule, composée par Sarah Hennies pour Cristián Alvear. La guitare n'y est pas toujours jouée comme une guitare, d'ailleurs Sarah Hennies présente la composition comme un défi qu'elle s'est lancée, pour voir si elle pouvait réussir à atteindre la même intensité avec une guitare qu'avec les percussions pour lesquelles elle écrit habituellement.

Il n'y a presque aucune progression ici, seule la répétition puis la non-répétition de phrases très courtes, et les légères imperfections du jeu du guitariste. Ça suffit à émouvoir, d'une manière très singulière.

Il y a des disques pour instrument solo où l'on s'étonne des sons que peut sortir l'artiste de l'instrument, où on a l'impression d'en entendre plusieurs différents ; pas ici. Même si la guitare est parfois utilisée de manière percussive, tout est extrêmement concret. Ce qui impressionne, c'est le dénuement. Et, sans doute un peu par contraste avec les mouvements atonaux, la beauté des accords et mélodies.

Ça dure trois quarts d'heure ou bien le double : les faces A et B sont deux prises de la même composition, identiques à part dans les petites imperfections du jeu. Je le recommande si vous avez aimé Gather & Release de la même compositrice, ou November de Dennis Johnson.


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Et puis j'ai enfin écouté Fela Kuti. Un album, puis un autre parce que le premier était super, puis un autre, puis un autre. Il y a plein de trucs à dire sur Fela, plein de trucs que vous savez déjà probablement et que je ne sais pas encore, notamment sur son engagement politique et la situation au Nigéria à l'époque (je n'y connais rien !). troutmask sur RYM dit que c'est l'artiste qui a sorti les meilleurs singles dans les années 70, mais qu'il fallait considérer ces singles comme des albums parce que chaque chanson durait un quart d'heure. Je ne saurais pas dire quel disque j'ai préféré, honnêtement tous sont carrément bons.

jeudi 23 juin 2016

♪ 46 : Les Faux Hommes de Feu Transpercent les Diables Jumeaux

Faux-Jumeaux de Pierre-Yves Macé est un disque romantique expérimental, clair et paisible, rempli d'inattendu et d'étrangeté. C'est de la musique électro-acoustique, qui tend un peu vers le minimalisme, avec plein d'instruments différents (de la harpe, du vibraphone, du marimba, des gongs, des clarinettes, du piano, du carillon…).

Il y a quatre compositions en tout ; “Évocation” (dont le sujet, d'après le livret, est le temps et la mémoire) et “Faux-Jumeaux” confrontent jeux et reprises samplées de la même composition (une idée que j'avais déjà entendue ailleurs, notamment sur Nonextraneous Sounds de Mariel Roberts que j'aime beaucoup aussi). “Le Sentiment de la Nature aux Buttes-Chaumont”, inspiré par Le Paysan de Paris de Louis Aragon, comporte beaucoup de phonographies, ce qui est inattendu mais n'entame en rien la cohérence du disque.

Si ça vous tente, c'est un très beau disque ! J'en ai entendu parler ici : http://tzadikology.blogspot.fr/2014/05/pierre-yves-mace-faux-jumeaux.html



Il paraît que Betty Davis était une des premières artistes à jouer aussi ouvertement d'une séduction provocante et aggressive. On connaît trop souvent la variante racoleuse-publicitaire de ce genre d'attitude, où presque tout est dans l'image et les paroles, tellement peu dans le son… mais quand il y a du talent et du cœur derrière, c'est autre chose ! Son premier album est une demi-heure de funk / funk rock concis, ardent, où la tension ne se relâche pas d'un cheveu avant la dernière chanson et où Betty s'égosille la moitié du temps dans une attitude où le cool et le trash ne sont éloignés que d'un millimètre. J'ai encore beaucoup à découvrir dans le genre, mais j'espère en découvrir d'autres du même niveau !

À noter en passant — ça me fait bizarre de préciser ça — que l'artiste n'était pas que chanteuse, elle a écrit toutes ses chansons et s'est mise à la production aussi dès le disque suivant. Et pour l'anecdote, elle fut mariée à Miles Davis (c'est elle sur la pochette de Filles de Kilimanjaro) mais ça ne dura pas un an, Miles la trouvant trop jeune et trop impétueuse pour lui.





Vous aimez les musiques théâtrales et grandiloquentes qui partent dans tous les sens ? Les personnages de savants fous dans les histoires, le genre qui n'a que foutre de la raison ou de la retenue et se jette à corps perdu dans l'hubris le plus débridé en lançant des rires diaboliques, et qui gagne à la fin en plongeant le monde dans le chaos parce que c'est un génie malgré tout ? Naked City, Mr. Bungle, c'est votre came ? Le kitsch ne vous dérange pas ? Alors vous devriez écouter Devil Doll.

The Sacrilege of Fatal Arms est une piste-collage de 80 minutes de rock expérimental progressif symphonique gothique à personnalités multiples (rien qu'à voir la liste des genres à rallonge sur RYM, je me suis dit « il me faut ce truc »), un disque qui enchaîne tant de tensions et dénouements explosifs qu'on dirait la bande son de plusieurs films simultanés*, chantée en latin, anglais, allemand et français ; l'œuvre d'un mystérieux « Mr. Doctor », un Slovène Italien qui a recruté les membres de son projet Devil Doll sous l'annonce suivante : « Plus un homme est dominé par la raison, moins il a de chances d'atteindre la grandeur ; rares dans la plupart des domaines, et inexistants dans celui de l'art, sont ceux qui réussissent sans être dominés par l'illusion. » Ça va, il a le sens de la mise en scène, le mec !

Et il a du talent aussi. The Sacrilege of Fatal Arms, c'est un album d'artifices avant tout, ça sent la poudre aux yeux, parfois ça frise le ridicule… mais pour peu qu'on accroche, c'est quand même franchement bon.

Cela dit, j'ai écouté un autre disque du même projet, Dies Irae, et c'était sensiblement la même chose — ce qui m'a paru très décevant. Quand deux tours de magie reposent sur le même truc, le deuxième impressionne beaucoup moins. Je reste donc sur The Sacrilege of Fatal Arms.


* Il s'agit bien d'une bande originale, d'ailleurs ; d'un film du même nom, et écrit et réalisé par Mr. Doctor lui-même, bien sûr.





Je dois bien avouer que cet album de Meira Asher m'a fait peur au début… Une telle pochette et un tel titre, ça annonce tout de suite une musique torturée. Et effectivement, elle l'est. Mais c'est rare d'écouter une musique aussi douloureuse qui ait autant de facettes.

Présenté comme un « cauchemar », un « exorcisme » et un « opéra électronique » — industriel serait plus exact, vraiment, l'album n'est qu'en partie électronique —, Spears Into Hooks a des influences qui vont du power electronics au klezmer, des passages qui peuvent faire penser à Swans ou à Diamanda Galás, on ne sait jamais où l'artiste nous emmène. Neuf pistes et autant, si ce n'est davantage, de styles. “Weekend Away Break” avec sa rengaine d'avant-guerre donne la nausée. “Me Last Granny” avec sa voix presque seule est terrifiant.

Il s'agit aussi d'un album à thème politique, sur Israël dans les années 1990. Ça se traduit par de la tension, de la rancœur et de la violence partout. C'est un cauchemar polymorphe, captivant, je pensais l'écouter juste une fois pour voir mais j'y retourne plus souvent que je ne l'aurais imaginé.

https://meiraasher.bandcamp.com/album/spears-into-hooks-2
http://www.crammed.be/index.php?id=37&rel_id=129





The Fireman, c'est le projet ambient house de Youth (le bassiste de Killing Joke) et Paul McCartney. Rushes est un album doucement psychédélique, ensoleillé, avec beaucoup de guitares, quelques instruments exotiques… un album électronique qui utilise pas mal de sons acoustiques et n'en est que plus agréable, même si nappes et samples ne sont pas en reste. On ne dirait pas à l'écoute que les artistes viennent d'horizons qui n'ont rien à voir !

Les répétitions, très présentes, ne pèsent jamais. Et moi qui ai toujours trouvé le gros album d'ambient house (The Orb's Adventures Beyond the Ultraworld) décevant, trop long, avec des passages lourdingues… je dois dire que je lui préfère nettement cette alternative.

Leur album précédent était plus électronique, je ne l'ai pas beaucoup écouté encore. Je n'ai pas encore écouté le suivant, sorti dix ans après, paraît qu'il ressemble à Animal Collective (je ne sais pas encore si c'est une bonne chose).





Fallen Angel de Serafuse me fait penser à du verre. Une construction en verre, froide, brillante, complexe, avec des reflets irisés. C'est un album d'ambient techno avec quelques aspects arctic ambient, drone ou space ambient, un disque peu connu sorti chez Charrm, le label de :zoviet*france:. L'artiste (ou le groupe ?) n'a sorti que ce disque-là, de manière anonyme — aucune information nulle part, rien avant, rien après. L'artiste connu le plus proche serait Biosphere, je pense. Ça fait depuis des mois que j'écoute Fallen Angel et il m'est arrivé de regarder ma montre et de me dépêcher de rentrer chez moi pour avoir le temps de l'écouter en entier. Une perle cachée.