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samedi 25 juillet 2020

♪ 95 : En quête de la rivière de soupe démoniaque

J'aime beaucoup “Gazelles Dance” de Coultrain, sur son album Jungle Mumbo Jumbo — un tube de soul music expérimentale où les différents instruments semblent jouer au loup les uns avec les autres, jouer contre puis avec le chant, tout en restant très accrocheur. Le reste de l'album n'est malheureusement pas du même niveau — beaucoup d'acrobaties et de fioritures mais peu de chansons mémorables.

Du coup j'ai été ravie de découvrir I Don't Care Today (Angels & Demons in Lo​-​Fi) de MonoNeon, tout aussi excentrique mais nettement plus prenant, direct et improvisé ! Ça fait partie de l'ethos de l'artiste, comme il le décrit dans son manifeste : soul, blues et funk au cœur, expérimental à la surface, couleurs vives, juxtapositions bizarres, bricolages, vivre la musique plutôt que d'essayer d'être un grand musicien, ne pas avoir peur des imperfections. Du coup oui, c'est un peu de bric et de broc, ça part dans tous les sens, mais ça a un sacré charme et j'aime beaucoup !

En plus ce type porte les meilleures chaussures.


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J'ai eu du mal à trouver un mot pour décrire l'impression que me fait 『鮎川のしづく』, un des derniers disques sortis par 青葉市子 (Ichiko Aoba). Et puis j'ai trouvé ça sur Wikipédia : « Shibui (渋い) (adjectif), ou shibumi (渋み) (substantif) se réfèrent en japonais à la sensation subjective produite par la beauté simple, subtile, et discrète. »

(『鮎川のしづく』 est un disque atypique dans la discographie de l'artiste, nettement plus connue pour ses albums de folk. Ici, c'est un album de phonographies surtout, mais personnelles, où l'on retrouve aussi quelques chansons enregistrées en extérieur avec les bruits environnants, une ou deux performances minimalistes, quelques poèmes récités, des glaçons qui cliquettent dans un verre de ginger ale. Chacune dessine un détail, un paysage, un moment. J'aime beaucoup les albums de fragments comme cela, ça révèle beaucoup sur la personne qui les fait, ce qui l'entoure.

À vrai dire, avant cet album, je n'avais jamais écouté d'album entier d'Ichiko Aoba. J'avais 『0』 et même 『0%』 sur mon disque dur depuis des années, mais bon, un album entier de chant et guitare acoustique en douceur, ça ne m'avait jamais trop motivée. Et puis comme l'heure et quart de 『鮎川のしづく』 ne me suffisait pas, j'avais envie de rester dans cet univers, j'ai écouté 『0』 à la suite. C'est un très bon album aussi. Surtout 「機械仕掛乃宇宙」, la piste de douze minutes plus expérimentale avec un leitmotiv.)


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Je me suis remise à écouter Bola aussi, ça faisait longtemps et c'est encore meilleur que dans mes souvenirs. Un projet entre IDM (en plus calme) et ambient techno (en plus rythmé), très travaillé, avec une ambiance plutôt spatiale-aquatique sur le premier album Soup, cinématographique sur Fyuti.

Ça, ce sont les deux que je connaissais déjà — depuis j'ai écouté Gnayse, un peu plus sombre et minimaliste, et Shapes, plus techno et dansant (c'est plus une collection de pistes qu'un album classique — chacune désignée par une forme géométrique en guise de titre). Tous ces disques sont bons, l'artiste sait y faire ! Ils sont aussi assez similaires. (J'ai un petit faible pour Soup.)


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Musiques électroniques urbaines et nocturnes : le trip hop dans les années 90, le dubstep dans les années 00… et récemment le deconstructed club. Influences industrielles, pas mal de basses, beaucoup de tension, souvent des sons de bris de glace ou d'armes à feu.

Je découvre encore, mais j'aime déjà beaucoup le son du label chinois Genome 6.66 Mbp ; leur première compile surtout, Vol. 1 avec dix-huit artistes, une palette de noirs rutilants, de noirs de suie et de flashes aveuglants, quelques influences inattendues et une beauté qui transparaît à travers le chaos. Une nouvelle incarnation d'un futurisme à la fois excitant et glaçant, comme a pu l'être le cyberpunk — ou simplement un présent avec davantage de style et d'allure.

Carrément bon aussi : l'EP Slip B de Slikback & Hyph11e, qui accentue encore les influences industrielles, l'agressivité, la vitesse et les textures au point que le disque se ressent plus vite qu'il ne s'entend.


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Mais le genre n'est pas seulement sombre : le mix d'Aïsha Devi pour FACT en est le pendant lumineux, un tour du monde ésotérique de musiques toutes métamorphosées, du taiko à des chants en plein de langues que je n'identifie pas toujours, d'une sorte de rap robotique japonais à des instrumentaux paisibles et mystérieux jusqu'à du jazz ECM. Avec une impression de calme paradoxale : le chaos, la densité, la brutalité caractéristiques du genre sont réduites au minimum pour laisser l'accent sur les atmosphères et les mélodies.



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Ou encore : Vision Quest de Maria & The Mirrors. Comme un trou de ver qui relierait la dance pop genre eurobeat et le power electronics, de la pop prise par une rage primitive complètement incontrôlable où l'on ne distinguerait plus que les grands traits dans un tourbillon de bruit. Par certains côtés ça me fait aussi un peu penser à un double maléfique de M.I.A..

(M.I.A. qui était bien en avance sur son temps d'ailleurs, elle avait quasiment sorti du deconstructed club avant la naissance du genre ! Et je n'ai commencé à l'écouter vraiment que tout récemment.)



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Et puis j'ai pas mal écouté Doppler.Shift de Yann Novak, un petit album agréable pour qui aime l'ambient et les drones : deux pistes assez courtes (vingt minutes chacune) réalisées à l'origine pour une installation et dans lesquelles on se perd agréablement. Ce n'était même pas censé sortir à l'origine, l'artiste a sorti ça à cause du covid-19, mais je ne dis pas non !

mardi 30 juin 2020

♪ 94 : Addendum étranger à l'héritage océanique

Jamila Woods
LEGACY! LEGACY!
(2019)
Betty Davis, Zora Neale Hurston, Nikki Giovanni, Sonia Sanchez, Frida Kahlo, Eartha Kitt, Miles Davis, Muddy Waters, Jean-Michel Basquiat, Sun Ra, Octavia Butler, James Baldwin.

Douze personnalités auxquelles Jamila Woods rend hommage en autant de chansons soul, sans parler d'elles directement mais en évoquant des sujets où elles lui ont donné inspiration, courage, ou lui ont fait ressentir quelque chose d'inédit. (Ce qui est très élégant et pertinent — tant d'autres admirent les doigts de qui leur montre les étoiles !)

Le mois dernier, je recommandais Negro Swan de Blood Orange pour ses accroches et son atmosphère aériennes ; Legacy! Legacy! aussi atteint une grâce crépusculaire dansante et émouvante, mais il va encore un peu plus loin et brille par son écriture, ses mélodies, la voix de Jamila Woods aussi. Classique et splendide.


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Jakob Ullmann
Fremde Zeit Addendum 5
(2019)
Jakob Ullmann continue d'ajouter des addendums à son Fremde Zeit Addendum, œuvre réductionniste majeure pour qui aime les compositions fantômatiques où les instruments s'approchent du silence. Toutes sont longues et différentes, je les recommande toutes mais ce cinquième volume est mon préféré je crois ! Sur papier, c'est un solo pour piano, mais on n'entend que peu de notes claires ici — les cordes du piano sont frottées (par trois assistants) pour prolonger le jeu infinitésimal, et ces vibrations donnent l'impression d'un souffle, presque un phénomène naturel, calme mais prégnant.




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Pub
>Single
(2002)
Je n'avais pas encore entendu d'album comme celui-là : des rythmes ambient dub/techno associés à du power ambient (= plein de couches sonores) dense et très organique, avec une dose de psychédélisme. Ce style a quelque chose de sauvage, et chaque piste adopte en plus une approche différente : sombres ou colorées, certaines ont de la tension ou une énergie contenue, une forte agitation en arrière-plan.








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Je me mets à la discographie d'Uwe Schmidt, loustic aux mille alias ; Atom Heart et Atom™ sont ses plus connus, mais c'est son label Rather Interesting qui a piqué ma curiosité en premier ! Une série d'albums très éclectique où il a changé de nom et de concept à chaque fois, qui se basent en général sur des beats plutôt relaxants et des touches d'humour fantaisistes.

En suivant les conseils de Jacob Ohrberg (qui a effacé son guide depuis), j'ai commencé par Naturalist, entre ambient et “glitch funk”, très prenant, où le thème de la nature semble sorti d'un peu nulle part quand Herr Schmidt se met à chanter que la nature c'est vraiment trop beau et qu'il faut boire du café ou quelque chose du genre. D'après les notes, l'album (sorti en 1998) était à écouter de préférence avant janvier 2004, mais franchement ça va !

J'aime aussi beaucoup Machine Paisley, plutôt psychédélique et un peu jazzy ; Flextone, ambient techno de très bonne facture qui combine grooves et ambiances froides (vous pouvez commencer par là si vous préférez un disque sérieux) ; Dots, ambient particulièrement narcotique qui rappelle (surtout sur son superbe final “Tonic Edge”) que sieur Cœur Atomique a collaboré avec Pete Namlook et Tetsu Inoue.

Je sais qu'à côté de ça il y a encore du hip hop (Mono™), du downtempo (Interactive Music), du glitch (DOS Tracks), et plein d'inspirations « exotiques », comme ses reprises cha-cha-cha, cumbia ou merengue de Kraftwerk sur El baile alemán, signé Señor Coconut. Y'a de quoi faire !


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Jeu vidéo vénézuélien non officiel et non intéressant à jouer sorti sur Megadrive en 2004 (!), CrazyBus est devenu célèbre pour sa nullité mais aussi et surtout pour sa bande son époustouflante. Sans doute la plus improbable que j'ai jamais entendue ; si le projet avait été plus sérieux qu'une simple démo, ç'aurait été une réussite affligeante ou un échec absolument magistral.

Je vous laisse admirer et écouter ça.

Et vous pouvez télécharger cette bande son en FLAC gratuitement ici ! Une affaire !

On peut aussi trouver des remixes et reprises sur Youtube, j'aime bien celles qui modifient la mélodie pour l'accorder à une gamme.


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Thomas Köner
La Barca
(2009)
Thomas Köner a conçu La Barca comme un journal de voyage, enregistrant sur deux ans des sons de villes à travers le monde et les plongeant dans des nappes dark ambient. Ne vous attendez pas à changer d'atmosphère à chaque piste — ces drones qui accompagnent chaque lieu ne noient pas les enregistrements, mais ils sont une présence constante qui teinte tout de couleurs noires. En fait ça me rappelle un peu le Voyage au bout de la nuit de Céline, où le protagoniste fait le tour du monde mais n'arrive pas à échapper à son état d'esprit — sauf que Céline avait fini par me lasser un peu avec son type qui trouve tout également pourri, alors que La Barca me plaît beaucoup avec ses sons calmes, introspectifs, profonds voire mystérieux.

Une autre image qui m'est venue en tête à l'écoute est celle d'un port où l'on croiserait des gens de toutes nationalités, toujours de passage, portés par l'océan noir des sons.

(L'édition originale de douze pistes ne mentionnait pas les noms des villes mais uniquement leurs coordonnées, de quoi effacer un peu plus les repères ; la complète disponible sur Bandcamp révèle où l'on est.)

mercredi 27 novembre 2019

♪ 87 : Les sept petites lumières de la tour de l'orient

D'habitude, les disques très languissants m'ennuient un peu, mais Somi fait ça carrément bien sur Petite Afrique, album de jazz vocal et de soul avec des accents de musiques africaines traditionnelles. Elle y raconte sa vie à Harlem, observe l'évolution du quartier, évoque des sujets concrets comme la gentrification ou la période du ramadan dans la communauté, laisse entendre les conversations dans les rues, les taxis, ou se remémore ses amours passées sur un ton mi-rêveur mi-mélancolique… Les mélodies sont douces et prenantes, la voix de l'artiste est vraiment belle.





Sur 日本の音楽, Hoshina Anniversary prend des éléments de gagaku et en fait des compositions électro-acoustiques étranges, souvent sans mélodie ou à moitié dissonantes, prenantes par leurs rythmes mais déstabilisantes par leur atmosphère. Selon l'humeur, elles peuvent même paraître menaçantes. Un disque qui me rappelle un petit peu le fameux Plux Quba de Nuno Canavarro (et 鯰上 de Sugai Ken, du coup), mais sans candeur, avec des rythmes bien plus présents et un ton plus grave, un peu influencé par certaines musiques électroniques contemporaines glitchées.

L'artiste a aussi fait de la dance music avant ça, acid techno ou electro house (bien éloigné de ce qu'on entend sur 日本の音楽 mais “Zangai”, sortie sur EP, fait la synthèse entre les deux). Il a aussi réalisé le thème pour l'anime Panty & Stocking with Garterbelt, ce que je n'aurais jamais deviné !




Ça fait depuis le début des années 90 que Sōichi Terada et Shinichiro Yokota font de la house qui donne le sourire. Pas très loin de la garage house, avec des sons synthétiques un peu rétro qui font penser aux jeux vidéo de la décennie*, quelques influences hip hop ou rock, une reprise d'Earth Wind & Fire… tout ça est sorti sur EPs vinyle comme il se doit, mais on retrouve aussi ces pistes sur deux compiles au nom du label, Far East Recording, sorties en 1992 et 1993. Il y a du bon sur les deux mais je préfère la première ! Écoutez au moins “Got to Be Real”, “Do It Again” ou “Sun Showered”, ça vous embellira votre journée.

* D'ailleurs Sōichi Terada a composé les bandes son des jeux Ape Escape, je n'y ai jamais joué mais ça me donne envie de tenter. Même si je préfère nettement jouer un singe qu'un garçon qui attrape des singes.




L'EP de musique électronique du mois : Clocktower d'Unknown Mobile, trois pistes pas facilement classables (éléments de deep house, de techno, d'ambient techno… voire de quelque chose comme du breakbeat mais là je m'avance sans doute) dont les rythmes techno, les nappes rêveuses, la progression et certains sons typés 1990s me rappellent une version instrumentale d'Underworld. Avec plein d'influences plus contemporaines en plus ! Deux pistes rythmées et une très calme, du tout bon.






J'avais déjà eu envie de vous parler de l'album éponyme de Black to Comm, mais comme il était difficile à décrire je n'avais fait que noter le nom dans ma grande liste bordélique. Seven Horses for Seven Kings, c'est plus facile : si vous ne l'avez pas déjà compris à la vue de la pochette, le cœur dissonant de trompettes aux allures de mouches géantes qui vous accueille dès les premières secondes vous ôtera tout doute sur là où l'artiste vous emmène — bienvenue en Enfer !

Musique électroacoustique théâtrale, très travaillée, où l'on entend aussi des percussions comme une marche de squelettes effrénée ou un piano lugubre à souhait, des chœurs ou encore un saxophone entre jazz et détresse (et pas question de se poser dans une noirceur confortable à la Bohren & Der Club of Gore — trop de tension pour cela). Quelques drones psychédéliques, de la guitare électrique et une éclaircie inattendue (le power ambient d'“Angel Investor”). L'horreur sur cet album a quelque chose de merveilleux.

(Et sinon, son album éponyme n'a pas cette noirceur infernale mais est très bon aussi, dans un registre expérimental, étrange et psychédélique.)




Récemment, j'ai lu Body and Soul de Frank Conroy, l'histoire d'un jeune pianiste prodige dans le New York des années 1940 ; lire ça en silence me paraissait dommage et je suis rarement d'humeur pour du classique, du coup j'ai mis Night Lights de Gerry Mulligan et c'était super. Un disque de cool jazz aux mélodies douces et à l'ambiance évocatrice : ces grandes villes américaines des décennies passées, les lumières nocturnes, l'avenir qui se dessinait, les belles promesses… à quelle point étaient-elles vraies, je ne sais pas trop. Mais ça reste un décor qui a du charme. Et puis j'aime beaucoup ce coup classique de la reprise de la piste-titre dans deux versions qui se répondent, avec un instrument en plus dans la version de 1965, comme si de nouvelles lumières venaient d'y être installées.

J'ai continué la lecture avec d'autres disques de jazz, c'était l'occasion : Eastern Sounds de Yusef Lateef et Mingus Ah Um de Charles Mingus m'ont beaucoup plu aussi (alors que j'avais toujours eu un peu de mal avec The Black Saint and the Sinner Lady), il y a d'autres classiques genre Brilliant Corners de Thelonious Monk qui me laissent encore de marbre mais j'y reviendrai.

La première partie du roman, où tout est découverte, est la plus réussie — les deux suivantes sont bonnes aussi mais un peu moins, le cadre reste le même et Convoy a du mal à développer son personnage principal de manière convaincante. Encore que, à la fin, j'ai écouté des disques plus sombres, Night Lights n'aurait plus collé.

mercredi 27 février 2019

♪ 78 : Îles tropicales enneigées rivales

Alex Kassian
Hidden Tropics

(Utopia Records, 2018)
Dans le domaine des musiques mi-deep house, mi-ambient exotiques, dont le groove est tellement posé qu'il s'évapore presque, je vous recommande carrément Hidden Tropics d'Alex Kassian (DJ et compositeur de musiques pour danse et théâtre, si ça peut vous aider à le situer). La description officielle n'évoque que le Japon comme influence, ce qui s'entend dans certaines structures minimalistes, mais j'ai l'impression qu'il pioche des éléments un peu partout pour brouiller les pistes, inventer un cadre imaginaire. Il y a autant sinon plus d'instruments à vent, bois, percussions acoustiques diverses que de beats ici, en fait il n'y a que la piste titre qui tient de la house ; toutes les autres forment un environnement ambient coloré plus mystérieux à explorer, structure qui fonctionne étonnamment bien, je n'ai pas arrêté d'écouter ce disque ces derniers jours.

C'est le seul EP de l'artiste pour le moment, mais si ça vous plaît, jetez aussi une oreille aux autres disques du label (Utopia Records) !




Patti Austin
Every Home Should Have One
(Qwest, 1981)
Every Home Should Have One de Patti Austin est à l'image de sa pochette, avec ses effets sur les synthés et les guitares, son glamour, son rose néon — les années 80 plein les yeux et les oreilles ! Parfois j'aime vraiment quand la musique a un côté daté ; ça dépend surtout de si elle a gardé son énergie ou pas, ici rien à redire, ce type de pop vieillit très bien.* La meilleure chanson est la première (Do you looove meCan we still be a part of tomorrow ♬) mais l'album en entier est concis, accrocheur, avec assez de groove pour que même la plupart des ballades tiennent la route. À noter que c'est Quincy Jones qui a produit le disque, on me dit qu'il faudra que j'écoute d'autres disques de Quincy Jones en plus d'autres disques de Patti Austin. Je précise que je n'ai prêté aucune attention aux paroles, j'ai juste remarqué que celles de la piste-titre ressemblent plus à une réclame pour de l'électroménager qu'à une déclaration d'amour ; c'est sans doute cet aspect-là de la musique qui a mal vieilli et qu'on pourra lui reprocher. En même temps, bon, les chansons d'amour…

* Autre exemple que j'adore : “Don't Make Me Wait” de Bomb the Bass (encore mieux avec le clip). Sur l'album Into the Dragon, qui ressemble plus à un maxi single pour “Megablast (Hip Hop on Precinct 13)” qu'à un vrai album, mais il vaut le coup pour ces deux pistes-là plus une ou deux !




Burial
Rival Dealer

(Hyperdub, 2013)
Tout ce que je connaissais de Burial jusqu'à présent, c'était Untrue — un disque sur lequel j'avais changé pas mal d'avis, pour finalement concéder que seule “Etched Headplate” me plaisait vraiment là-dedans. Untrue se répète un peu trop, son ton est juste mais monotone, avec les mêmes rythmes et idées qui reviennent en boucle…

Je lui préfère nettement Rival Dealer. On sent que c'est le même artiste, mais tout sur cet EP est heurté, fragmenté, les beats comme échos pour s'y retrouver dans le chaos urbain, des présences humaines que l'on perd et que l'on retrouve, une véritable histoire se laisse deviner. Un message, aussi, inattendu et qui fait du bien ! C'est un disque sensible, marquant. Inégal aussi, parce que si Burial est carrément doué pour jouer dans les tons bitume, nuit noire et néon, ses teintes gaies et colorées sont trop appuyées, limite laides. Ce qui aurait coulé un disque moins bon, mais ici, et avec de tels contrastes, ça fonctionne quand même.




Sachiko M + Ryuichi Sakamoto
Snow, Silence, Partially Sunny
(Commmons, 2012)
Comment j'ai pu rater ça : une collaboration entre Sachiko M et Ryuichi Sakamoto ! Snow, Silence, Partially Sunny est une composition élégante, délicate mais austère et presque brutale, en plusieurs phases qui vont du plus sombre et froid au plus coloré. Sachiko M est parfaitement dans son élément avec des ondes sinusoïdales pures, Ryuichi Sakamoto la suit au début avec de l'atonalité, des grincements métalliques stridents, des grondements sombres et lointains… Plus loin, quelques notes apparaissent, fragiles, éparses, comme des flocons ou des perce-neige. Les mélodies n'éclosent qu'à la fin dans cette série de scènes hivernales. Tout me plaît mais c'est à ce moment-là que la musique prend une autre dimension, comme si des personnages émergeaient, ou du moins un personnage émergeait dans le paysage.

Alors oui, il faut aimer les dissonances et le bruit pour apprécier ce disque, le passage le plus accessible étant quand même des « iiiiiiiii » stridents électroniques superposés à des mélodies lentes au piano. D'ailleurs attention aux bourdonnements si vous écoutez au casque. Mais si on aime, c'est vraiment très beau !

Si vous n'aimez pas le bruit, écoutez plutôt async de Ryuichi Sakamoto en solo si vous ne l'avez pas fait, il n'y a pas de « iiiiiiii » stridents là-dedans et c'est super aussi.




Michael Prime
Borneo
(Mycophile, 2007)
Borneo de Michael Prime est une exploration de l'île et des espèces qui y vivent, perçue avec deux sens différents — l'un humain, l'autre non. On commence en pleine ville où tout va très vite, l'agitation humaine est partout, la foule, les bruits, les musiques ; on n'entendra plus aucune présente humaine par la suite, mais planter le décor de cette manière colore tout ce qui suivra. Prime se focalise ensuite sur un lieu ou une espèce par piste… et ce qui est particulier, c'est qu'en plus des enregistrements audio directs, on a des enregistrements de signaux bioélectriques de la faune et de la flore, soit des sons aux timbres électroniques (un peu acidulés) mais de facture complètement organique. Le voyage sonore dure deux heures. Et on passe de sujets clairement identifiés (“Rafflesia”, “Montane Forest”) à des présences complètement inconnues, parfois déstabilisantes (“Hungry Ghosts”). La dernière partie de cette piste-là est un peu longuette, tout le reste est super.

vendredi 23 novembre 2018

♪ 75 : Onze enfants-bruits de l'envers lointain

C'est rare que ce soit une voix qui me fasse aimer un disque, mais j'ai eu un coup de cœur immédiat en écoutant “Mother Maybe” de Kadhja Bonet. Une chanson de soul psychédélique qui semble venir des années 60, directe, éblouissante. C'est la piste la plus classiquement soul de Childqueen, les autres penchent un peu plus vers la pop (là aussi dans un style années 60), avec des grooves plus légers ou ralentis presque jusqu'au délitement comme sur “Delphine”, une écriture toute en élégance et en concision. “Thoughts Around Tea” par exemple : à peine plus de deux minutes, cette mélodie, ces chœurs avec elle-même, ce xylophone, c'est parfait.



Vous aimez les arpèges ? Das Buch der Klänge (« Le livre des sons ») de Hans Otte est une très belle composition minimaliste en douze mouvements, avec des arpèges au piano qui se répètent au point que les mélodies prennent des airs de motifs, de textures. Chaque partie reprend cette idée mais les mouvements peuvent être très différents, entre la fluidité absolue du deuxième, la froideur du sixième qui met en avant le silence, les marteaux et les cordes… Mes préférés sont en général ceux qui sont un peu ambigus, instables, comme le septième (superbe). Dommage seulement que le dernier mouvement finisse par une note trop sucrée (et arrêter au onzième, excellent, ne fonctionne pas si bien que cela non plus, on sent qu'il manque une conclusion).



Je ne sais pas si les « onze questions » que posent Markus Reuter et Robert Rich le long de leurs treize pistes appellent une réponse, si même ce qu'elles sont, mais elles piquent la curiosité. Treize pistes instrumentales qui touchent à l'ambient mais en plus riche, avec trop de mélodies, rythmes, voix… pour que cela reste une musique d'arrière-plan. Chaudes et mystérieuses, principalement acoustiques, très détaillées avec beaucoup d'instruments et de sources sonores ; beaucoup de jeux entre apaisements et tensions aussi, et une atmosphère toujours changeante qui captive sans que l'on puisse la cerner.




L'univers de Carlton Heston(ne) est en noir et blanc, granuleux, étrange. Il a un site web à l'ancienne avec des jeux, des dessins et de la musique, et aujourd'hui je peux vous recommander Screamers, The, sorti pour Halloween (et qui s'accompagne d'un mini-jeu en Flash). C'est un EP de collages imprévisibles, entraînants et déroutants, qui sentent autant le vieux grenier plein de squelettes qui jouent de la guitare sèche et d'araignées que la piste de danse psychédélique, avec une dose de saturation noire par moments. Du WTF du début à la fin et un son original, j'aime beaucoup ! Vous pouvez écouter et télécharger ça ici, c'est gratuit (attention, la lecture démarre automatiquement).



La musique de Vinyl Speed Adjust semble plus circulaire que linéaire. Certes, c'est de la tech house ou de la house minimale, répétitive par nature, mais ici les progressions (il y en a) semblent vouloir se faire oublier, tout tourne autour des boucles, des boucles super accrocheuses dont on a envie qu'elles ne s'arrêtent jamais. Deux pistes sur les trois n'ont d'aileurs pas de vraies fins, elles s'arrêtent si abruptement que ça en paraît arbitraire. C'est sans doute que cette musique est faite pour être mixée ; en attendant, leur Retro EP est déjà très recommandable tel quel.





Si vous avez envie d'un beau disque qui fait du bien, je vous conseille vivement 遠い音楽 (« musique lointaine ») de Zabadak. C'est de la pop japonaise de 1990 avec des inspirations un peu celtiques, un peu new age sans que ça fasse genre ; c'est beau, c'est touchant, candide sans être kitsch, souverain pour les moments où on a besoin de réconfort, quand tout paraît chaotique, désespérant ou de mauvais goût et qu'on a envie de s'éloigner de tout ça. Le groupe tire son nom d'une chanson de 1967 (qui me convainc moins). Et un astéroïde a été nommé d'après le groupe.

jeudi 30 août 2018

♪ 72 : Trois ou quatre piqûres de pieuvres printanières dans le jardin du soleil

Darrin Verhagen est un génie. C'est le fondateur du label Dorobo (qui a sorti entre autres le fameux Night Passage d'Alan Lamb), et sa propre discographie sous cinq ou six alias comporte des bandes son pour opéras et danse, de l'ambient, du breakbeat, du noise, du lowercase… il fait carton plein chez moi, que des trucs que j'aime, avec un design sonore très travaillé et des dynamiques très puissantes. C'est de loin l'artiste que j'ai le plus écouté ce mois-ci, je vous fais un topo vite fait (dans l'ordre où je les recommande) :

Zero / Stung, deux bandes son pour deux chorégraphies différentes, parfois ambient avec beaucoup d'espace mais aussi des rythmes et mélodies inattendues qui créent des univers sonores assez complexes, retors et pourtant « propres ». (Un de mes passages préférés : l'interlude sans titre sur Zero, où une boucle qui tient un peu du jazz, un peu du dub, tourne presque étouffée et offre un petit espace de répit.) Entre les grands éclats de Zero et la tension de Stung, ça fait son effet. Le disque que j'ai le plus écouté pour le moment ; un bon point de départ.

Si vous préférez le côté ambient, vous pouvez prendre Soft Ash, un album conceptuel sur les émanations toxiques dans l'histoire ; intrigant, pas évident d'en faire le tour (comme souvent chez Verhagen les pistes peuvent être très différentes, mais il n'y en a aucune qui vous explose en pleine face ici), le tout donne une impression aussi élusive que menaçante. Je conseille de lire le livret qui explicite un peu tout ça (il y a les scans sur Discogs).

Si vous avez aimé les passages les plus durs, que l'ultraviolence psychédélique c'est votre truc, je vous conseille carrément Junk, signé Shinjuku Filth. Des beats rageurs, blindés de tétanos (et difficilement classables), des explorations d'ambient aux influences parfois orientalisantes, ou avec des violons pour les passages les plus apaisés. De la musique industrielle qui n'est pas glauque mais éblouissante. On commence en plein cœur de la déflagration et on finit par les dernières ondes de choc. C'est un chef d'œuvre, les raisons pour lesquelles je recommande Zero / Stung en premier sont que Junk est un peu plus daté années 90 et qu'il arrache quand même les oreilles.

Medea, toujours signé Shinjuku Filth, est une bande son orchestrale / dark ambient / noise pour une représentation de la fameuse pièce. Je ne l'ai écouté qu'une fois pour le moment mais c'était très prometteur !

Le projet P3, en collaboration avec Matthew Thomas : une série de réinterprétations délicates d'un enregistrement de shakuhachi. On ne reconnaît pas vraiment l'instrument, c'est à ranger dans le lowercase / glitch / microsound, à écouter la nuit (enfin tous les disques de Verhagen sont à écouter la nuit je crois). Le projet fut édité sur deux mini-CDs du même nom, un par Verhagen et l'autre par Thomas (plus dark ambient) ; à noter que ce dernier peut être difficile à lire vu qu'il commence à l'index 6, sans index 1 à 5 avant (!) — j'ai dû désactiver la reconnaissance automatique des disques sur mon ordinateur pour pouvoir copier les fichiers manuellement afin de les convertir.

La trilogie Black | Mass : un album de harsh noise (Black Ice), un de lowercase (Black Frost) et un de dark ambient/drone (Matte Black), chacun sorti sous un alias différent. C'est aussi monochrome  plus minimaliste et austère que ses travaux précédents ; l'album de noise est très classique (c'est celui auquel j'accroche le moins), les deux autres me plaisent davantage, Black Frost fait penser aux disques de Richard Chartier.


J'ai beaucoup écouté ce disque de compositions de Georges Lentz aussi. Un compositeur contemporain dont les musiques (du moins ici) sont épurées et intenses, avec des passages où les instruments se font à peine entendre puis fusent, cinglantes. Du moins sur “Caeli enarrant…” III et IV ; entre les deux, “Birrung” and “Nguurraa” sont plus paisibles et contemplatives. Toutes ont quelque chose de mystérieux.

Après, comme souvent avec le classique, je n'arrive pas à reconnaître les idées qu'évoque le compositeur. Ici ça touche à l'astronomie (idée qui m'intéresse) et à la foi et à la spiritualité (là, ça ne me parle pas du tout). Mais c'est intéressant de savoir par exemple que “Caeli enarrant… III” est basé sur une circularité sérielle et influencée par des musiques tibétaines ; sur son site, Lentz parle un peu de ses compositions et aussi de la manière dont son propre point de vue a évolué à leur égard.

Pour info, on peut commander ce CD pour quatre pauvres euros à la Fnac, frais de port compris si on le fait venir et qu'on le récupère en magasin. Le label Naxos est connu pour ça : des CDs de classique pas chers où l'on peut trouver du très bon (j'aime aussi beaucoup le Debussy interprété par François-Joël Thiollier chez eux).


Kate Carr raconte comment, en 2015, elle s'est retrouvée dans un petit village français pour y prendre des enregistrements de la Seine, à proximité d'une énorme centrale et de fermes désaffectées. L'environnement aurait pu être morose et déprimant au possible — début de printemps brun encore à moitié gelé, ville à l'abandon avec hôtel fermé, bar fermé, pas de magasins, la mairie récemment passée au FN… — mais l'artiste sort des murs et y trouve beaucoup de vie, entre l'électricité (qui l'empêche même parfois de prendre certains enregistrements dans l'eau), les animaux, l'eau, le vent. Un paysage clairement changé par l'activité humaine, mais qui a sa propre vie, indépendamment des humains. Le tout est assemblé et accompagné par des touches d'ambient, de guitares ou de mélodies électroniques, c'est à la fois relaxant et étrange, une ambiguité agréable.

Ça s'appelle I Had Myself a Nuclear Spring. Et je recommande aussi The Story Surrounds Us de la même artiste.


La recommandation techno du mois s'intitule Вдруг появился осьминог и всех съел, и раздумывать не стал (soit : « sans prévenir, une pieuvre apparut et dévora tout le monde alentour »). C'est un album multi-artistes sorti sur le label трип (« trip » ) de Nina Kraviz, dans un style tellement minimaliste qu'il en est squelettique, mais toujours entraînant et décalé. (Par exemple : un beat hyper-basique, un sample de trois mots parlés qui tourne en boucle et une boucle de bruit qui fait un effet psychédélique, des effets et sons inattendus surviennent plus loin mais on atteint à peine le stade du mélodique.) Peut-être que l'étrangeté du disque était absolument nécessaire pour que ça fonctionne ; cette esthétique spartiate jusqu'à l'absurde est elle-même une sorte de bizarrerie. Toujours est-il que ça fait quelque temps que j'ai ce disque dans ma mp3thèque et qu'il tient vraiment la route.

Sinon oui, le titre est tiré d'un rêve qu'a fait madame Kraviz. Et l'édition digitale a un titre anglais plus pratique (The Deviant Octopus), mais je préfère le russe.


En général, il n'y a pas grand chose à dire sur le dark ambient — c'est un genre nécessaire mais qui peut se permettre de rester superficiel et cliché. J'en écoute un peu moins qu'il y a quelques années, même si ça passe toujours nickel pour lire un roman la nuit. Pourtant là, il y a un disque qui m'accroche bien depuis quelque temps, qui a assez de complexité et de matière pour ne pas se limiter à du papier peint sombre : The Incarnation of the Solar Architects d'Inade, qui a une production très travaillée, du mouvement, des rythmes, des paroles… c'est un album qui n'évoque pas tant un vide, une frayeur ou une hostilité informes que l'exploration de mystères. Il y a d'ailleurs des moments de paix là-dedans, comme la belle “The Veil of Eternal Unity”. Et même une sorte de tube accrocheur (relativement au genre), avec les répétitions des paroles déclamées sur “A Lefthanded Sign”.


Si vous ne le connaissez pas déjà : Come to My Garden de Minnie Riperton est un chef d'œuvre de soul. Les mélodies et instrumentations sont d'une classe absolue, c'est de la musique qui peut s'écouter presque n'importe quand avec n'importe qui mais qui n'a rien de superficiel, les mélodies font mouche aussi bien pour mettre de bonne humeur que pour émouvoir, et même si ce n'est pas ce qu'on remarque en premier il y a aussi de bons grooves là-dedans.





DJ Krush a beau faire partie de mes artistes préférés, il faut avouer que sa discographie a des hauts et des bas. Des hauts remarquables, et des bas un peu trop nombreux ; j'attendais qu'il sorte un nouveau bon disque pour vous le présenter, mais Butterfly Effect avec son style sombre et froid ne m'a pas laissé grand souvenir ; 軌跡 Kiseki, bof, je suis rarement fan de ses MCs et je préfère nettement ses instrumentaux ; Cosmic Yard, instrumental et dans son style classique, est correct mais ne décolle jamais vraiment…

Du coup tant pis, je reviens en arrière. Parmi les disques qu'il faut prendre chez lui, et qui me le font préférer à Nujabes entre autres : 寂 Jaku (l'influence de musiques japonaises traditionnelles y est parfaite), Strictly Turntablized (plus old school, concis, avec quelques vrais tubes comme “Kemuri”), sa série de singles mensuels sortis en 2012 (la plupart sont carrément réussis)… et Code4109, son mix sorti en 2000, qui sent les vapeurs de bitume avec un peu d'expérimentation, des grooves, du jazz, c'est presque un peu labyrinthique, nickel. (“Kemuri” est dessus aussi.)

En attendant, je cherche d'autres recommendations en hip hop instrumental. Et j'en trouve, c'est assez facile, mais moins évident d'en trouver qui se démarquent vraiment.

jeudi 31 mai 2018

♪ 69 : La mort par flétrissure du sphinx crayonné du quatrième étage

Rainbow of Death est une déflagration multicolore de powerviolence pop, une salve de douze pistes en-dessous de 40 secondes où hurlements féroces et guitares du chaos sont suivis tout naturellement par des « pa-pa-pala-pa ! ♫ » — le tout suivi d'un grand final en plusieurs mouvements avec solos qui dure carrément trois minutes trente-cinq. Plaisir d'écoute : 10/10.

Détail amusant, il s'agit d'un projet alternatif d'un groupe de funeral doom metal appelé Monarch!, donc avec des pistes longues, a priori lentes et sombres. J'écouterai ça une autre fois ! En attendant, j'écoute Rainbow of Death en boucle. C'est dur de s'arrêter.

▷ Bandcamp

١

Just as I Am de Bill Withers est un magnifique album de soul (un classique ? peut-être, beaucoup de gens disent qu'il mériterait d'être plus connu). L'artiste a une voix superbe, ses chansons sont subtilement accrocheuses et surtout très émouvantes, avec retenue et élégance ; quand Withers s'autorise un petit effet, comme le break sur “Ain't No Sunshine”, c'est toujours à bon escient. Il y a un peu d'influences folk là-dedans aussi, comme sur la minimaliste “Hope She'll Be Happier”.




٢

Ce que fait Yikii parlera à qui a passé son adolescence (et plus) à explorer des mondes imaginaires, à tenir un journal intime où déverser son vague à l'âme, ses angoisses et ses dessins bizarroïdes. Ce sont ses pochettes qui m'ont donné envie d'écouter ; pas toutes, mais celle de son mini-EP de reprises avec la zombie à couettes par exemple, on dirait une capture d'écran d'un cauchemar ! Dans sa musique, on trouve du mignon torturé, du psychédélisme, de l'expressionnisme… parfois on dirait la bande son d'un jeu vidéo d'aventure-horreur, avec du piano, des sons plus ou moins bizarres, quelques paroles sussurées en mandarin. Le genre d'univers que j'aime beaucoup explorer. Tout sonne amateur, quelquefois un peu brouillon et on peut reprocher à l'artiste d'abuser du pathos et des “la la la” fragiles sur certains disques, mais elle a aussi plein d'idées qui fonctionnent carrément, de belles mélodies et un style personnel, original et varié qui me parle.

Tous ses disques ont un thème ; parmi ceux que j'ai écoutés, je recommande en priorité a sleeping girl (« disque d'hallucinations », peut-être le plus abouti, moins sombre que les autres) et  chaos dream (sur l'impossibilité de trouver du sens, plus agressif avec quelques influences techno, indus et noise, mais aussi un beau final avec piano et chant).

▷ Bandcamp


٣

Mark Fell, artiste de glitch connu notamment au sein du duo SND, s'est mis à la house en 2012 en collaborant avec DJ Sprinkles, puis en sortant des EPs sous l'alias Sensate Focus. Des disques réalisés entièrement avec l'outil « crayon » dans le logiciel Digital Performer (ne m'en demandez pas plus, je n'y connais rien), disons house expérimentale avec des éléments de glitch et de juke, juste assez découpée pour former des sortes de syncopes. Le genre de dance music oblique, à la croisée de la piste de danse, du psychédélisme et des expériences pour nerds. J'ai particulièrement accroché au n° 5 pour le moment, mais les autres valent le coup aussi.

Les vinyles sont livrés avec un crayon de papier.

(Et si vous voulez un album complet, il y a Sentielle Objectif Actualité, signé Mark Fell plutôt que Sensate Focus, qui consiste en sept remixes de la série.)

▷ Bleep

٤

Riddles of the Sphinx de Mike Ratledge est la bande son d'un film expérimental sorti en 1977. Cette musique captive, intrigue et hante, en dix « séquences » répétitives d'électronique progressive qui hypnotisent en douceur (pensez un peu à Tangerine Dream mais en plus sobre, dépouillé, répétitif, avec une certaine ambiguité). Les fragments parlés issus du film laissent imaginer une histoire intéressante, avec allégories et rêves ou événements surnaturels, symbolique, politique ; je n'ai pas encore regardé le film… en partie parce que j'aime bien l'imaginer moi-même et garder le mystère pour le moment.

“I was looking at an island in the glass. It was an island of comfort in a sea of blood. It was lonely on the island. I held tight. It was night and, in the night, I felt the past. Each drop was red. Blood flows thicker than milk, doesn't it? Blood shows on silk, doesn't it? It goes quicker. Spilt. No use trying. No use replying. Spilt. It goes stickier. The wind blew along the surface of the sea. It bled and bled. The island was an echo of the past. It was an island of comfort, which faded as it glinted in the glass.”

(J'ai appris en tapant ce paragraphe que Mike Ratledge est plus connu pour être membre de Soft Machine. J'ai bien Third sur mon ordinateur mais je ne l'ai écouté qu'une fois sans qu'il me donne envie d'y revenir ; Riddles of the Sphinx n'y ressemble pas.)

▷ Bandcamp

٥

Fatboy Slim, vous connaissez, vous serez d'accord ou pas si je vous dis qu'il va du génial au gonflant. En tout cas, c'est l'un des seuls artistes qui arrive à me faire non seulement avaler mais aimer du skank (ce rythme à contre-temps des musiques jamaïcaines). J'ai entendu dire que son mix de la série On the Floor at the Boutique était le meilleur disque qu'il ait signé, et je dois dire qu'il me plaît carrément ! Comme celui de Jacques lu Cont dont je parlais l'autre mois, il pourrait faire aimer l'EDM aux fans de pop.

Pas de temps à perdre, on commence tout de suite par un refrain — d'une chanson qu'on ne retrouvera en entier que cinq minutes plus tard — tout de suite suivie des cuivres funk, une référence à Funkadelic sur des lignes de 303, du cut-up, ça danse dans tous les sens, un melting-pot de plein de genres. Dans la seconde moitié, on a droit (après une piste assez laide qui sont le seul point faible du disque) à un changement de style temporaire mais radical : il y avait déjà de l'acid avant, mais les cinq minutes en apnée sur “Acid Enlightenment” d'Aldo Bender tiennent de l'extrémisme ; certains adoreront et d'autres détesteront. (En passant, la piste originale, plus fournie, vaut l'écoute.) C'est même un soulagement d'enchaîner sur le hip hop pourtant très tendu de “Psychopath” de Hardknox… et quand cette tension-là finit par claquer d'un coup, on revient tout de suite à un groove beaucoup plus funky et mélodique, ça fait du bien. Quant au final, il est remarquable : Fatboy Slim fait anticiper son “Rockafeller Skank” plusieurs pistes à l'avance, avec une série d'autres sons qui lui ressemblent de plus en plus. On a beau connaître la piste par cœur, elle n'a jamais sonné aussi bien qu'ici.

▷ Mixcloud

٦

Avant toute autre chose, il vaut peut-être mieux dire que The Fourth Bully de /f est un très bon album d'improvisation libre électro-acoustique, avec une bonne dose de glitch et, selon les pistes : saxophone alto, violon, double basse, piano. (Il paraît qu'il y a une vocaliste aussi mais je ne me souviens pas l'avoir entendue.) Que si cet album a de longues plages dissonantes (surtout “girl who has led a sheltered life I”), il est aussi très vivant, avec de grandes gestuelles imprévisibles et même quelques rythmes très prenants (sur “出社して目が覚めて金曜日上司に言われます!” et “Oil Torture”).

Voilà. Mais ces titres, ce nom, la tortilla sèche et les composants électroniques inclus dans la version physique de l'album, ça paraît complètement aléatoire et pourtant ça intrigue ; il y a un sens à tout cela ?

… Probablement pas. Et l'explication pourrait venir du label : d'après un entretien avec l'artiste (effacé sur le site original mais accessible via archive.org), Psalmus Diuersae est un collectif complètement anarchique et chaotique. /f alias Perry Trollope l'a créé, puis donné le mot de passe à des amis, musiciens et autres, en les encourageant à tout modifier comme bon leur semble. Il n'y a aucune règle, et des disques apparaissent, sont renommés, changent ou disparaissent inopinément sans aucune explication. Trollope dit être étonné que personne n'ait décidé de tout effacer. Ce qui m'étonne le plus pour ma part, c'est qu'un vrai bon disque soit sorti d'un tel projet ! Qu'est-ce qui là-dedans est bien l'œuvre de Trollope, y a-t-il eu des modifications et, si oui, lesquelles ? Allez savoir. Tout est instable. Bienvenue au vingt-et-unième siècle.

La dernière fois que j'ai regardé, The Fourth Bully était encore disponible sur Bandcamp à prix libre. Allez savoir pour combien de temps encore.

▷ Bandcamp
▷ Psalm.us

mardi 25 avril 2017

♪ 56 : Couleurs Païennes Argentées en Suspens dans les Heures de l'Histoire

Revisionist History de Fossil Aerosol Mining Project : deux heures d'ambient couleurs d'ocre, de bandes magnétiques usées à lire sur une machine poussiéreuse, d'objets anciens dont on a oublié à quoi ils pouvaient bien servir, de notes mystérieuses qui ont perdu leur sens… Ça peut être doux et agréable ou bien inquiétant, selon les moments et l'humeur. Leurs albums précédents ressemblaient beaucoup à :zoviet*france: (avec qui ils ont d'ailleurs sorti un très bon album collaboratif), ici leur son se distingue un peu plus ; plus ambient, même s'il y a toujours une certaine rugosité dans le son et des samples étranges.

C'est un disque hybride, mi-album mi-compilation, où d'anciens morceaux du groupe sont retravaillés avec de nouveaux sons — avec jusqu'à trente ans d'écart entre les deux… sans qu'on puisse réellement entendre cet écart, vu que ce genre de musique ne vieillit pas vraiment. L'objet suit le concept : chaque CD comporte une feuille de livre peinte en blanc cassé (juste assez opaque pour ne plus être entièrement lisible), un fragment de bande magnétique de dictaphone, la première heure de musique sur CD et un code pour télécharger la seconde.




Un mélange d'electro-sha‘abi et de jazz, ça vous dit ? L'electro-sha‘abi, c'est le genre d'EEK / Islam Chipsy*, soit un courant récent de musique populaire égyptienne avec des percussions et des synthés hypnotisants. Si ça vous tente, je vous conseille d'écouter Praed, un duo libano-suisse avec clarinette, basse, synthé et autres sons électroniques. L'album que j'ai s'intitule Fabrication of Silver Dreams ; c'est psychédélique comme il faut et sacrément cool. Maxime Canelli en avait déjà partagé un morceau ! (Il y a des extraits en écoute ici.)

* J'arrive toujours pas à prendre ce nom au sérieux : Islam Chipsy. Pourquoi pas Vatican Tortilla ou Torah Cahouète ?




… Alors évidemment, avec un titre pareil, ça me donne envie de réécouter cette chanson de Noir Désir. Je vous laisse le faire si vous voulez avant de commencer.

Voilà, c'est bon ? Donc, Tant que les Heures Passent de Bérangère Maximin est un disque électro-acoustique, de la poésie sonore expérimentale où chaque composition ressemble un peu à une installation. Un peu d'absurde, pas mal de curiosité, des sons piqués un peu partout et qui forment un tout toujours un peu instable, que l'artiste prend plaisir à heurter (j'ai l'impression que toute l'œuvre est basée sur l'idée de dérangement, de disruption). Sur “Ce Corps VII”, il y a un long texte-poème très bien récité en plus, c'est du théâtre pour l'oreille.



Scilens de Haptic est un album qui fait beaucoup sans en avoir l'air. Trois musiciens, cinquante-quatre (!) instruments et sources sonores*, une musique qui n'est pas tout à fait atonale ni arythmique mais qui semble l'être — ou bien qui l'est et ne semble pas l'être. Musique concrète**, phonographies, drones, bref beaucoup de sons « non musicaux » utilisés de manière très musicale, avec des crescendos parfois intenses, de la tension, des contrastes, des mélodies éparses qui pourraient passer inaperçues. Au niveau des émotions, on est entre l'anxiété et la contemplation, ça pourrait évoquer une personne qui s'abîme les yeux sur des thèses et manuscrits obscurs et passe ses nuits à taper son texte sur une machine bruyante sans voir l'heure passer. À écouter plutôt la nuit, mais surtout au calme et dans la solitude.

* En la lisant, j'ai cru qu'ils avaient enregistré des serpents mais non, “crotales” est aussi le nom d'un instrument.

** Je balance « musique concrète » comme ça, mais c'est dans le sens très approximatif et probablement incorrect que l'on voit utilisé de temps en temps.




Abeyance de Haptic est beaucoup plus facile à décrire. C'est un petit disque à écouter la nuit… un petit disque qui semble tout vide. On y entend des bruits lointains, des résonances, un peu de bruit de fond et un piano lointain. Absolument rien au premier plan. Difficile de déterminer au début si les phonographies ont été modifiées, s'il s'agit de plusieurs assemblées ou d'une seule, on pourrait même se demander si le piano est joué par un membre du groupe ou fait partie de l'environnement. Ça pourrait être un assemblage subtil comme une personne qui aurait placé un micro dans une pièce vide, ouvert les portes et les fenêtres et serait partie en laissant ça tourner. Pourtant, plus je réécoute ce disque et plus il me paraît « musical ».







Born Again Pagans de Coil* est un de mes disques mineurs préférés de mon groupe préféré. La première piste est la plus dansante qu'ils aient jamais réalisée, un produit des quelques années où Coil et Psychic TV, après avoir quitté la musique industrielle, se sont mis à explorer l'acid house. (À écouter dans cette veine en long format : Love's Secret Domain* et Towards Thee Infinite Beat*.) Les trois pistes suivantes sont nettement plus proches du son habituel de Coil, avec de l'ambient païenne étrange, psychédélique, mystérieuse, envoûtante. Étonnant de combiner les deux comme ça peut-être, mais ça fonctionne.

(L'EP se présente comme une collaboration, mais les pistes attribuées à “ELpH” sont simplement celles qui ont été produites de manière imprévue, non préméditée, comme si c'était leurs instruments eux-mêmes qui avaient décidé de les jouer.)

* Notez qu'il faut retagger un peu tout ça.




“Dancing Girl” de Terry Callier est une chanson fabuleuse. Le genre de finale magistrale qui nous fait passer par la joie, la nostalgie, la tendresse, une piste avec plein de mouvements mais qui ne perd jamais son émotion dans sa complexité — c'est une chanson qui en vaut bien cent. Enfin, je dis « finale » parce que c'est le genre de piste que j'ai l'habitude d'entendre à la fin d'un album, mais ici c'est la première piste… Impossible de l'égaler ensuite, mais l'album entier (What Color Is Love) est superbe malgré tout. Callier marie parfaitement la plus grande douceur à des rythmes vraiment entraînants (“You Goin' Miss Your Candyman”, je n'aurais pas dit non à une deuxième comme celle-là). Quant au vrai final, “You Don't Care”, il est désarmant de simplicité et peut s'écouter tout aussi bien avec un sourire qu'avec un soupir. Ou les deux.