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dimanche 29 mars 2020

♪ 91 : Couleurs d'un printemps calme

Satoshi Ashikawa
Still Way
1982


Un album de compositions pour harpe, piano, flûte et vibraphone qui dégage une impression de fragilité, une atmosphère paisible et agréable, empreinte de mystère. Ces mélodies semblent tourner en boucles lentement et laissent toujours quelque chose en suspens, des petites tensions irrésolues dans les espaces entre les notes.

Ce très beau disque sera malheureusement le seul de l'artiste, qui mourra peu de temps après ; et Wave Notation, c'est la série d'albums qu'il avait commencé à publier, et qui n'en comptera donc que trois (les autres sont un album d'ambient signé Hiroshi Yoshimura et des interprétations de Satie par Satsuki Shibano).

Je vous conseille l'édition avec la piste bonus, “Wrinkle”, un peu moins aérienne et plus sombre que les autres — comme un réveil dans une réalité qui ne serait pas moins étrange que les rêves qui l'ont précédée.

 ✧ Bandcamp




Carolina Eyck & American Contemporary Music Ensemble
Fantasias for Theremin and String Quartet
2016


La dernière fois que j'ai vu un thérémine en vrai, un c'était dans un musée : on pouvait l'essayer et il y avait un groupe de jeunes qui se marraient franchement en faisant des des wouuUUIIIOOOUuuuOOUIIIiiiu rigolos. J'ai attendu mon tour avant de faire moi aussi des ouIIIIIoouuWWwwiiOOUUU ridicules. Excellent instrument, y'a pas à dire.

Carolina Eyck en joue sérieusement ici, et ça me plaît beaucoup (1) que le son de l'instrument reste incongru et bizarroïde même quand il est maîtrisé et (2) que l'on laisse ce drôle d'oiseau prendre la place d'honneur ! Accompagné d'un quatuor à cordes sur des compositions élégantes, à l'étrangeté assumée, très évocatrices et très vivantes. Honnêtement j'adore, dommage que l'album soit si court (une demi-heure).

 ✧ Site officiel




Slayyyter
Slayyyter
2019


À l'époque où est sorti “Toxic” de Britney Spears, je n'avais pas voulu m'avouer que j'accrochais à ce tube. Pareil avec l'eurodance qui passait à la radio des années auparavant. C'était en partie du snobisme — envie d'affirmer mon style en écoutant des disques obscurs, inécoutables, « bonjour je suis nihiliste et j'écoute des trucs bizarres » (ce qui n'était pas faux, c'est toujours le cas, mais pourquoi se limiter à ça ? et pourquoi croire que les musiques plus difficiles seraient meilleures, ou plus respectables ?). C'était aussi en partie parce que j'avais vraiment du mal avec les musiques trop joyeuses, trop extraverties, surtout quand elles semblaient n'avoir aucun contrepoint et être un peu superficielles.

Cet album, c'est de l'électropop à la Britney Spears mais avec un petit peu de bubblegum bass en plus, elle enchaîne tube sur tube, tout est intense et cette fois je ne boude pas mon plaisir.




BRS (British Rhythm Services)
Spring Dom
2003


Si vous aimez la house funky avec du chant, cet EP est un petit bonbon : “Spring Dom” pour son chant qui me rappelle le trip hop à la Lamb, “Clubtronic” pour son vibrato sur les synthés (effet rétro que j'adore), “Miss You” pour son style nettement plus en retrait, presque évanescent, et pourtant carrément dansant. Trois pistes, trois réussites, rien à redire.




Stray
Chatterbox
2014


“Eazy Boy” m'est revenue dans la tête constamment ces derniers jours, elle m'obsède presque avec son atmosphère nocturne déformée dans tous les sens, cette basse qui pèse des tonnes, ces lumières éblouissantes, et surtout ce chant qui s'étire dans un psychédélisme à la limite du bad trip. Et le reste de l'EP vaut le coup aussi ! C'est du drum'n'bass / juke / footwork / ce genre de trucs.

 ✧ Bandcamp





Taku Sugimoto, Masahiko Okura, Antoine Beuger et Toshiya Tsunoda interprétés par Rhodri Davies et Ko Ishikawa
Compositions for Harp and Sho
2006

Si vos oreilles sont aguerries aux musiques expérimentales les plus radicales, que vous pouvez vous enquiller un album entier d'onkyo et prendre au sérieux les compositions les plus osées du groupe Wandelweiser, je vous recommande ce disque sans hésitation.

… Si vous hésitez, je vous le recommande quand même — ces genres dépassent souvent mes limites, pas mal de disques d'onkyo « pur » m'ennuient (y compris certains de Sugimoto — et pareil pour plusieurs disques d'Antoine Beuger). Mais ce disque-là me plaît beaucoup, pour ses équilibres subtils toujours maintenus entre harmonies et dissonances, présences et absences, timbres agréables et stridents (d'ailleurs il n'y a pas que de la harpe et du sho ici, la piste 4 utilise un dispositif électronique qui fait penser à une série d'alarmes). On est à mi-chemin entre la musique de chambre intimiste et le test ORL, la délicatesse et la froideur. Cette musique a sa propre beauté et surtout son propre sens.




落差草原 WWWW (Prairie WWWW)
盤 (Pán)
2018

Ce sont les rythmes qui m'accrochent en premier sur ce disque — deux percussionnistes qui jouent dans un style « tribal », du genre qu'on pourrait entendre chez ˙O˙Rang ou dans certains projets ambient. Là-dessus, le groupe développe une musique psychédélique, proche du folk, expérimentale. Il y a une chanteuse et un chanteur, tout est chanté en mandarin (je crois — le groupe est taïwanais) et les sonorités de cette langue apportent aussi pas mal je trouve ! Cet album est censé évoquer une île imaginaire et je trouve qu'il y parvient.

 ✧ Bandcamp

vendredi 20 septembre 2019

♪ 85 : Passages tremblants et contrastes sonores

Four Pictures ~四つの弔歌~ de Trembling Strain est un album très élusif, qui passe de froideurs dissonantes à des beautés mélancoliques avec légèreté. Du folk expérimental dont les percussions, les chants, les mélodies sont comme des îlots qui émergent d'une brume changeante.

Ce n'est pas un disque facile ; aux premières écoutes, j'aurais été complètement incapable de résumer ça tant tous les éléments sont fugaces, des « ôôôôô » gutturaux japonais à la flûte, la harpe, de la guimbarde aux guitares électriques dissonantes, avec des enregistrements de feu ou de pluie… et c'est cette éphémérité qui est au cœur du disque au final. Même la splendide piste centrale, “嘆きの川辺”, ne peut sembler être qu'un élément parmi d'autres. Une belle écoute automnale.

(Cerise sur le gâteau : l'album a une structure palindromique.)




Plus direct, mais toujours dans le folk : Знаєш як? Розкажи de Світлана Охріменко и Олександр Юрченко, joli et intrigant, avec une belle voix, un style un peu lo-fi qui garde une certaine ambiguité avec de légères dissonances et des boucles électroniques primitives en plus des instruments acoustiques. Par exemple une sorte de piano-jouet pour la mélodie et un grattement métallique en texture de fond. Ça semble un peu mystérieux, peut-être parce que je ne parle pas un mot d'ukrainien. Une impression de greniers et de petit soleil lumineux de la saison froide.





Si vous aimez la drum and bass, je vous conseille carrément le Fabriclive 25 de High Contrast. C'est classique mais ça met une pêche incroyable, et il y a plein d'enchaînements géniaux là-dedans — l'enchaînement de “Life Rhythm” à “Flashback” par exemple (encore plus pour moi vu que “Flashback” m'a été passée par un pote à l'époque et me rappelle de bons souvenirs sur internet, mais même, il m'en avait passé d'autres aussi et celle-là a toujours été un coup de cœur), ou le final paixitronné à fond (« quand y'en a plus y'en a encore »), ici ça marche carrément.

Bon, je dis ça, ce sont des plaisirs faciles et ça ne plaira qu'à qui aime vraiment le genre. Mais si c'est votre cas, franchement, ne vous privez pas.





Ma recommandation pop du mois, c'est Rito de Passá de MC Tha. Je ne connais rien au genre, “funk melody”, mais d'après Wikipédia il s'agit d'un grand melting pot populaire qui emprunte du candomblé afro-brésilien à plusieurs styles de hip hop dont le Miami bass, à l'electro, des musiques latines traditionnelles et plein d'autres (mais pas de funk, ce serait trop facile). Que ça se danse, que ça s'écoutait à l'origine dans les favelas et que c'était dénigré ailleurs, ce qui serait en train de changer. Je ne sais pas du tout si ce disque est représentatif du genre, je peux juste vous dire qu'il est nettement plus chanté que rappé malgré le nom de l'artiste ; que l'influence hip hop s'entend dans certains sons et le style de production mais reste en arrière-plan des éléments plus traditionnels, et que les compositions sont clairement plus des chansons que des pistes de dance music (cf. “art pop” en genre secondaire sur RYM). C'est un album court, direct, très chouette.




Les compositions pour musique de Laurence Crane tiennent souvent du minimalisme à la Morton Feldman, tout en étant plus chaudes, avec des notes plus longues et moins isolées, mais en gardant cette certaine ambiguité dans l'humeur et ce degré d'imprévisibilité.

Sur Chamber Works 1992-2009 (interprétations d'Apartment House chez Another Timbre, comme Drifter de Linda Catlin Smith, que j'avais aimé en 2018), on reste dans ce registre doux-ambigu tout le long mais avec des pièces plus évidentes que d'autres. Je préfère piocher dedans à petite dose que me passer le tout, les 138 minutes en entier, c'est trop… et quelques-unes ne me parlent pas, “Ethiopian Distance Runners” par exemple, je ne sais pas si elles sont plus complexes ou simplement moins réussies.

Je préfère Sound of Horse, interprétations d'asamisimasa qui ont plus de contrastes et fonctionnent mieux en tant qu'album, avec du chant sur la série “Events”, la suite-titre qui présente un large éventail de styles (et est dédicacée à Mick Ronson, guitariste qui a joué pour David Bowie) ou encore une piste très courte mais évocatrice qui se résume à une courte boucle (“Old Life Was Rubbish”). C'est plus facile mais tout est harmonieux, il y a plus de surprises, j'aime beaucoup ce disque !

Les deux n'ont que deux pistes en commun (“John White in Berlin” et la quasi-ambient “Riis”), mais elles sont parmi mes préférées. Et je ne saurais pas trop vous dire qui les interprète le mieux.

lundi 23 avril 2018

♪ 68 : Deux oiseaux lumineux sur zéro lignes téléphoniques

Noname
Telefone
(2016, hip hop)
Telefone de Noname donne le sourire et peut faire verser quelques larmes en même temps. Un album de hip hop introspectif qui danse sur une corde raide entre ses mélodies gaies, sa candeur désarmante et la dureté des thèmes abordés. Assez peu d'œuvres évoquent la mort sans tomber dans la tristesse, la noirceur ou le cynisme ; Noname le réussit tout le long, ce qui n'est peut-être pas si difficile quand on évoque le souvenir de sa grand-mère, mais allez sortir une chanson sur un avortement qui soit réellement tendre et pleine d'amour sans qu'il y ait de contradiction ! Et à part sur le final “Shadow Man” où la lumière commence à baisser (pas ma piste préférée, on y entend un peu trop les MCs masculins alors que c'est elle que j'ai envie d'écouter, mais je chipote), tout est plein de belles mélodies, qui savent aussi être entraînantes (“Diddy Bop“ ♥ ♥ ♥). Trentre-trois minutes, un album qui va à l'encontre de tous les a priori négatifs qu'on peut avoir sur le hip hop, un beau disque.




Hecq
0000
(2007, Hymen, ambient glitch/IDM)
0000 de Hecq est un album d'ambient glitch qui commence de manière presque évanescente, une musique vaporeuse qui berce les oreilles tout doucement (“0001”). Puis un rythme vient s'y poser (“0002”), qui laisse la place à un autre plus dansant (“0003”)… et commence un jeu de cachés - dévoilés qui se poursuit tout le long, de manière imprévisible, sans que le flux ne se brise. Je me rends compte en reparcourant les pistes individuellement que c'est plus un album d'IDM qu'un d'ambient glitch, en fait, mais il est si prenant qu'il fonctionne des deux manières.

L'album est accompagné par un deuxième disque de remixes et collaborations, plus rythmées, tout à fait bienvenues également.




Christoph de Babalon
If You’re Into It, I’m Out of It
(1997, Digital Hardcore,
breakcore atmosphérique)
Christoph de Babalon ne fait pas de compromis et n'a aucune envie de plaire à tout le monde. If You're Into It, I'm Out of It ne prend ses fans supposés qu'à rebrousse-poil, d'abord avec une remarquable introduction ambient de quinze minutes trente, solennelle, introspective et psychédélique, puis en balançant des beats angulaires, biscornus, qui ne donnent pas tant envie de danser qu'ils sont l'expression d'une énergie à contre-courant de tout. Il y a de sacrés bangers là-dedans malgré cela, comme “Dead (Too)” — et plein de moments étonnants, comme “Damaged III” où c'est une boucle (qui ressemble à un CD passé en avance rapide) qui structure le morceau face à des beats imprévisibles. Tout a une couleur particulière, toutes les pistes se démarquent. Le mois dernier, j'avais dit que la drum and bass était un genre souvent impersonnel : voilà un superbe contre-exemple. À écouter la nuit. “Crucial shit” indeed.




Roger Rodier
Upon Velveatur
(1972, Columbia, folk)
Upon Velveatur de Roger Rodier est un très bel album. D'une grande douceur, avec de très belles mélodies souvent mélancoliques, et quelques éléments rock pour le contraste ; honnêtement, je n'ai rien à redire, je le recommande vivement.

… Si tant est que je puisse recommander quoi que ce soit dans un genre que je connais si peu ! Je n'ai quasiment que Nick Drake comme référence (et encore, j'ai tapé “Nick Cave” avant de me relire), et je n'aurais peut-être jamais écouté Upon Velveatur si Oneohtrix Point Never ne l'avait pas samplé sur Garden of Delete (“You give so many reasons for the weakness you hide” — j'aime bien cette idée d'avoir le même son dans deux contextes complètement différents).





Mr. Oizo
Stade 2
(Because, 2011, electro house)
Mr Oizo, moins connu sous le nom de Quentin Dupieux, est célèbre pour sa peluche Flat Eric, son tube “Flat Beat” et ses disques et films déjantés. Et pour une fois, je dois dire que j'ai bien fait d'aller à l'encontre de la vox populi, parce que c'est clairement un de ses disques les moins bien notés que je préfère !

Analog Worms Attack est une déconstruction de hip hop instrumental jusqu'à l'effilochage, Moustache (Half a Scissor) est un disque de musique électronique complètement barge où tout est déconstruit et reconstruit dans tous les sens — mais ils ne m'accrochent qu'assez peu. Stade 2, par contre, j'aime sans réserve ! C'est un disque bizarroïde, incongru, avec des sons élastiques et volontiers bruitistes ou dissonants, mais avec des beats bien solides qui accrochent efficacement (de traviole ou la tête en bas, mais ils accrochent). Parfois ça ressemble à du trollisme ou à du vrai foutage de gueule, ce qui n'est pas pour me déplaire non plus. “Eve-ry-bo-dy-dance-now. Blip bloup bloup pfouitch pflouitch bulubup bulupbup pfouitch.”

Je continuerai à écouter ses autres disques, la prochaine fois j'essaie The Church.




Port-Royal
Flares
(2005, Resonant, ambient + post-rock)
Il y a des fusions de genres qui sont intéressantes parce qu'inattendues, et d'autres qui semblent tellement évidentes à l'écoute qu'on se demande pourquoi on n'a pas entendu ça avant. Ainsi, le mélange downtempo + deep house chez Crazy Penis dont j'avais parlé il y a quelques mois ; et sur Flares de Port-Royal, c'est de l'ambient électronique et du post-rock qui se mêlent. C'est extrêmement fluide, super agréable.

Merci à space_ritual pour la découverte !

jeudi 24 novembre 2016

♪ 51 : Les Fleurs Martiennes Défuntes Secouent leurs Cordes Oculaires

Je n'aime toujours pas l'opéra classique, et je préfère largement la musique classique instrumentale à celle avec chant… mais je commence à me poser des questions quand, après avoir aimé The Death of Don Juan d'Élodie Lauten, j'ai un coup de cœur pour Mars: Requiem de Helga Pogatschar.

Les chants sur ce requiem (c'en est bien un) sont classiques, les textes aussi, mais l'instrumentation est industrielle. En partie atonale, avec des samples, des dissonances, des sons mécaniques, torturés, hostiles… Ce qui donne des clairs-obscurs saisissants (chant lumineux, textures sonores complexes et infernales). À un moment seulement, le chant se met à s'accorder avec cette dissonance de la langue musicale moderne, et ce moment suffit à donner une autre dimension à la composition ; sur d'autres passages, plus que des pistes, ce sont des mélodies, parfois sur une seule syllabe, qui me donnent des frissons.

Seuls les textes, religieux et en latin (à part la dernière piste en hébreu), ne me parlent en rien. Mais les sentiments d'inquiétude, d'espoir, de résistance, de tristesse sont exprimés de superbe manière.




Ça fait déjà pas mal d'années que j'aime Ogham Inside the Night de Sieben, un disque de folk sur un alphabet antique irlandais — un bel album dans un genre et surtout avec des évocations qui changent nettement de mes écoutes habituelles, calme mais souvent empreint de mystère et d'ambiguité.

Mais je ne m'attendais pas du tout à ce que l'album précédent, Sex & Wildflowers, soit si différent ! Est-ce encore du folk ? Parce que cette musique me paraît plus intense que n'importe quel disque de folk que j'ai pu écouter. Ou du moins intense d'une autre manière. Les boucles de violons sont encore là, la voix reste calme — et très belle, d'ailleurs ! —, mais si ce disque est en grande partie pastoral, il y a une tension dès le départ qui rend la musique d'autant plus belle et plus excitante… Maintenue jusqu'à ce que des distortions surviennent, des sons électriques, des pulsations, jusqu'à la tempête comme sur la géniale “Bleeding Heart” avec ses paroles simples rendues étranges par une énumération froide, précise, presque maniaque, et une musique qui aurait pu être mélancolique sans ces dissonances et cette énergie furieuse. Sex & Wildflowers est cru, violent même, ces légendes-là n'ont pas été adoucies ! Et c'est un sacré bon disque.




Biosphere, à mes oreilles le maître de l'ambient, n'avait pas sorti de disque entièrement convaincant depuis plus de dix ans. Et pas qui arrive à la hauteur de sa réputation depuis Shenzhou, en 2002 ! Ce n'était pas faute d'essayer de nouveaux styles, mais plus ses essais ratés s'enchaînaient, plus je pensais qu'il avait définitivement perdu la main.

Departed Glories est une renaissance : en plus d'être très bon, l'album ne ressemble en rien à ses précédents. Le Norvégien est parti à Cracovie et s'y est inspiré de l'histoire de Bronisława, une nonne qui, au XIIIe siècle, aurait vécu cachée dans la forêt pour échapper aux envahisseurs tatares. La musique, qui se base sur des échantillons de musiques traditionnelles russes et européennes, est fantômatique — des voix désincarnées qui viennent de tous côtés dans une langue démembrée, des nappes empreintes de mystère… Des souvenirs translucides, parfois joyeux, parfois anxiogènes, parfois paisibles, dans une atmosphère de contes et de revenants déconcertante. La photo de la pochette, qui date du début du vingtième siècle, colle parfaitement. En plus d'être envoûtant, le disque présente des passages impressionnants au casque ; tout juste peut-on reprocher à Departed Glories de ne pas avoir de dynamique d'album, un problème classique sur les albums avec beaucoup de pistes (dix-sept). Mais rien qui m'empêche de vivement le recommander !




Un bon single d'EDM en passant : Shake Your Body Down* de Discreet Unit, de la house qui se déhanche façon coup de fouet, sorti chez Prime Numbers.

* Rien à voir avec la chanson des Jackson 5 qui est très cool aussi.










Music Vol. de COH, c'est de la musique électronique minimaliste… qui s'approche autant que possible d'Eleh sans être du drone. Pas de percussions, mais des pulsations, des ondulations. Des mélodies discrètes. De grands espaces sombres, sphériques, avec quelques formes géométriques, une noirceur plus contemplative qu'anxiogène.








J'en profite pour parler de mon album préféré de l'artiste : Strings. Plus proche du minimalisme que des musiques électroniques classiques, la première partie au piano est d'abord très éparse — avant que s'introduisent répétitivité, pulsations et sons électroniques qui nous rappellent qu'on écoute un disque de COH sorti chez raster-noton. La mélodie est toujours belle, mais chaque note se répète, à l'identique ou dans un cycle de deux ou trois, avec des basses électroniques et des glitches, ce qui donne un effet de répétitivité trompeur et hypnotique. Sur la deuxième partie, une guitare électrique au son saturé quasi-électronique gronde sur une mélodie qui aurait pu être annonciatrice de groove dans un autre contexte mais ici n'est qu'une phrase minimaliste de plus. Une troisième partie se base sur de enregistrements improvisés de saz et d'oud, en duo avec ces sons de basses et d'éléments qui s'allument et s'éteignent… Le final garde les mêmes sources sonores mais avec une structure nettement différente : on démarre par des drones, puis un rythme arrive, les sons électroniques deviennent plus agressifs mais les instruments acoustiques rivalisent d'intensité eux aussi.

Ça ne ressemble vraiment à aucun autre disque que je connais.




Syclops est un groupe composé de trois Finlandais imaginaires et d'un vrai Maurice Fulton. On peut dire qu'il fait de la house, mais de la house très atypique, complètement déracinée ; beaucoup de sons acides et élastiques, plein de percussions différentes (tribales, rock, électroniques…), des instruments acoustiques inattendus… Un son hybride qui lorgne vers le rock ou le jazz, complexe, travaillé, expérimental, et qui incorpore aussi deux ou trois élements plutôt crus et improvisés. I've Got My Eye on You est le premier album du projet, c'est sorti chez DFA (le label de LCD Soundsystem) et c'est carrément bon !

jeudi 28 juillet 2016

♪ 47 : Les Cinq Faunes Réunissent leurs Derniers Désirs Acides

Gather & Release de Sarah Hennies est un album qui utilise vibraphone, phonographies, ondes sinusoïdales et « stimulation bilatérale » (soit des tons qui alternent entre un canal et l’autre, ce qui d’après les notes est utilisé pour soulager les traumatismes et l’anxiété chez certains patients).

C’est une musique expérimentale qui utilise beaucoup de drones et d’atonalité, mais qui est surtout introspective. Du bruit gris, venteux, avec un son timide (le vibraphone) qui parfois disparaît, réapparaît, chante doucement. Une tension grandissante finit par se faire sentir, puis par gronder pour s’arrêter brutalement et faire place à une plage de bruit brut. Vient une deuxième piste beaucoup plus apaisée au début… à ce moment-là, on pourrait penser avoir compris où voulait en venir l’artiste. On se détrompe quand tout prend une direction inattendue, nettement plus complexe, parfois brutale.

Gather & Release raconte une histoire sans paroles. Je ne prétends pas la comprendre, mais elle me touche tout de même. J’aime beaucoup ce disque.




Quelque part entre, disons, Grouper et Bardo Pond, il y a Valet. Naked Acid se situe certes dans cette zone floue entre l’ambient, le rock psychédélique et le folk expérimental, mais la musique même n’est pas vague — elle a des attraits qui m’y font revenir depuis des mois. Ce sont les couleurs, déjà. Des atmosphères réellement évocatrices, des dissonances inattendues. Et puis j’aime les tambours et les drones sur “Drum Movie”, la mélodie à la guitare sur “Kehaar” qui me paraît familière sans que je sache où je l’aurais déjà entendue, les beats électroniques complètement inattendus sur “Streets” (enfin du coup vous allez les attendre maintenant)… Et il y a de l’intensité dans ce disque, ce qui manque souvent dans les albums de la même famille. Donc oui, j’aime.




Sur Fauna, Jneiro Jarel (un producteur de hip hop qui a plein d’alias) prend des éléments de musiques tropicales et latines et les fragmente, les déplace, les électrise, les psychédélise, en fait des ingrédients d’un cocktail coloré, foisonnant et très agité. Certains regrettent que l’« esprit brésilien » y soit dénaturé ; c’est justement ce qui rend le disque intéressant à mes oreilles ! Je me demande si Jarel a pris de l’inspiration chez Flying Lotus et Amon Tobin…

En tout cas, au niveau style et concept, l’album se démarque bien. Par contre, il est inégal — vers le milieu, l’artiste joue de juxtapositions osées mais pas très maîtrisées, qui tombent parfois dans un fouillis fatigant. C’est au début et à la fin, quand les mélodies et les rythmes savent où ils vont, que l’album tient vraiment ses promesses. Je trouve que l’originalité compense ces faux pas, après c’est à vous de voir. Jetez-y une oreille dans tous les cas si ça vous intéresse ; Fauna ne dure que trente-six minutes, assez denses.



Vous saviez que Basic Channel, les Allemands qui font de la dub techno, avaient un projet deep house ? Cinq singles, sortis sous les alias Round One, Round Two etc. dans les années 90.

Honnêtement, je ne m’attendais pas à ce que des artistes connus pour un genre plutôt gris sortent quelque chose d’aussi dansant. Alors “I’m Your Brother”, ça fait un choc. C’est un tube, avec un groove impeccable, un chant soul, et cette note qu’on peut entendre comme un bonheur parfait ou teinté de tristesse selon son humeur.

Mais ce n’est que le premier round, et les suivants se mettent à ressembler de plus en plus à de la dub techno, plus vaporeux, plus lents… Andy Caine, qui assure le chant sur “I’m Your Brother” et “New Day” (très bonne aussi), laisse la place à un Paul St Hilaire qui a un accent jamaïcain (n’allez pas plus loin vers la Jamaïque s’il vous plaît, sinon je sors). Quant aux mixes, à part l’étrange “Chicago Twisted Mix”, il s’agit pour la plupart d’instrumentaux qui ressemblent à s’y méprendre à du Basic Channel. Ce qui est étonnant, du coup, c’est que ce projet ne me déçoive pas. Sans doute parce que Basic Channel est une référence dans leur genre habituel, et que même s’il se raréfie, il reste toujours un peu de groove là-dedans.




Je reviens sur un classique, du moins classique à mes oreilles : Is This Desire? de PJ Harvey. Sacrée artiste. Un album très incisif et très introspectif, du rock relevé de sons électroniques voire trip hop qui ne détonnent que quand elle le fait exprès (le bruitisme de “My Beautiful Leah” ou “Joy”, pistes qui font assez mal, ou la pénombre d’“Electric Light”, piste qui pourrait presque passer inaperçue à côté mais qui hante), des chansons comme une collection de nouvelles, avec un personnage féminin différent à chaque fois. (Je n’ai appris qu’aujourd’hui que “Joy” était inspirée par une histoire de Flannery O’Connor, il faudra que je lise cette autrice un jour.)

Honnêtement, il y a peu d’artistes qui savent faire une musique aussi intense émotionnellement sans me rebuter. Et encore… c’est peut-être cette intensité qui fait aussi que je n’écoute pas PJ Harvey si souvent que ça, malgré le fait que je la citerais parmi mes artistes rock préférés. Je n’ai toujours pas écouté Dry ni White Chalk par exemple.

Le défaut principal d’Is This Desire?, je dirais que c’est son livret particulièrement pénible ; il me faut toujours bien une dizaine d’essais avant de le replier correctement. La prochaine fois je prendrai des notes en le dépliant, ou j’arrêterai de le déplier pour regarder les scans sur Discogs.




Le deuxième album d’Andrés peut s’écouter comme un pendant house du fameux Donuts de J Dilla. Mi-house, mi-hip hop instrumental, avec des accents soul prononcés. Super cool. (Si j’aimais l’été à part les fruits, j’aurais peut-être dit « estival ».) Trente pistes, soixante-dix minutes, soit un rythme assez soutenu mais moins intense que sur Donuts, où on pouvait avoir l’impression que l’artiste allait aussi vite qu’il le pouvait pour échapper à sa maladie… L’album a des allures de mix : plutôt qu’une sélection de singles remarquables, chaque piste apporte une nouvelle touche, une nouvelle étape d’un long voyage dont on ne peut tout retenir en une seule écoute. (J’aurais préféré me passer de la speakerine radio qui fait des bisous au micro par contre, heureusement qu’elle n’est pas là souvent.) C’est sorti chez Mahogani Music, le label de Moodymann — pas forcément une bonne chose, vu leurs tirages toujours épuisés et les prix abusés des versions digitales ! Et c’est la version CD dont je parle, le vinyle est raccourci de moitié. Donc ouais, le piratage c’est cool.




Now Wait for Last Year de Caroline K : soupirs post-industriels, grain et pénombre, synthétiseurs atmosphériques, introspection, amertume, mélancolie et beauté. Le titre vient d’un roman de Philip K. Dick. Le disque date de 1987 et fut le seul album solo de l’artiste, mais elle fut aussi membre fondatrice de Nocturnal Emissions* à leurs débuts.

Face A, “The Happening World”, une piste ambient de 21 minutes qui effleure plusieurs sentiments sans les dévoiler tout à fait. La face B présente une palette émotionnelle similaire avec des synthés et boîtes à rythmes, des sons parfois crus et assez datés mais toujours une très belle sensibilité. C’est une musique sombre très émotive, avec un voile d’austérité parfaitement translucide.

L’album original, que j’aime beaucoup, me laisse un sentiment d’incomplétude ; avec les trois premières pistes bonus de la réédition CD, c’est parfait. (La quatrième semble ne rien avoir à faire là par contre.)

* J’avais parlé d’un album de Nocturnal Emissions ici mais il est plus tardif. J’écouterai Fruiting Body ensuite, Caroline K joue dessus.

jeudi 28 janvier 2016

♪ 41 : Les Premières Danses Cinématiques des Jeunes Planètes Solitaires

« Je suis dieu ! Je suis rien, je suis jeu, je suis liberté, je suis vie. Je suis la frontière, je suis le sommet », disait-il.

« Personnalité singulière par le symbolisme flamboyant de son langage musical et atypique par le refus de toute référence au folklore national », « mystique de l'extase », la musique était pour lui d'après sa fille « une force théurgique d'une puissance incommensurable appelée à transformer l'homme et le cosmos tout entier ». Ce type a essayé de voler et de marcher sur l'eau, analysait ses rêves en se tenant debout sur des chaises… Si avec tout ça, vous n'avez pas envie de vous intéresser à Alexandre Scriabine, c'est que vous n'aimez pas  les illuminés.

J'explore depuis quelques semaines son œuvre pour piano (le coffret de huit CDs joué par Maria Lettberg, je ne l'ai pas encore écouté en entier, y'a de quoi faire) et elle me plaît beaucoup. Une musique intense et colorée, des compositions courtes, vibrantes, peu conventionnelles. Je dois avouer que je n'y connais rien en musique classique, donc je préfère ne pas trop m'étendre pour ne pas raconter de bêtises — cet article me paraît bon et confirme des impressions que j'ai eues : http://www.classical-music.com/topic/alexander-scriabin.

Et si vous préférez les ensembles au piano seul, vous pouvez regarder et écouter son Prométhée, symphonie pour piano, orchestre, chœur et clavier à lumières (chaque note correspond à une couleur) ici. (Je préfère le piano seul pour ma part.)


Non, ceci n'est pas un disque de metal ! Only the Youngest Grave de Lost Salt Blood Purges est un double album qui ravigore des genres usés jusqu'à la corde et tient une heure quarante sans jamais traîner en longueur. Drone et folk certes, mais aussi noise, phonographies, une petite pointe de space ambient par moments, un peu de post-rock, rythmes tribal ambient, chants et voix multiples… La palette stylistique est vaste, le tout reste cohérent. Voilà comment on fait un long format de scènes hivernales qui ne lasse pas : on ne se lamente pas sur le même ton au même endroit pendant deux heures*, on sort les griffes et on voyage. Loin, là où l'on ne s'aventure pas d'habitude. Et que cela nous rassérène ou non, au moins on vit et on a des choses à raconter ensuite.

(* Je n'ai jamais écouté The Dance of the Moon & Sun de Natural Snow Buildings en entier malgré ses qualités à cause de ça — trop long et/ou trop larmoyant —, je n'ai toujours pas écouté Yanqui U.X.O. de Godspeed You Black Emperor pour la même raison. Only the Youngest Grave par contre, ça fait trois fois que je me le passe en l'espace de deux semaines, à chaque fois du début à la fin, avec beaucoup de plaisir.)

Les Paysages Planétaires d'Henri Pousseur sont seize compositions « ethno-électroacoustiques » constituées de musiques, bruits ambiants et autres manifestations sonores de tout ordre enregistrées à divers endroits du globe. Des « musiques du monde » donc… sauf qu'aucune des pistes ne vous emmène à un endroit réel : l'artiste a divisé la journée ainsi que la planète en sections, et combiné sur chaque piste des sons de régions aussi éloignées que possible. C'est donc dans les “Caraïbes Ouralocéaniennes”, en “Alaskamazonie” ou encore le long des “Andes Afro-Nippones” que l'on voyage, des illusions qui n'ont pourtant pas l'air si absurdes à l'écoute… On peut imaginer des scènes composites qui correspondraient à la musique ; si les pièces des puzzles ne se ressemblent pas, la cohérence des images que l'on se fait habituellement de telle ou telle culture est au final assez superficielle pour être remplacée par des artifices complets.

Pousseur décrit ses Paysages comme composées en grande partie de « silence coloré », description qui me paraît tout à fait inexacte : ce n'est pas vide ni calme du tout ! C'est même un des disques de phonographies les plus « musicaux » que j'ai pu écouter. Ça bouge tout le temps. C'est une musique du monde total(e).

L'œuvre fut commandée par un architecte bruxellois pour une installation où elle ne fut jamais jouée au final. Le coffret CD comporte aussi « un copieux livret contenant entre autres la grande structure poétique homonyme et isomorphe de Michel Butor » ainsi que des illustrations ; j'aimerais l'avoir mais on ne le trouve que cher aujourd'hui…

We Are Not the First de Hieroglyphic Being & J.I.T.U. Ahn-Sahm-Bul est un album électronique inspiré par Sun Ra, avec du jazz, du spoken word, de la techno, des synthétiseurs bizarres. C'est un grand trip barré, qui semble être dissonant et instable mais fonctionne parfaitement selon ses propres règles, entraînant, imprévisible, décalé.

Plein de musiciens sont invités et j'imagine qu'ils ont pu prendre des drogues, allez savoir lesquelles. En tout cas, je ne connais pas d'autre disque qui ressemble à ça !




L'autre jour, j'ai cherché de la musique microtonale sur Bandcamp et j'ai trouvé ça (entre autres) : natricinae de Dancing for the Flesh. Un bon album que quasiment personne n'a écouté.

Dix musiciens, voix, violons et violoncelle, un instrument fabriqué pour l'occasion à base de conduits d'aluminium… La première piste est frappante, chœur et instruments essaiment tous dans le sens d'une harmonie belle mais qui paraît « fausse » (ben oui, c'est microtonal). Sur la deuxième piste, le son devient plus lisse et dépouillé, c'est presque une anesthésie… c'est beau tant qu'on se laisse bercer par les sons, mais il suffit de porter un peu d'attention à cet environnement pour se rendre compte que ces nappes faussement calmes sont en réalité aussi mouvantes et dissonantes que précédemment. Enfin, la troisième piste débouche sur des sons de câbles, de machineries qui n'ont plus rien d'humain. Où nous a-t-on emportés ?

Ça ne dure que trente-neuf minutes, c'est peu pour un album que l'on pourrait classer dans le drone, mais c'est très loin du drone habituel (surtout le genre qu'on trouve sur Bandcamp), ne serait-ce que par le concept et le choix d'instruments.

(Et si vous voulez davantage de drones microtonaux, dans un style plus classique il y a aussi Sublimation de Dave Seidel qui est pas mal du tout.)


Kinematic Optics EP de Polar Inertia est un long disque de techno en deux parties qui associe blancheur et froideur avec des rythmes intenses. Les beats de la première partie, techno brutale mais propre, laissent imaginer des machines implacables, des arm(ur)es rutilantes dans un univers aseptisé. Ça a une puissance proche de la techno industrielle sans la saleté, c'est quasi-progressif sans être planant (même si les percussions ont un côté presque hallucinatoire). La piste-titre scénarise soudain la musique en présentant un scénario de science-fiction en spoken word — c'est à la fois une présentation, une conclusion et une transition vers la seconde partie, épilogue quasi-ambient mais toujours abrasif, qui re-présente les paysages froids vidés de toute présence humaine. Ça fait son effet.

Ah, et puis ça dure 73 minutes, hein. Pas tout à fait ce qu'on entend habituellement par « EP ».