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mardi 27 février 2018

♪ 66 : Quatre-vingt-dix images azimutales formées par des isthmes acides

9T Antiope – Isthmus
(Eilean Rec., 2017)
Un duo franco-iranien de musique électro-acoustique avec chant, sons électroniques, phonographies et violon. Si la voix de la chanteuse, harmonieuse et comme suspendue, peut avoir des airs de légèreté, l'environnement dans lequel elle évolue est un tumulte, au mieux simplement agité, parfois violent. Les enregistrements pris dans les deux pays ancrent la musique dans le monde réel quitte à la brusquer (de quoi faire réfléchir à la place de la musique dans le monde ? quelque chose d'intangible, fugace, futile, et pourtant sans ça tout serait tellement plus froid ?) ; le violon, lui, relie les deux et fait autant écho à la sensibilité du chant qu'à la tension et à la violence des éléments plus bruitistes. C'est un élément structurant, parfois il ne fait que renforcer l'anxiété que l'on ressent, parfois il va plutôt du côté de la mélancolie.

Isthmus fait quatre pistes pour trente-cinq minutes ; c'est assez court et je pense que le groupe a encore du potentiel à développer, mais leur son est déjà saisissant.




Kenny Larkin – Azimuth
(Warp, 1994)
Ma meilleure découverte du mois. C'est de la Detroit techno de génie avec des courtes boucles rythmiques (qui me font penser à Robert Hood, dont il faudra que je parle aussi par ailleurs), des développements mélodiques quasi-ambient techno, des pistes à la Carl Craig mais en encore mieux, une ambiance futuriste-spatiale, des polyrythmes et autres expérimentations. Peut-être mon disque préféré du genre pour le moment.

Il paraît que l'album suivant est encore meilleur, je l'écouterai mais j'ai du mal à imaginer.






Kat Onoma – Far from the Pictures
(EMI / Dernière Bande, 1995)
Du rock à écouter la nuit. Avec cette basse qui s'entend parfois plus que la guitare, ces saxophones sur quelques titres, et surtout ce chant mi-parlé mi-chanté, qui sans aller jusqu'à la froideur d'autres groupes français (Diabologum, Mendelson) donne aux chansons une allure introspective. Far from the Pictures joue entre deux pôles, et serait loin de fonctionner aussi bien s'il penchait résolument côté rock (comme sur “Idiotic”, un des meilleurs titres et pourtant tout un album comme ça aurait pu être un peu artificiel ou manquer de souffle) ou côté intimiste (“La chambre”, belle, plus naturelle avec son texte parlé en français, mais tout un album comme ça aurait pu devenir lassant). Rodolphe Burger a un accent français sacrément marqué, qui marche plus ou moins bien selon les pistes mais que j'aime beaucoup en général. (Le rock parlé fonctionne-t-il naturellement mieux en français et le rock chanté en anglais ? Je n'en sais rien.)

(Aujourd'hui je pourrais donc enfin répondre à la question « quel artiste connu vient de votre ville natale ? » sans avoir à rougir.)




808 State – 90
(ZTT, 1989)
C'est vrai que le monde de la musique électronique et celui de la pop ont des conventions différentes, mais honnêtement, 90 cartonne peu importe le barème utilisé. De l'acid house expérimentale et accrocheuse, une idée différente par piste, c'est réjouissant d'entendre ce groupe s'inspirer du hip hop de l'époque (1989) avec des voix de dictée magique, tester des sons orientalisants, sampler Cybotron avec bonheur… il y a peut-être même quelques passages qui annonceraient la trance, mais là je m'avance peut-être un peu. Le tout avec d'excellentes mélodies. Moins de quarante minutes, pas une de gaspillée : un classique.




The Mars Volta – The Bedlam in Goliath
(Universal, 2008)
Cet album est sorti il y a dix ans et je me fiche complètement de ce genre d'anniversaire, mais comme RYM en a parlé pour l'occasion j'en ai profité pour le réécouter aussi. The Mars Volta reste mon groupe de prog préféré, d'assez loin même (à moins de compter Tool dans le genre) ; parmi les  autres grands noms du genre, il y en a quand même un bon paquet qui me laissent de marbre ou me gonflent vaguement avec leurs froufrous et leurs arabesques vaniteuses(*).

Alors que The Bedlam in Goliath, c'est un déluge de tubes. Honnêtement. Il ne laisse pas une seconde pour souffler et est tellement accrocheur que ses 75 minutes passent comme un paquet de cacahouètes, tant pis pour les allergiques ; il ne commence à pêcher qu'à partir de la huitième piste, où certains passages ralentissent le rythme et s'égarent un peu, mais il n'y a pas une seule piste qui n'ait pas son moment fort. Une telle intensité, ça force le respect et surtout ça me fait toujours autant plaisir.

(* Je sais, je dis ça alors que Frances the Mute — que je considère comme un vrai chef d'œuvre — traîne un sacré paquet de passages vaguement atmosphériques que l'on peut en toute bonne foi trouver vains et ennuyeux. Mais ce disque garde sa cohérence à mes oreilles, alors que d'autres passent continuellement du coq à l'âne rien que pour épater la galerie. Genre Close to the Edge de Yes, c'est un très bon disque, mais dont l'ambition principale reste quand même de péter plus haut que n'importe quel cul et qui m'épuiserait s'il durait plus que ses 38 minutes. C'est ce que je ressens en tout cas. Peut-être que mon ressenti est de mauvaise foi.)




Mileece – Formations
(Lo, 2003)
En 2003, la Britannique Mileece Abson sort un petit disque réalisé avec des programmes qu'elle a écrit elle-même et qui s'inspirent de formations naturelles comme la croissance des plantes ou la structure des flocons de neige. Ce qui se traduit par de l'ambient très organique plein de petites touches, des berceuses pointillistes qui font entendre une forme de vie à travers les sons synthétiques ; seule la dernière piste apporte une présence humaine directe, avec du chant et du violon. C'est joli comme tout.

Et ça donne envie d'en entendre davantage, sauf que Mileece est une des artistes les moins prolifiques qui existent ; depuis Formations, elle n'a sorti qu'une ou deux pistes pour des compilations et une installation du nom de Sonic Garden où des senseurs convertissent les données émises par des plantes en sons pour générer de la musique (les visiteurs pouvaient notamment toucher les plantes pour faire de la musique). Ça peut être un peu frustrant, mais à la réflexion je préfère ça aux discographies qui se répandent dans tous les sens au point de décourager.

mardi 25 avril 2017

♪ 56 : Couleurs Païennes Argentées en Suspens dans les Heures de l'Histoire

Revisionist History de Fossil Aerosol Mining Project : deux heures d'ambient couleurs d'ocre, de bandes magnétiques usées à lire sur une machine poussiéreuse, d'objets anciens dont on a oublié à quoi ils pouvaient bien servir, de notes mystérieuses qui ont perdu leur sens… Ça peut être doux et agréable ou bien inquiétant, selon les moments et l'humeur. Leurs albums précédents ressemblaient beaucoup à :zoviet*france: (avec qui ils ont d'ailleurs sorti un très bon album collaboratif), ici leur son se distingue un peu plus ; plus ambient, même s'il y a toujours une certaine rugosité dans le son et des samples étranges.

C'est un disque hybride, mi-album mi-compilation, où d'anciens morceaux du groupe sont retravaillés avec de nouveaux sons — avec jusqu'à trente ans d'écart entre les deux… sans qu'on puisse réellement entendre cet écart, vu que ce genre de musique ne vieillit pas vraiment. L'objet suit le concept : chaque CD comporte une feuille de livre peinte en blanc cassé (juste assez opaque pour ne plus être entièrement lisible), un fragment de bande magnétique de dictaphone, la première heure de musique sur CD et un code pour télécharger la seconde.




Un mélange d'electro-sha‘abi et de jazz, ça vous dit ? L'electro-sha‘abi, c'est le genre d'EEK / Islam Chipsy*, soit un courant récent de musique populaire égyptienne avec des percussions et des synthés hypnotisants. Si ça vous tente, je vous conseille d'écouter Praed, un duo libano-suisse avec clarinette, basse, synthé et autres sons électroniques. L'album que j'ai s'intitule Fabrication of Silver Dreams ; c'est psychédélique comme il faut et sacrément cool. Maxime Canelli en avait déjà partagé un morceau ! (Il y a des extraits en écoute ici.)

* J'arrive toujours pas à prendre ce nom au sérieux : Islam Chipsy. Pourquoi pas Vatican Tortilla ou Torah Cahouète ?




… Alors évidemment, avec un titre pareil, ça me donne envie de réécouter cette chanson de Noir Désir. Je vous laisse le faire si vous voulez avant de commencer.

Voilà, c'est bon ? Donc, Tant que les Heures Passent de Bérangère Maximin est un disque électro-acoustique, de la poésie sonore expérimentale où chaque composition ressemble un peu à une installation. Un peu d'absurde, pas mal de curiosité, des sons piqués un peu partout et qui forment un tout toujours un peu instable, que l'artiste prend plaisir à heurter (j'ai l'impression que toute l'œuvre est basée sur l'idée de dérangement, de disruption). Sur “Ce Corps VII”, il y a un long texte-poème très bien récité en plus, c'est du théâtre pour l'oreille.



Scilens de Haptic est un album qui fait beaucoup sans en avoir l'air. Trois musiciens, cinquante-quatre (!) instruments et sources sonores*, une musique qui n'est pas tout à fait atonale ni arythmique mais qui semble l'être — ou bien qui l'est et ne semble pas l'être. Musique concrète**, phonographies, drones, bref beaucoup de sons « non musicaux » utilisés de manière très musicale, avec des crescendos parfois intenses, de la tension, des contrastes, des mélodies éparses qui pourraient passer inaperçues. Au niveau des émotions, on est entre l'anxiété et la contemplation, ça pourrait évoquer une personne qui s'abîme les yeux sur des thèses et manuscrits obscurs et passe ses nuits à taper son texte sur une machine bruyante sans voir l'heure passer. À écouter plutôt la nuit, mais surtout au calme et dans la solitude.

* En la lisant, j'ai cru qu'ils avaient enregistré des serpents mais non, “crotales” est aussi le nom d'un instrument.

** Je balance « musique concrète » comme ça, mais c'est dans le sens très approximatif et probablement incorrect que l'on voit utilisé de temps en temps.




Abeyance de Haptic est beaucoup plus facile à décrire. C'est un petit disque à écouter la nuit… un petit disque qui semble tout vide. On y entend des bruits lointains, des résonances, un peu de bruit de fond et un piano lointain. Absolument rien au premier plan. Difficile de déterminer au début si les phonographies ont été modifiées, s'il s'agit de plusieurs assemblées ou d'une seule, on pourrait même se demander si le piano est joué par un membre du groupe ou fait partie de l'environnement. Ça pourrait être un assemblage subtil comme une personne qui aurait placé un micro dans une pièce vide, ouvert les portes et les fenêtres et serait partie en laissant ça tourner. Pourtant, plus je réécoute ce disque et plus il me paraît « musical ».







Born Again Pagans de Coil* est un de mes disques mineurs préférés de mon groupe préféré. La première piste est la plus dansante qu'ils aient jamais réalisée, un produit des quelques années où Coil et Psychic TV, après avoir quitté la musique industrielle, se sont mis à explorer l'acid house. (À écouter dans cette veine en long format : Love's Secret Domain* et Towards Thee Infinite Beat*.) Les trois pistes suivantes sont nettement plus proches du son habituel de Coil, avec de l'ambient païenne étrange, psychédélique, mystérieuse, envoûtante. Étonnant de combiner les deux comme ça peut-être, mais ça fonctionne.

(L'EP se présente comme une collaboration, mais les pistes attribuées à “ELpH” sont simplement celles qui ont été produites de manière imprévue, non préméditée, comme si c'était leurs instruments eux-mêmes qui avaient décidé de les jouer.)

* Notez qu'il faut retagger un peu tout ça.




“Dancing Girl” de Terry Callier est une chanson fabuleuse. Le genre de finale magistrale qui nous fait passer par la joie, la nostalgie, la tendresse, une piste avec plein de mouvements mais qui ne perd jamais son émotion dans sa complexité — c'est une chanson qui en vaut bien cent. Enfin, je dis « finale » parce que c'est le genre de piste que j'ai l'habitude d'entendre à la fin d'un album, mais ici c'est la première piste… Impossible de l'égaler ensuite, mais l'album entier (What Color Is Love) est superbe malgré tout. Callier marie parfaitement la plus grande douceur à des rythmes vraiment entraînants (“You Goin' Miss Your Candyman”, je n'aurais pas dit non à une deuxième comme celle-là). Quant au vrai final, “You Don't Care”, il est désarmant de simplicité et peut s'écouter tout aussi bien avec un sourire qu'avec un soupir. Ou les deux.