Affichage des articles dont le libellé est deep house. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est deep house. Afficher tous les articles

mercredi 27 novembre 2019

♪ 87 : Les sept petites lumières de la tour de l'orient

D'habitude, les disques très languissants m'ennuient un peu, mais Somi fait ça carrément bien sur Petite Afrique, album de jazz vocal et de soul avec des accents de musiques africaines traditionnelles. Elle y raconte sa vie à Harlem, observe l'évolution du quartier, évoque des sujets concrets comme la gentrification ou la période du ramadan dans la communauté, laisse entendre les conversations dans les rues, les taxis, ou se remémore ses amours passées sur un ton mi-rêveur mi-mélancolique… Les mélodies sont douces et prenantes, la voix de l'artiste est vraiment belle.





Sur 日本の音楽, Hoshina Anniversary prend des éléments de gagaku et en fait des compositions électro-acoustiques étranges, souvent sans mélodie ou à moitié dissonantes, prenantes par leurs rythmes mais déstabilisantes par leur atmosphère. Selon l'humeur, elles peuvent même paraître menaçantes. Un disque qui me rappelle un petit peu le fameux Plux Quba de Nuno Canavarro (et 鯰上 de Sugai Ken, du coup), mais sans candeur, avec des rythmes bien plus présents et un ton plus grave, un peu influencé par certaines musiques électroniques contemporaines glitchées.

L'artiste a aussi fait de la dance music avant ça, acid techno ou electro house (bien éloigné de ce qu'on entend sur 日本の音楽 mais “Zangai”, sortie sur EP, fait la synthèse entre les deux). Il a aussi réalisé le thème pour l'anime Panty & Stocking with Garterbelt, ce que je n'aurais jamais deviné !




Ça fait depuis le début des années 90 que Sōichi Terada et Shinichiro Yokota font de la house qui donne le sourire. Pas très loin de la garage house, avec des sons synthétiques un peu rétro qui font penser aux jeux vidéo de la décennie*, quelques influences hip hop ou rock, une reprise d'Earth Wind & Fire… tout ça est sorti sur EPs vinyle comme il se doit, mais on retrouve aussi ces pistes sur deux compiles au nom du label, Far East Recording, sorties en 1992 et 1993. Il y a du bon sur les deux mais je préfère la première ! Écoutez au moins “Got to Be Real”, “Do It Again” ou “Sun Showered”, ça vous embellira votre journée.

* D'ailleurs Sōichi Terada a composé les bandes son des jeux Ape Escape, je n'y ai jamais joué mais ça me donne envie de tenter. Même si je préfère nettement jouer un singe qu'un garçon qui attrape des singes.




L'EP de musique électronique du mois : Clocktower d'Unknown Mobile, trois pistes pas facilement classables (éléments de deep house, de techno, d'ambient techno… voire de quelque chose comme du breakbeat mais là je m'avance sans doute) dont les rythmes techno, les nappes rêveuses, la progression et certains sons typés 1990s me rappellent une version instrumentale d'Underworld. Avec plein d'influences plus contemporaines en plus ! Deux pistes rythmées et une très calme, du tout bon.






J'avais déjà eu envie de vous parler de l'album éponyme de Black to Comm, mais comme il était difficile à décrire je n'avais fait que noter le nom dans ma grande liste bordélique. Seven Horses for Seven Kings, c'est plus facile : si vous ne l'avez pas déjà compris à la vue de la pochette, le cœur dissonant de trompettes aux allures de mouches géantes qui vous accueille dès les premières secondes vous ôtera tout doute sur là où l'artiste vous emmène — bienvenue en Enfer !

Musique électroacoustique théâtrale, très travaillée, où l'on entend aussi des percussions comme une marche de squelettes effrénée ou un piano lugubre à souhait, des chœurs ou encore un saxophone entre jazz et détresse (et pas question de se poser dans une noirceur confortable à la Bohren & Der Club of Gore — trop de tension pour cela). Quelques drones psychédéliques, de la guitare électrique et une éclaircie inattendue (le power ambient d'“Angel Investor”). L'horreur sur cet album a quelque chose de merveilleux.

(Et sinon, son album éponyme n'a pas cette noirceur infernale mais est très bon aussi, dans un registre expérimental, étrange et psychédélique.)




Récemment, j'ai lu Body and Soul de Frank Conroy, l'histoire d'un jeune pianiste prodige dans le New York des années 1940 ; lire ça en silence me paraissait dommage et je suis rarement d'humeur pour du classique, du coup j'ai mis Night Lights de Gerry Mulligan et c'était super. Un disque de cool jazz aux mélodies douces et à l'ambiance évocatrice : ces grandes villes américaines des décennies passées, les lumières nocturnes, l'avenir qui se dessinait, les belles promesses… à quelle point étaient-elles vraies, je ne sais pas trop. Mais ça reste un décor qui a du charme. Et puis j'aime beaucoup ce coup classique de la reprise de la piste-titre dans deux versions qui se répondent, avec un instrument en plus dans la version de 1965, comme si de nouvelles lumières venaient d'y être installées.

J'ai continué la lecture avec d'autres disques de jazz, c'était l'occasion : Eastern Sounds de Yusef Lateef et Mingus Ah Um de Charles Mingus m'ont beaucoup plu aussi (alors que j'avais toujours eu un peu de mal avec The Black Saint and the Sinner Lady), il y a d'autres classiques genre Brilliant Corners de Thelonious Monk qui me laissent encore de marbre mais j'y reviendrai.

La première partie du roman, où tout est découverte, est la plus réussie — les deux suivantes sont bonnes aussi mais un peu moins, le cadre reste le même et Convoy a du mal à développer son personnage principal de manière convaincante. Encore que, à la fin, j'ai écouté des disques plus sombres, Night Lights n'aurait plus collé.

mercredi 24 juillet 2019

♪ 83 : Rêves violets d'oiseaux zombies

Encore un bon album de pop japonaise des années 70 : 胎児の夢 (« Rêve foetal ») de 佐井好子 (Yoshiko Sai). Une jolie préciosité qui s'ouvre sur des passages jazz dansants, des mélodies très bien trouvées, le tout baigne dans une atmosphère onirique. Il y a un final de neuf minutes avec guitare flamenco, saxophone et grandes envolées où le chant quitte le terre-à-terre des mots pour aller papillonner dans les hauteurs, disparaître et revenir.







Les gars de chez D.KO sont revenus sur leur politique de ne sortir leur musique qu'en vinyle ! Ils ont une page Bandcamp maintenant, du coup j'ai enfin pu me payer Kestuf Daronne ? (toujours dans mon top 100) en vrai v0 et écouter ce qu'ils avaient sorti d'autre depuis. J'ai pris l'EP 33 Curial de Gabriel, entre acid et ambient house, super planant, qui prend son temps avec une piste de plus de treize minutes en plein milieu. (Gabriel, il est aussi dans le duo Rag Dabons, qui a sorti un clip à histoire avec Jésus qui serait en réalité Denver le Dernier Dinosaure.)

Mind Motion de Toke est très bon aussi, toujours estival mais dans un style plus rythmé avec des influences electro et broken beat.




J'ai toujours beaucoup aimé “Jynweythek” d'Aphex Twin, la jolie piste au piano préparé qui ouvre drukQs, et j'aurais bien aimé avoir tout un disque acoustique comme ça. Il y a bien eu Computer Controlled Acoustic Instruments pt. 2 récemment, mais… j'y reviens de temps en temps, à chaque fois il me laisse sur ma faim. Ce sont comme vingt minutes d'ébauches, d'esquisses, et ça se termine de façon abrupte, à se demander si Richard n'a pas eu tout simplement la flemme de terminer tout ça. J'ai juste gardé “piano un10 it happened” pour la mettre en avant-dernière piste sur ma compile.

Toujours chez Warp avec du piano préparé mais nettement mieux fini, il y a Ultraviolet de Kelly Moran : onze trajectoires courbes entre ambient et minimalisme, un beau disque avec un son très agréable, pas aussi oblique que celui d'Aphex mais quand même un peu.

Si vous avez d'autres recommandations de disques avec du piano préparé, je prends !


𝄞


Ornitheology de Chubby Wolf est un album d'ambient/drone étonnamment intime et émouvant. Deux longues pistes, qui auraient pu faire un album chacune ; “On Burned, Gauzed Wings” est plutôt calme et apaisante, mais aussi frêle et mélancolique : les drones y sont comme des vagues ou des soupirs retenus qui vacillent entre assonances et dissonances. “Phantasmagoria of Nothingness” est plus classique et plus sereine, mais garde ce sentiment de fragilité.

L'artiste n'a sorti qu'un album solo de son vivant et ce n'était pas celui-là ; si le nom Celer vous dit quelque chose, c'est le projet de Will Long qui fut son mari, ils ont travaillé ensemble sur plusieurs albums. J'aime aussi Celer, mais Ornitheology me parle davantage.




Dire qu'Orienting Reponse est dépouillé serait un euphémisme. C'est du minimalisme extrême, non dénué d'émotions mais austère comme peu de choses peuvent l'être de nos jours ; une composition en multiples fragments répétitifs pour guitare seule, composée par Sarah Hennies pour Cristián Alvear. La guitare n'y est pas toujours jouée comme une guitare, d'ailleurs Sarah Hennies présente la composition comme un défi qu'elle s'est lancée, pour voir si elle pouvait réussir à atteindre la même intensité avec une guitare qu'avec les percussions pour lesquelles elle écrit habituellement.

Il n'y a presque aucune progression ici, seule la répétition puis la non-répétition de phrases très courtes, et les légères imperfections du jeu du guitariste. Ça suffit à émouvoir, d'une manière très singulière.

Il y a des disques pour instrument solo où l'on s'étonne des sons que peut sortir l'artiste de l'instrument, où on a l'impression d'en entendre plusieurs différents ; pas ici. Même si la guitare est parfois utilisée de manière percussive, tout est extrêmement concret. Ce qui impressionne, c'est le dénuement. Et, sans doute un peu par contraste avec les mouvements atonaux, la beauté des accords et mélodies.

Ça dure trois quarts d'heure ou bien le double : les faces A et B sont deux prises de la même composition, identiques à part dans les petites imperfections du jeu. Je le recommande si vous avez aimé Gather & Release de la même compositrice, ou November de Dennis Johnson.


𝄢


Et puis j'ai enfin écouté Fela Kuti. Un album, puis un autre parce que le premier était super, puis un autre, puis un autre. Il y a plein de trucs à dire sur Fela, plein de trucs que vous savez déjà probablement et que je ne sais pas encore, notamment sur son engagement politique et la situation au Nigéria à l'époque (je n'y connais rien !). troutmask sur RYM dit que c'est l'artiste qui a sorti les meilleurs singles dans les années 70, mais qu'il fallait considérer ces singles comme des albums parce que chaque chanson durait un quart d'heure. Je ne saurais pas dire quel disque j'ai préféré, honnêtement tous sont carrément bons.

mercredi 27 février 2019

♪ 78 : Îles tropicales enneigées rivales

Alex Kassian
Hidden Tropics

(Utopia Records, 2018)
Dans le domaine des musiques mi-deep house, mi-ambient exotiques, dont le groove est tellement posé qu'il s'évapore presque, je vous recommande carrément Hidden Tropics d'Alex Kassian (DJ et compositeur de musiques pour danse et théâtre, si ça peut vous aider à le situer). La description officielle n'évoque que le Japon comme influence, ce qui s'entend dans certaines structures minimalistes, mais j'ai l'impression qu'il pioche des éléments un peu partout pour brouiller les pistes, inventer un cadre imaginaire. Il y a autant sinon plus d'instruments à vent, bois, percussions acoustiques diverses que de beats ici, en fait il n'y a que la piste titre qui tient de la house ; toutes les autres forment un environnement ambient coloré plus mystérieux à explorer, structure qui fonctionne étonnamment bien, je n'ai pas arrêté d'écouter ce disque ces derniers jours.

C'est le seul EP de l'artiste pour le moment, mais si ça vous plaît, jetez aussi une oreille aux autres disques du label (Utopia Records) !




Patti Austin
Every Home Should Have One
(Qwest, 1981)
Every Home Should Have One de Patti Austin est à l'image de sa pochette, avec ses effets sur les synthés et les guitares, son glamour, son rose néon — les années 80 plein les yeux et les oreilles ! Parfois j'aime vraiment quand la musique a un côté daté ; ça dépend surtout de si elle a gardé son énergie ou pas, ici rien à redire, ce type de pop vieillit très bien.* La meilleure chanson est la première (Do you looove meCan we still be a part of tomorrow ♬) mais l'album en entier est concis, accrocheur, avec assez de groove pour que même la plupart des ballades tiennent la route. À noter que c'est Quincy Jones qui a produit le disque, on me dit qu'il faudra que j'écoute d'autres disques de Quincy Jones en plus d'autres disques de Patti Austin. Je précise que je n'ai prêté aucune attention aux paroles, j'ai juste remarqué que celles de la piste-titre ressemblent plus à une réclame pour de l'électroménager qu'à une déclaration d'amour ; c'est sans doute cet aspect-là de la musique qui a mal vieilli et qu'on pourra lui reprocher. En même temps, bon, les chansons d'amour…

* Autre exemple que j'adore : “Don't Make Me Wait” de Bomb the Bass (encore mieux avec le clip). Sur l'album Into the Dragon, qui ressemble plus à un maxi single pour “Megablast (Hip Hop on Precinct 13)” qu'à un vrai album, mais il vaut le coup pour ces deux pistes-là plus une ou deux !




Burial
Rival Dealer

(Hyperdub, 2013)
Tout ce que je connaissais de Burial jusqu'à présent, c'était Untrue — un disque sur lequel j'avais changé pas mal d'avis, pour finalement concéder que seule “Etched Headplate” me plaisait vraiment là-dedans. Untrue se répète un peu trop, son ton est juste mais monotone, avec les mêmes rythmes et idées qui reviennent en boucle…

Je lui préfère nettement Rival Dealer. On sent que c'est le même artiste, mais tout sur cet EP est heurté, fragmenté, les beats comme échos pour s'y retrouver dans le chaos urbain, des présences humaines que l'on perd et que l'on retrouve, une véritable histoire se laisse deviner. Un message, aussi, inattendu et qui fait du bien ! C'est un disque sensible, marquant. Inégal aussi, parce que si Burial est carrément doué pour jouer dans les tons bitume, nuit noire et néon, ses teintes gaies et colorées sont trop appuyées, limite laides. Ce qui aurait coulé un disque moins bon, mais ici, et avec de tels contrastes, ça fonctionne quand même.




Sachiko M + Ryuichi Sakamoto
Snow, Silence, Partially Sunny
(Commmons, 2012)
Comment j'ai pu rater ça : une collaboration entre Sachiko M et Ryuichi Sakamoto ! Snow, Silence, Partially Sunny est une composition élégante, délicate mais austère et presque brutale, en plusieurs phases qui vont du plus sombre et froid au plus coloré. Sachiko M est parfaitement dans son élément avec des ondes sinusoïdales pures, Ryuichi Sakamoto la suit au début avec de l'atonalité, des grincements métalliques stridents, des grondements sombres et lointains… Plus loin, quelques notes apparaissent, fragiles, éparses, comme des flocons ou des perce-neige. Les mélodies n'éclosent qu'à la fin dans cette série de scènes hivernales. Tout me plaît mais c'est à ce moment-là que la musique prend une autre dimension, comme si des personnages émergeaient, ou du moins un personnage émergeait dans le paysage.

Alors oui, il faut aimer les dissonances et le bruit pour apprécier ce disque, le passage le plus accessible étant quand même des « iiiiiiiii » stridents électroniques superposés à des mélodies lentes au piano. D'ailleurs attention aux bourdonnements si vous écoutez au casque. Mais si on aime, c'est vraiment très beau !

Si vous n'aimez pas le bruit, écoutez plutôt async de Ryuichi Sakamoto en solo si vous ne l'avez pas fait, il n'y a pas de « iiiiiiii » stridents là-dedans et c'est super aussi.




Michael Prime
Borneo
(Mycophile, 2007)
Borneo de Michael Prime est une exploration de l'île et des espèces qui y vivent, perçue avec deux sens différents — l'un humain, l'autre non. On commence en pleine ville où tout va très vite, l'agitation humaine est partout, la foule, les bruits, les musiques ; on n'entendra plus aucune présente humaine par la suite, mais planter le décor de cette manière colore tout ce qui suivra. Prime se focalise ensuite sur un lieu ou une espèce par piste… et ce qui est particulier, c'est qu'en plus des enregistrements audio directs, on a des enregistrements de signaux bioélectriques de la faune et de la flore, soit des sons aux timbres électroniques (un peu acidulés) mais de facture complètement organique. Le voyage sonore dure deux heures. Et on passe de sujets clairement identifiés (“Rafflesia”, “Montane Forest”) à des présences complètement inconnues, parfois déstabilisantes (“Hungry Ghosts”). La dernière partie de cette piste-là est un peu longuette, tout le reste est super.

jeudi 27 septembre 2018

♪ 73 : Portrait stratégique de la ballade du feu noir

Il semble que la drum and bass atmosphérique connaisse un renouveau ces derniers temps, et ça n'est pas pour me déplaire ! J'avais déjà recommandé Fabriclive 50: Autonomic ici ; les nouveaux albums de Skee Mask et Djrum vont encore plus loin.

Compro de Skee Mask, déjà : une atmosphère solitaire, froide, diffuse. C'est même un album d'ambient au début, avec une lenteur et un minimalisme qui forcent le calme et l'attention ; les beats prennent tout leur temps pour se mettre en place, un quart d'heure facile, et ce n'est qu'au bout d'une demi-heure qu'on entend un think break — sur une seule piste, pas plus, comme un clin d'œil au passé. Une autre piste emprunte un peu de la noirceur de l'UK bass contemporaine, genre qui aura évolué en parallèle. Il est presque étonnant que ce disque ne soit pas un mix continu mais une collection de pistes, qui pourtant marquent une progression très lente du froid au chaud, plus mélodique, plus rythmé.

·

Portrait with Firewood de Djrum, ensuite, qui fait suite au magnifique EP Broken Glass Arch sorti l'an dernier (et qui est une recommandation facile si vous l'avez aimé, c'est dans le même style). Une production tout aussi fine et un son nettement plus chaud, intimiste que sur Compro ; on a beau savoir que l'artiste fait de la bass music, les rares éléments qui tiennent encore de ce genre sont si loin qu'on ne les entend qu'en tendant l'oreille (exception faite de “Showreel, Pt. 3”). Ce sont le piano, le xylophone, les voix qui sont au premier plan, une musique qui émeut et dont les attaches à la dance music ne sont que ténues.


· • ·


Il y a eu des disques de downtempo sombres, quasiment tous ceux de trip hop l'étaient un peu, mais le genre fut loin d'aller aussi loin qu'il aurait pu dans les abysses. Pour preuve : Blackmouth, un projet qui combine downtempo, dark ambient et industriel… mené par Jarboe, la chanteuse de Swans. Les instrumentaux n'auraient pas détonné dans une bande originale de Silent Hill, mais impossible de reléguer cette musique à du décor avec cette voix, tour à tour cruelle, torturée, dérangée — une noirceur âcre, malsaine, un personnage aux personnalités multiples (cf. “The Black Pulse Grain”, “And I Call Myself Hag”) qui aurait tout de la sorcière dans une société superstitieuse.

Blackmouth fait mouche quand le groupe reste suggestif ou assez minimaliste, ce qui est le cas la plupart du temps ; ce n'est que sur les trois dernières pistes qu'il se plante un peu, entre les ficelles grossières de “Seduce and Destroy” (dans le genre intense, “The Burn” est autrement plus réussie) et les remixes qui n'avaient rien à faire là. Bidouiller un peu la liste de lecture ne fait pas de mal, la musique en vaut la peine.

·

Pour changer complètement d'ambiance tout en gardant un des ingrédients, ma recommendation dance music du mois : Late Night Sessions de DJ Harvey*, un mix de house aux accents downtempo, super bon, deep mais avec des pistes de garage house aussi (ça date de 1996 sans pour autant oublier ce qui se faisait avant). C'est surtout le chant de “Garden of Earthly Delights” qui me reste en tête et me fait revenir à ce disque, mais pour vous donner le niveau, “New Day” de Round Two n'est même pas éclipsée par les autres.

* Aucun rapport avec PJ, du moins pas à ma connaissance. (Mais j'avoue que la ressemblance des noms a dû jouer dans mon envie d'écouter le disque.)


· • ·


Ryoko Akama est une artiste japonaise surtout connue pour ses compositions qui, bien que complètement expérimentales, sont étonnantes de candeur. J'ai entendu parler d'elle avec l'album places and pages, sorti chez Another Timbre… qui, sans me convaincre vraiment, m'a donné l'impression qu'il y avait quelque chose à creuser là-dedans. Histoire d'en parler quand même, parce que c'est son disque le plus populaire : places and pages consiste en cinquante vignettes minimalistes, souvent courtes, qui se basent sur une idée simple à chaque fois. Ce que j'aime bien dans ce disque, c'est qu'il est très vivant, spontané, varié. Mais tout y est à mes oreilles trop court, trop minimal, aucune atmosphère ne se crée vraiment — et ça me laisse un peu de marbre.

Je lui préfère sa série de « propositions », toutes réalisées par un artiste différent à partir d'une partition abstraite et cryptique, qui durent neuf, dix-huit ou vingt-sept minutes. inscriptions par exemple est pas mal du tout (j'ai écrit une critique-description sur RYM que j'ai la flemme de traduire, le disque n'est plus disponible nulle part légalement de toute façon.)

… Mais pour le moment, mon disque préféré d'elle est kotoba koukan*, avec Greg Stuart, où la simplicité apparente des compositions est contrebalancée par des textures sonores très présentes. (Par exemple : quelques notes de piano sur un enregistrement qui ressemble à du vent et à un son mécanique qui rappelle une roue qui tourne très vite ou une crécelle.) Il suffisait de ça pour que ça fonctionne carrément mieux, ça donne un disque à la fois simple, riche et difficile à cerner. La dernière piste, “fade in and out procedure”, fait un usage impressionnant d'un des éléments les plus simples qui soit : un drone qui monte et descend très lentement en volume pendant toute la durée, ça n'a l'air de rien mais l'effet est génial.

 * Seules deux pistes sont disponibles à l'écoute sur Bandcamp mais il y en a quatre en vrai.

·

… Et un truc marrant, c'est que Ryoko Akama avait pris une direction complètement opposée sur son projet électronique Ryo Co. Impossible d'y reconnaître la même artiste tant les deux n'ont rien à voir ! Lo-Fi Graduation 打ち込み作戦 1 est un collage rythmique qui part dans tous les sens, du hip hop à la drum and bass en passant par plein d'hybrides expérimentaux et inclassables ; à la première écoute, j'ai trouvé ça fatigant et vraiment trop bordélique. Depuis, je trouve ce disque très bon. Je ne sais pas trop de quoi le rapprocher, à part peut-être Planetary Natural Love Gas Webbin' 199999 de DJ 光光光 (Yamatsuka Eye).


· • ·

Les deux pistes de Grief to Grind the Fire de Jazzfinger n'ont aucune structure apparente, mais elles ont une telle intensité qu'elles s'en passent très bien. Elles durent une demi-heure chacune sans jamais faiblir ni lasser, c'est comme regarder un incendie, un volcan, une force naturelle destructrice. “Legs in the River” demande à être écoutée fort et est si abrasive qu'on sait déjà qu'on en ressortira avec des acouphènes ; “Burnt Hole”, grondement avec juste une phrase mélodique, a des allures de paysage dévasté après une catastrophe mais ne perd pas de tension pour autant. C'est fait avec de la guitare électrique et un orgue-jouet, il paraît.


·

Et avec une beauté plus académique, je recommande les drones électro-acoustiques de Ballads d'Ashley Bellouin. “Bourdon” a une très belle richesse, avec son violoncelle et ses sons cristallins ; “Hummen” est un peu plus psychédélique, déstabilisante, et me rappelle un peu Time Machines de Coil par certains côtés. Les deux pistes évoluent plus qu'il n'y paraît. C'est court (une demi-heure en tout) mais excellent ; l'artiste n'a sorti que ce disque pour le moment, j'espère qu'il y en aura d'autres !



· • ·


Sinon j'ai réécouté Parklife de Blur (très bien) et j'ai testé R.E.M. (pas aimé).

jeudi 24 août 2017

♪ 60 : La Brave Conscience des Morts Voyageuses

Des décennies de vie quotidienne rythmées par des émissions de radio et de télévision ; d'événements présentés par la voix amicale et familière du présentateur. Une mémoire sur ondes et bandes magnétiques, substrat de culture pour d'autres histoires… ici une musique électronique rythmée et expérimentale.

Ou quelque chose comme ça. Pour être honnête, je ne saurais vous dire exactement quel est le concept de Dead Air, album par ailleurs assez inclassable. Il y a quelque chose de morbide dans les thèmes abordés, mais le disque n'est pas glauque ni triste, il grouille d'énergie, de formes de vie qui se nourrissent de la décomposition des précédentes. L'album enchaîne les genres comme autant de spots et de reportages ; certains passages rappellent des pistes d'IDM ou de techno et il suffirait alors d'enlever quelques bémols et timbres sales pour avoir un album simplement trippant et entraînant ; d'autres passages sont atmosphériques, étranges… Avec ses vingt pistes, on ne fait pas le tour de Dead Air facilement.

La musique est signée Baron Mordant et Admiral Greyscale, mais c'est une autre présence que l'on entend le long du disque : Philip Elsmore, présentateur britannique, qui annonce certaines pistes et qui raconte parfois son travail en arrière-plan.

Le mot “dead air” se réfère à un temps mort sur les ondes, quand la connexion fonctionne mais qu'aucun son n'est émis, que personne ne parle. Ici pourtant, aucun temps mort, c'est simplement autre chose que l'on transmet. Quelque chose que l'on n'entend pas tous les jours.




Le Baron tient aussi, entre autres disques (et un label), un journal musical : la série Travelogues, des pistes d'une petite dizaine de minutes environ, à base de phonographies éditées, assemblées et rythmées. Les sons environnants, les personnes parfois donnent à voir des scènes plus ou moins identifiables (beaucoup sont en Angleterre mais on voyage parfois à l'autre bout du globe) où tout est transformé ; les sujets sont réels, l'éclairage, le cadrage et les couleurs sont tout à fait artificielles. Ces Travelogues sortent à intervalles irréguliers ; depuis dix ans, la série en comporte dix-huit. Chacun coûte 88 pence, c'est pas grand chose et ça vaut le coup.




Patterns of Consciousness de Caterina Barbieri est un excellent album minimaliste avec de très belles mélodies.

Sauf que comme je ne sais pas comment décrire une mélodie, je vais parler vite fait du concept : les compositions sont basées sur des motifs dont seule une partie est entendue à chaque fois, comme si une caméra se déplaçait progressivement le long de la partition. Les trois premières pistes sont présentées en deux versions — la première intense, claire, rapide et rythmée, la seconde plus minimaliste, plus lente, où les notes s'étirent et se superposent… Enfin le final, lent, clair et crépusculaire, fait la synthèse des deux approches. J'ai balancé le mot « crépusculaire » comme ça mais il conviendrait à tout l'album, je trouve.

Le choix du tout-synthé rappelle certains disques d'électronique progressive, mais l'œuvre dans son ensemble est plus proche du minimalisme qu'on peut entendre chez Steve Reich ou Philip Glass. Mais émouvant d'une différente manière. Je recommande vivement.




J.G. Thirlwell vient encore d'ajouter une corde à son arc ! Ça lui en fait beaucoup.

Neospection, signé Xordox, c'est la bande son d'un film de science-fiction un peu kitsch mais étonnamment prenant, avec des lasers partout, un grand méchant qui a un rire diabolique, et une intrigue à paradoxes. Un disque instrumental avec des synthés partout. Pour être tout à fait honnête, l'excellente “Diamonds” éclipse un peu les autres pistes, mais le niveau est bon tout le long.





The Wicked Is Music est un album de downtempo carrément prenant avec des grooves de house, du piano, des cuivres, une chanteuse, un style années 90 complètement assumé (et déjà bien assimilé, l'album étant sorti en 2002). “You Started Something”, un de mes gros coups de cœur de ce mois-ci, ressemble au début à une chanson pop classique avec un peu plus de groove, mais une fois le truc bien lancé, alors qu'on s'attendrait qu'elle en reste là elle continue de trouver des moyens d'approfondir le groove à chaque mesure… c'est la meilleure, mais tout l'album est sacrément bon.

Ah, et le nom du groupe, c'est Crazy Penis. Un nom qui ne leur va pas du tout, même si c'est aussi la seconde raison qui m'a donné envie de les écouter par pure curiosité. La première raison, c'est que l'album est sorti chez Paper Recordings, soit le label des mecs de Salt City Orchestra a.k.a. Paper Music, qui s'y connaissent en deep house jazzy et que j'ai découvert grâce à leur excellent remix de “Cups” d'Underworld. Si vous voulez découvrir, ils ont sorti un mix anniversaire de deux heures et demie récemment.




Supergroupe obscur composé des deux messieurs de Matmos, du monsieur de Kid606 et du monsieur de Lesser, Disc est un projet glitch qui ne déconne pas. Sur Brave2ep, 71:02 d'expérimentations et destructions créatives de CDs et cassettes, des rythmes effrénés, des mélodies accidentelles, quelques rares plages ambient, des échantillons d'autres musiques en tous genres, le groupe nous fait la totale — de quoi se régaler quand on aime les musiques expérimentales et/ou énerver tout le monde si on joue ce CD en public (« c'est normal, ça ? »). Brave2ep est intense, rythmé et paradoxalement accessible de par la vitesse même à laquelle il enchaîne les pistes (un peu comme le sera l'album éponyme de Sissy Spacek quelques années plus tard). Il ne ressemble en fait qu'assez peu aux artistes glitch connus, qui lorgent nettement plus vers l'IDM et l'ambient.


Glitch jusqu'au bout : un certain Christopher Pratt affirme sur son blog qu'il possède deux exemplaires de l'album avec des titres complètement différents, dans un post où la pochette est désormais une image introuvable. L'album est également catalogué deux fois sur RYM : une fois en tant qu'EP, une fois en tant qu'album avec un nom apparemment erronné. 1/5 de moyenne pour zéro note à l'heure où j'écris ces lignes, la personne l'ayant noté n'est plus sur le site. Clic : 4/5 maintenant. Et la page d'information officielle du label ne contient aucune information, seulement une photo de CD bousillé en forme de labyrinthe.

samedi 27 mai 2017

♪ 57 : Où Vont les Mèches Parfumées des Sages Nymphes de l’Île

J'aime de plus en plus Nicolas Jaar. Sirens, son dernier album, est assez inclassable ; pop mais uniquement par touches éparses, on pourrait y entendre des inspirations de Kid A de Radiohead ou même de certains disques de prog (sans l'extravagance) dans la manière dont les atmosphères et expérimentations prennent le pas sur le chant… On y entend du piano quasi-impressionniste avec des bris de verre, de légères touches de glitch, l'étonnamment rythmée “Three Sides of Nazareth”, la mélodie faussement douce et ironique de “History Lesson” qui tranche avec tout le reste (il faudrait que je décrive “No” aussi mais je ne connais pas le nom de ce style)… Très éclectique mais toujours atmosphérique, mélancolique, épuré. C'est plus un album pour qui aime l'ambient et les musiques expérimentales que pour qui aime la chanson même. À moi en tout cas il me plaît beaucoup !

(Et oui, il existe bien une édition spéciale de l'album avec une pochette à gratter, fournie avec la pièce.)


𠬠


+ Et puis il a sorti Nymphs aussi, un cousin plus électronique et plus expérimental, tout aussi bon voire meilleur. Sans rock cette fois (il y en avait un peu sur Sirens), et le chant y est encore plus rare. La plupart du temps, on y explore des limbes semi-électroniques, parfois étranges, souvent très mélancoliques ; on y trouve aussi quelques rythmes électroniques entraînants, comme sur “Swim” et “Fight”. Le meilleur moment du disque est le groove évanescent à la fin de “Don't Break My Love” — à la fin uniquement, ça dure à peine une minute, mais ça suffit à colorer tout le disque.



𠄩


L’Ange le Sage de Gaël Segalen se présente comme un album de phonographies qui se dansent, mais ce n'est pas tout à fait comme ça que je les décrirais. Disons plutôt un chaos organisé, où des rythmes et quasi-mélodies émergent au milieu du tumulte — les phonographies sont superposées au point de brouiller les pistes, difficile d'identifier un environnement ; difficile aussi de mettre le doigt sur ce qui donne à la musique son caractère particulier ! Ça me fait un peu penser à ces images accélérées de la vie en ville, où le monde prend des allures étrangères mais où l'on peut repérer des motifs dans la foule, les lumières…


𠀧


Fill My Body with Flowers and Rice d'Alice Kemp est un disque qui me fait froid dans le dos. Sept pistes minimalistes, avec une palette de sons maigre mais différente à chaque fois : de l'eau qui coule, des soupirs, du piano, des cris plus ou moins étouffés, des grincements de bois… et toujours des vides angoissants. J'ai pas mal d'autres disques de musique concrète qui jouent uniquement avec des textures, mais ici le but ne semble pas être d'expérimenter avec les formes ou l'esthétique — ce serait plutôt sept chapitres d'une nouvelle sans paroles. Plutôt fantastique ou d'horreur.



𦊚


Strands de Steve Hauschildt est un album de synthés modulaires / ambient où l'on peut entendre des influences de Klaus Schulze, de Manuel Göttsching, de l'ambient des années 90 (qui n'a pas évolué tant que ça depuis)… Rien de surprenant au niveau du style donc, c'est planant, agréable et classique — mais à partir de “Ketracel”, on a droit à des moments de beauté mélancolique parfaite. Assez pour que je me surprenne à y revenir encore et encore.

Trouvé sur ce top (des 100 meilleurs disques d'ambient de 2016, excusez du peu).


𠄼


Pistachio Island d'Ilkae est un album d'IDM plein de mini-pépites. Une à deux minutes par piste, l'enchaînement a quelque chose de frénétique mais c'est contrebalancé par une impression paradoxale de tranquilité, des mélodies toujours bien présentes et des rythmes plutôt calmes pour le genre… Et en fait on n'a pas l'impression que les pistes soient si courtes, surtout qu'elles ont toutes quelque chose à offrir !

Niveau style, pensez plutôt à Plaid ou Telefon Tel Aviv qu'à Aphex Twin ou Autechre — avec aussi une petite influence de hip hop instrumental et beaucoup de subtilité. Cerise sur le gâteau, l'album est conçu pour être joué en mode aléatoire (testé et approuvé).

À noter qu'un autre artiste, Agargara, a sorti une version remixée intégrale du disque.


𦒹


Neroli de Brian Eno est un disque extrêmement minimaliste (plus encore que Discreet Music), je ne savais pas qu'il en avait fait de pareils. Genre une note toutes les cinq secondes, parfois trois ou quatre — assez pour que la mélodie semble toujours sur le point de se déliter et n'être plus que des notes isolées. C'est en mode phrygien (et je crois que c'est ça qui fait que j'aime Neroli alors que je n'aime pas trop Discreet Music). À écouter en arrière-plan. L'autre jour, j'écoutais ça quand il y a eu un orage et une grande pluie qui ont commencé, ça convenait parfaitement.

Une réédition récente ajoute à Neroli un autre disque monopiste, New Space Music, un drone agréable. Dans le livret, Eno fait un parallèle entre l'indescriptibilité des odeurs et celle des timbres sonores et parle de son intérêt pour les parfums.


𦉱


Where Are We Going? : Octo Octa a fait son coming out et sorti un très bon disque de deep house, intitulé pour l'occasion. Un album autobiographique, principalement instrumental mais qui prend une autre dimension quand on fait les liens avec les titres (principalement au niveau des émotions, mais il y a aussi par exemple une piste qui évoque la vie de l'artiste à quinze ans avec des samples de musiques qu'elle écoutait à l'époque)… Et c'est un sentiment d'espoir, de soulagement et d'optimisme qui ressort de l'album en entier. Ça fait plaisir à entendre !

Le son rappelle un peu celui de DJ Sprinkles, et je ne dis pas ça seulement à cause des thèmes. Si ça vous intéresse, il y a une conversation entre les deux artistes ici.


𠔭

mercredi 21 décembre 2016

♪ 52 : Thé Glacial et Projections Avancées dans le Vide Clonique

Le Projet (ou Bangkok Projekt) du collectif -∆t, fondé en 1978, consista à transporter un bloc de granite de cinq tonnes et demie d'Europe jusqu'en Asie. Ce qui prit deux ans aux trois membres, pendant lesquelles ils travaillèrent, se documentèrent, réalisèrent diverses performances et… et je suppose qu'ils concevirent ce disque à partir d'enregistrements pris en route, même si aucune des (trop rares) pages que j'ai consultées sur le groupe n'en fait mention ! Il y aurait bien les liner notes, mais elles sont scannées bien trop petit sur Discogs pour être lisibles, et le disque est épuisé. Tant pis.

En tout cas, on y entend des collages en général courts, avec un, deux ou trois enregistrements (de quels pays ? à vous de le deviner). De la musique, des chants religieux ou populaires, un gamin qui chante “Dallas” (le générique de la série ?) en tentant d'imiter les instruments à la bouche, des mecs qui répètent “bugo schligo bugo schligo bugo schligo” (allez savoir ce que ça signifie)… Plus qu'un carnet personnel ou qu'un documentaire, c'est une série de montages pleins d'esprit qu'on entend. Parfois, c'est beau. Parfois, c'est franchement drôle (sans que je puisse toujours expliquer pourquoi). Parfois, c'est étrange et frappant.

Ma piste préférée (pour n'en citer qu'une, il y en a vingt-six) est “Excuse Me”, qui superpose un chant religieux entonné par des fidèles dans un temple et un cours audio où une femme répète plein de phrases basiques similaires pour apprendre à s'excuser en anglais sur un ton monotone ; c'est tout simple mais l'effet est aussi fort qu'indescriptible.




Clonic Earth de Valerio Tricoli est une plongée dans un monde faussement aseptisé, aux couleurs étranges, rempli de monstres. Ça me rappelle un peu Nurse with Wound, mais sans le désordre et l'inspiration dadaïste ; on n'est plus dans un bric-à-brac de grenier où les jouets côtoient les aberrations lovecraftiennes, mais dans un laboratoire où étrangetés électro-acoustiques et horreurs samplées nous regardent dans les bocaux.

Je pense qu'il est tout aussi possible de trouver ce disque froid et purement expérimental que de le trouver absolument terrifiant. Et la pochette qui me fait penser à une pub pour du parfum ou autre produit de mode ou de beauté ajoute encore à l'étrangeté.




Sur मेम वेर्म [mema verma] de Giovanni Lami, on entend d'abord une shruti box manipulée sans être jouée. D'habitude, ces assemblages de matériaux que sont les instruments émettent des sons qu'on dirait immatériels, détachés de toute cause perceptible ; ici, c'est entièrement l'inverse, les claquements, frottements, pressions que l'on entend sont résolument concrets — et il est difficile de savoir à quel point ils sont accidentels ou pas.

Mais les enregistrements sont édités, transformés, et ça donne quelque chose d'aussi paradoxal que prenant ; une sorte de poésie de la matière, de l'illusion et de la manipulation.

Sur la deuxième piste, les harmoniques se font plus musicales et les sons commencent à m'évoquer un bateau : les rames, l'eau, la vapeur. Plus loin, un passage me fait penser à plein de crayons qui dessineraient en même temps. Et la shruti box est jouée sur la troisième et dernière piste, qui se rapproche plus de drone classique. En fait, tout le disque devient de plus en plus musical au sens classique du terme… tout en n'offrant quasiment aucune résistance au niveau des compositions ; l'exact opposé de ces musiques que l'on peut fredonner, chanter ou reprendre avec toute voix ou tout instrument. C'est un disque qui procure des sensations complexes et inhabituelles, je l'ai beaucoup écouté. Tout au plus peut-on lui reprocher d'être court.



Bonsoir, j'ai écouté And Then Nothing Turned Itself Inside-Out de Yo La Tengo et c'est un bon disque, mais vous n'auriez pas la même chose en plus dissonant, s'il vous plaît ? Plus de mystère, plus de suggestion et de pénombre, moins de chaleur, moins de lumière. Des silences aussi, pourquoi pas. J'aime l'ambiguité d'“Everyday”, moins la tendresse et le son pop de la plupart des chansons qui suivent.

Cette première piste me donne envie de chansons fantômes, qui glacent autant qu'elle séduisent. On est à une croisée des chemins en ce début de disque, une introduction qui colore tout le disque en bleu nuit et me fait espérer le meilleur ; mais le groupe part trop résolument dans l'autre direction, on voit de moins en moins la nuit, on se réchauffe, on se réchauffe encore et je commence à zapper des pistes. Pour me rendre compte que non, décidément, on ne reviendra pas de l'autre côté.

And Then Nothing Turned Itself Inside-Out est un bon disque, certes. Assez réussi pour que je puisse apprécier et même recommander cette pop indé résolument nocturne, qui ne décevra que peu de monde sans doute. Mais il me donne envie de chercher un autre disque apparenté, qui partirait dans l'autre sens.




Le disque pour danser du mois (je pense que je vais en rajouter un à chaque fois, sans commentaire parce que ce n'est pas vraiment une musique qui se décrit ou s'analyse) : Vol. 2 (Forward) de S3A.











Je ne sais rien du tout sur Audrey Chen, je n'avais jamais entendu parler d'elle — c'est la durée de ce disque (22 minutes), son packaging et son nom qui m'ont donné envie de l'écouter. Glacial : violoncelle, voix et sons électroniques. Si vous n'aimez pas les femmes qui s'égosillent ni les sons dépouillés atonaux, vous risquez de ne pas aimer ! Deux notes de violoncelle répétées forment une boucle rythmique on ne peut plus frugale, sur laquelle l'artiste joue, chante, hurle, se lamente, et fait entendre des grincements comme autant d'éboulis, de matières tendues sur le point d'éclater. Je ne dirais pas que cette musique est glaciale, ça ressemble plutôt la réaction de l'artiste dans un environnement qui le serait. Il y a un paradoxe dans cette musique, à la fois intense et très contenue.




Et puis je vous recommande vivement (même si je sais que ça fera fuir 99 % des gens) Tea Chairs, un triple album de trance psychédélique bizarroïde. Plus précisément, c'est du “Suomisaundi” (« son finlandais »), un type de trance qui se démarque par son caractère expérimental et volontiers humoristique qui part dans tous les sens. Et qui vient donc de Finlande, sauf ce disque-là, qui vient d'un peu à côté, en Australie.

C'est d'une originalité étonnante, sans production maximaliste ni longueurs, sans rien de primaire, avec plein de sons inattendus, des compos qui tiennent sérieusement la route… et surtout, avec un psychédélisme incroyable. Bienvenue dans l'univers des drogues hallucinogènes, on vous déroule le grand tapis arc-en-ciel ! Même si le disque dure trois heures, il est tellement barré que j'ai du mal à m'arrêter — quand ce ne sont pas les beats ou les mélodies qui m'accrochent, c'est l'inventivité de la musique. En général, ce sont les trois.

Non, je n'ai pas pu trouver la pochette en plus grand, et le disque semble épuisé partout, introuvable sauf en VBR sur Soulseek. [edit — Il est sorti sur Bandcamp !] Je me répète, mais il vaut le coup.

dimanche 30 octobre 2016

♪ 50 : Les Couleurs Étranges des Perles de Cendres Exilées

Inscapes from Exile d'Elodie Lauten s'inspire du Nouveau Mexique, où l'on trouve aussi bien des traces de civilisations préhistoriques que des industries de pointe, des paysages désertiques spectaculaires, des villages abandonnés et des gens qui affirment avoir vu des extraterrestres ou des soucoupes volantes… On peut se demander quelle place y a l'humain.

L'artiste retranscrit très bien ses impressions en musique, avec des synthétiseurs calmes mais étranges qui s'épandent sur des pistes de dix minutes, des mélanges d'assonances et de dissonances, des rythmes carillonnants aux airs artificiels et hypnotiques, un long poème inattendu. De longues pistes, souvent. Émerveillement, éloignement, mystère, léger malaise et solitude, un bel album très ancré dans un territoire étrange.





Psychology of Colour d'Ouvala est un très bon album d'ambient conçu en partie avec des enregistrements endommagés par des dégâts des eaux. La musique commence avec une beauté chatoyante, qui oscille doucement entre assonance et dissonance, particulièrement réussie ; puis au fil des pistes, des textures apparaissent, quelques percussions, et de plus en plus d'erreurs réinterprétées en constructions (un glitch répété devient un rythme ou une boucle)… l'album va du paisible à l'étrange puis au chaotique, jusqu'au bruit sur la piste-titre, avant de se terminer sur une note apaisée.

… Mais c'est traître, de décrire le disque de cette manière, parce que ça laisse imaginer que Psychology of Colour vaudrait le coup surtout pour cette valorisation de la décomposition. En fait, même les passages « propres » sont très beaux, et l'album aurait été remarquable rien qu'avec eux. C'est simplement que je n'aurais pas pu le décrire aussi facilement, et qu'il m'aurait fallu m'étendre sur un sentiment finalement peu traduisible en mots.




C'est Halloween demain, et si vous avez envie de flipper un peu, je vous conseille Pearl Drills. Une demi-heure de déshumanisation brute : des enregistrements divers trouvés ici et là — une femme qui chante, un homme qui semble tester son matériel, des conversations, frère Jacques… bref, des bribes de quotidien tout à fait innocentes et anecdotiques, mais déteriorées par l'usure, accompagnées par un bruit de fond impassible dans un silence de mort. Aucun message, aucune structure apparente, aucun accompagnement — c'est peut-être l'habitude d'entendre ça dans d'autres médias, mais ça suffit à mettre mal à l'aise. Et puis, face B, les choses empirent : ça devient de plus en plus bruyant, les voix se déforment de manière grotesque et infernale. Une représentation sonore de l'enfer. Bref, c'est un disque d'horreur.

… Mais comme ce n'est que du son, ça pourra soit vous prendre aux tripes, soit ne rien vous faire du tout (auquel cas l'intérêt de cet album sera à peu près nul).

(Sinon, parmi les disques qui font peur que je connais, il y a Scott Walker, Bohren & der Club of Gore, Shinkiro, Soliloquy for Lilith ou Homotopy to Marie de Nurse with Wound, Throbbing Gristle en général, Khanate…)




À celles et ceux qui aiment la house, je recommande de jeter une oreille à ce que font les Parisiens de chez D.KO ! L'EP multi-artistes Cœur d'Artichaut (le premier que j'ai entendu) est excellent, Join the Groove est très bon aussi, et dans une veine un peu plus fantaisiste j'aime beaucoup ce que fait Mézigue, qui gagne un point bonus pour ses titres et pochettes (mention spéciale à “Du Son pour les Gars Sûrs”, avec sa voix de dessin animé incongrue qui aurait pu être gonflante et qui est au final très bien trouvée, sur une piste excellente par ailleurs — [edit] oh et puis à “Mangeur de Pez Germain” aussi ! —). Je découvre encore, et au hasard en plus, mais eux-mêmes ne font que commencer et c'est très prometteur !

J'ai découvert ça grâce à la Chinerie, un groupe de puristes passionnés qui cherchent les perles rares et en postent plein tout le temps sur Youtube et Facebook (faut regarder leurs pages spécialisées : Chineurs de House, de Techno, des Origines etc.). C'est une mine d'or.



Alors on dépense des milliards en campagnes de prévention contre la drogue, et là, pouf, les deux hurluberlus de Shpongle (dont l'un a 74 ans, quand même) débarquent et réduisent ces efforts à néant. J'ai commencé par écrire « à néon », c'est bon signe.

Nothing Lasts… But Nothing Is Lost, c'est un trip planétaire à travers la psytrance ultra-psychédélique, une musique qui prend une bonne dose de DMT et des influences de partout, entre les chants d'un pays, les instruments d'un autre, une intensité protéiforme impressionnante. Et on passe par la joie, l'étonnement, la mélancolie parfois, la paix, c'est un feu d'artifice, un truc de techno-hippies qui voient tout l'univers en même temps dans la cinquième dimension. Si on entre dans le trip, franchement, c'est assez génial. Sinon, euh, je ne sais pas !




Un pendant de Shpongle sur le territoire du rock pourrait être Ozric Tentacles. Du joyeux space rock instrumental plein d'effets spéciaux, qui semble se prendre par moments pour de la musique électronique, ou du drone, ou de la musique indienne, voire du trip hop ou… enfin vous voyez. Y'a des synthés, de la flûte, des harmonies spatiales colorées, des solos électriques et plein de surprises et trouvailles sonores tout le long, on peut trouver ça un peu kitsch sans doute mais c'est cool. Le groupe existe depuis 1985, l'album que j'ai écouté s'appelle Strangeitude, il paraît que les autres sont du même acabit.

Ils ont un site web qui est tout aussi psychédélique avec du texte fluo, des étoiles et des nébuleuses. Je pourrais m'en inspirer !




Pourtant je savais que The Gerogerigegege n'était pas qu'un projet pour rire. Je l'avais lu, Émilien avait tout décrit ! Mais à l'époque, je n'avais écouté que Tokyo Anal Dynamite (dans mes souvenirs : gonflant) et Yellow Trash Bazooka (dans mes souvenirs : hilarant), tous deux basés sur le principe débile de (1°) crier ONE TWO THREE FOUR (2°) jouer quelques secondes de bruit n'importe comment. J'avais aussi retenu les inécoutables Art Is Over (un tentacule collé dans une boîte de casette sans cassette), 0 Songs EP (un vinyle sans sillons), Night (ONE TWO THREE FOUR *bruits de caca dégoûtants*) et leur slogan JAPANESE ULTRA SHIT BAND.

Du coup, au fil du temps, je n'ai gardé que l'idée d'un groupe extrême qui n'avait rien à foutre de quoi que ce soit et qui se permettait tout, y compris le plus débile. “Fuck compose [sic], fuck melody, dedicated to no one, thanks to no one, ART IS OVER” : l'attitude punk à fond. Je n'écoutais quasiment jamais, mais j'aimais le fait que ça existait.

Alors quand de nulle part j'entends « Juntaro est vivant ! » en 2016, je ne me doute de rien. Quand j'en entends un peu plus, je me dis que j'ai manifestement raté un épisode. Je me dis que je devrais écouter ce nouvel album inattendu qui serait apparemment sombre, même si je ne m'attends pas à un chef d'œuvre. Je m'y mets quand même, parce que c'est ce genre d'inattendus qui font qu'une œuvre n'est pas le fait d'un personnage mais d'une personne…

Tu parles d'un choc.

Gero 30, le mec qui se masturbait sur scène lors des concerts du groupe, aurait 70 ans aujourd'hui et serait soit mort, soit en hôpital psychiatrique. On aurait aussi eu de sérieux doutes sur l'état de santé voire d'existence de Juntaro Yamanouchi, qui n'avait plus donné signé de vie depuis quinze ans après un dernier album de « ONE TWO THREE FOUR » qui, de l'avis des fans, sonnait singulièrement triste et fatigué.

… Ce ne sont là que des rumeurs à ma connaissance, mais Juntaro Yamanouchi revient vraiment de loin. L'écoute de Moenai Hai (燃えない灰, « cendres incombustibles ») ne laisse aucun doute là-dessus. Certains diront que cet album n'est que très peu musical ; il est en tout cas seul, désolé, sans compromis. Quatre pages d'un journal intime avec à peine quelques mots et surtout beaucoup de blancs, mais ces silences-là hurlent. Un sentiment d'abandon, de froideur consommée, une peine sourde, et à un moment, une intensité brûlante et déséspérée. L'album dure 53 minutes qui paraissent très courtes, ces 53 minutes sont les plus marquantes que j'ai entendues dans le genre depuis longtemps.

Et ce à quoi je m'attendais encore moins de la part du Gerogerigegege : ce disque n'est pas que de l'expression brute, mais le son a une esthétique parfaite. Cette désolation est belle, un noir profond qui me rappelle ceux de Soliloquy for Lilith, Imperial Distortion ou Zeichnungen des Patienten O.T..

Est-ce qu'on pourrait faire un album plus dévastateur que celui-là avec ces artifices que sont le chant, le rythme, les mélodies ? Oui, je sais, il y a plein de guitares rock sur la deuxième piste (qui s'appelle “The Gerogerigegege”, ce qui m'a paru étrange avant de comprendre), mais dans ce contexte, ce n'est pas vraiment une piste de noise rock ni de shoegaze. Ou plutôt il m'a été impossible de l'écouter comme telle la première fois. Je n'entendais que son intensité, ce qu'elle signifiait. Le fait que ce soit peut-être la première fois qu'une piste de Gerogerigegege tienne la route selon un barème musical classique, et soit même carrément bonne, était secondaire, voire accessoire à côté de cela, dans ce contexte-là. Je crois que quand on atteint ce point-là, il n'y a plus rien à ajouter.

(Une parenthèse quand même pour signaler qu'apparemment, on aurait Grim à remercier pour le retour de Juntaro, et que je recommande toujours beaucoup son double album Maha dont j'avais parlé il y a quelques mois. Et que lui aussi a fait un hiatus de… 23 ans, avant de réapparaître. Vous savez que les disparitions volontaires sont un vrai phénomène de société au Japon ? … Enfin, je m'égare.)

(Depuis, j'ai jeté une oreille aux autres disques de The Gerogerigegege, ceux d'avant : Senzuri Champion, None Friendly, Hell Driver, Instruments Disorder. Hell Driver ressemble un peu à Moenai Hai, ça aurait presque pu être une première partie, mais on reste loin. Surtout au niveau de la beauté des sons. Quoi qu'il en soit, aujourd'hui je comprends très différement “Fuck compose, fuck melody, dedicated to no one, thanks to no one, ART IS OVER”.)

(Au fait, si l'on regarde les premières vingt minutes de None Friendly au spectrogramme, ça fait une forme de zizi carré. Mais l'effet disparaît dès que les minutes suivantes apparaissent.)