dimanche 28 février 2016

♪ 42 : Les Anciennes Vibrations Métamorphiques de la Noire Lumière d'Avril

Something About April d'Adrian Younge et Venice Dawn ressemble à s'y méprendre à une bande originale de film, et ce n'est pas par hasard. L'artiste, qui a réalisé entre autres la bande son de Black Dynamite (une parodie de film blaxploitation), s'est inspiré de classiques soul comme Isaac Hayes et Curtis Mayfield mais aussi d'Ennio Morricone et de King Crimson*, avec pour idée d'enregistrer une musique que le Wu-Tang Clan aurait envie de sampler.

* Enfin, l'influence King Crimson, je ne l'entends pas trop personnellement.

L'album, sorti en 2011, donne l'impression d'être sorti des décennies plus tôt ; le charme rétro agit parfaitement. Des pistes instrumentales d'ambiance et des chansons envoûtantes. Il y a deux volumes pour le moment, je vous conseille de commencer par le premier mais si ça vous plaît, vous pouvez prendre le second sans crainte ! Les deux sont courts (bien sûr que ça a la longueur d'un vinyle) et les deux sont bons.

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Luys i Luso est un recueil de musique sacrée arménienne, des compositions qui datent du Ve au XXe siècle, interprétées par le pianiste Tigran Hamasyan et une chorale d'Erevan.

C'est lent, mélancolique, très beau, inhabituel. Sans doute la première fois que j'écoute de la musique arménienne, il y a des harmonies et des styles qui me paraissent familiers, d'autres qui m'étonnent. Et quelques ressemblances complètement inattendues.

Parce qu'on retrouve des aspects de la musique sacrée qu'on connaît aussi chez nous, dans ces a capella, dans cette mélancolie extatique, mais le début de “Nor Tsaghik” par exemple me rappelle le “Jynweythek Ylow” d'Aphex Twin (!) en plus long, plus lent et avec du chant. C'est superbe (mon moment préféré sur l'album)… puis ça se met à ressembler progressivement à du Steve Reich (! bis). Mais autant j'aime beaucoup Steve Reich, autant là, quand une chanteuse se met à lancer des “toup ! toulou-toup ! toulou-toup ! toulou-toup!” un peu stridents, l'atmosphère de la piste se casse un peu.

Il y a aussi quelques passages sirupeux qui rendent Luys i Luso trop long et un peu inégal. Il n'empêche que, sur les soixante-quinze minutes que fait l'album, il y a beaucoup de beaux, de très beaux moments, que c'est une musique réellement intéressante et que le tout vaut largement l'écoute.

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Dead Roots Stirring d'Elder est un super bon album de stoner. Ça ne révolutionne pas le genre, on sent toujours la parenté de Black Sabbath et de ceux qui ont suivi, mais c'est heavy, c'est psychédélique, c'est chaud, bien produit, ça s'écoute fort et ça mord assez pour ressembler à du metal parfois mais sans les voix ridicules. On est en terrain connu mais maîtrisé de bout en bout. Du coup y'a pas grand chose à dire. Sinon que c'est du solide.

Après avoir écouté ça, j'en veux davantage, je prends l'album suivant et… si j'y retrouve ce qui m'avait déjà plu dans Dead Roots Stirring, l'approche a indéniablement changé. Les riffs qui tuent et le son heavy sont toujours là, mais il y a en même temps ce côté expérimental, ces solos qui s'enchaînent, ces mélodies inattendues et ces passages atmosphériques, bref, une sacrée dose de prog là-dedans. Des compositions prog avec du son stoner. Un auditeur sur RYM entend même du post-hardcore dans Lore, ce qui me paraît exagéré, mais peu importe, j'aime ce disque.

Son plus gros défaut, c'est de se terminer abruptement avec un foutu fade out.

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Oranssi Pazuzu est un groupe finlandais qui joue du rock psychédélique mêlé de black metal. Idée simple mais géniale. C'est progressif, planant, trippant, mais avec ce qu'il faut de noirceur sale, de distortion, de dissonance et de laideur rauque dans la voix pour donner à ce voyage de l'autre côté des miroirs de l'espace des aspects cauchemardesques. On se croirait un peu dans un paysage de Druillet.

En plus, Värähtelijä ne se répète pas. Il y a des percussions inattendues, des passages plus dépouillés ou atmosphériques, des déflagrations intenses avec des violons qui hurlent à la mort — plusieurs côtés quasi-post-rock, en fait —, des dissonances bizarres… les sept pistes sont autant d'approches différentes.

À la première écoute, j'ai trouvé ça intéressant et plus écoutable que ce à quoi je m'attendais.
Dès la deuxième, j'ai trouvé ça excellent.

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Black Mahogani de Moodymann est un des disques les plus cool de ma discothèque. Facile. Ça exsude le cool par tous les pores, on dirait que l'atmosphère s'embrume rien qu'à l'écouter, et faut vraiment le vouloir pour ne pas bouger en l'écoutant. Ce n'est qu'un enchaînement de grooves, de house faite à partir de soul, des lignes de basses dansantes, du chant doux comme du velours, du jazz sur une piste ou deux… et quelques samples histoire de donner un peu de poids à tout ça (Is It Because I'm Black? de Syl Johnson, des samples de films ayant rapport au trafic de drogue à Chicago dans la communauté noire, etc), avant de revenir à la piste de danse. Comme d'habitude avec Moodymann, c'est très répétitif aussi, et ça marche parfaitement comme ça — pour peu qu'on ne soit pas allergique au genre. Allez, un de mes dix albums de house préférés, je crois.

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Recommendation techno du mois : Shapeshifter d'Aurora Halal. Des mélodies cool, des beats entraînants, de la tension, un peu sombre sans l'être trop, 35 minutes pour cinq pistes toutes réussies plus un remix qui ne dépareille pas l'ensemble — rien à redire, mademoiselle, c'est un sans faute !

(Et pour rigoler un peu, si vous cherchez “Aurora Halal” sur Youtube, la première piste est un truc plus vieux — et moins réussi — où elle a samplé le jingle de la SNCF, du coup les seuls commentaires viennent de Français qui râlent. Évidemment, ça casse l'ambiance. Écoutez Shapeshifter plutôt, hein.)

jeudi 28 janvier 2016

♪ 41 : Les Premières Danses Cinématiques des Jeunes Planètes Solitaires

« Je suis dieu ! Je suis rien, je suis jeu, je suis liberté, je suis vie. Je suis la frontière, je suis le sommet », disait-il.

« Personnalité singulière par le symbolisme flamboyant de son langage musical et atypique par le refus de toute référence au folklore national », « mystique de l'extase », la musique était pour lui d'après sa fille « une force théurgique d'une puissance incommensurable appelée à transformer l'homme et le cosmos tout entier ». Ce type a essayé de voler et de marcher sur l'eau, analysait ses rêves en se tenant debout sur des chaises… Si avec tout ça, vous n'avez pas envie de vous intéresser à Alexandre Scriabine, c'est que vous n'aimez pas  les illuminés.

J'explore depuis quelques semaines son œuvre pour piano (le coffret de huit CDs joué par Maria Lettberg, je ne l'ai pas encore écouté en entier, y'a de quoi faire) et elle me plaît beaucoup. Une musique intense et colorée, des compositions courtes, vibrantes, peu conventionnelles. Je dois avouer que je n'y connais rien en musique classique, donc je préfère ne pas trop m'étendre pour ne pas raconter de bêtises — cet article me paraît bon et confirme des impressions que j'ai eues : http://www.classical-music.com/topic/alexander-scriabin.

Et si vous préférez les ensembles au piano seul, vous pouvez regarder et écouter son Prométhée, symphonie pour piano, orchestre, chœur et clavier à lumières (chaque note correspond à une couleur) ici. (Je préfère le piano seul pour ma part.)

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Non, ceci n'est pas un disque de metal ! Only the Youngest Grave de Lost Salt Blood Purges est un double album qui ravigore des genres usés jusqu'à la corde et tient une heure quarante sans jamais traîner en longueur. Drone et folk certes, mais aussi noise, phonographies, une petite pointe de space ambient par moments, un peu de post-rock, rythmes tribal ambient, chants et voix multiples… La palette stylistique est vaste, le tout reste cohérent. Voilà comment on fait un long format de scènes hivernales qui ne lasse pas : on ne se lamente pas sur le même ton au même endroit pendant deux heures*, on sort les griffes et on voyage. Loin, là où l'on ne s'aventure pas d'habitude. Et que cela nous rassérène ou non, au moins on vit et on a des choses à raconter ensuite.

(* Je n'ai jamais écouté The Dance of the Moon & Sun de Natural Snow Buildings en entier malgré ses qualités à cause de ça — trop long et/ou trop larmoyant —, je n'ai toujours pas écouté Yanqui U.X.O. de Godspeed You Black Emperor pour la même raison. Only the Youngest Grave par contre, ça fait trois fois que je me le passe en l'espace de deux semaines, à chaque fois du début à la fin, avec beaucoup de plaisir.)
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Les Paysages Planétaires d'Henri Pousseur sont seize compositions « ethno-électroacoustiques » constituées de musiques, bruits ambiants et autres manifestations sonores de tout ordre enregistrées à divers endroits du globe. Des « musiques du monde » donc… sauf qu'aucune des pistes ne vous emmène à un endroit réel : l'artiste a divisé la journée ainsi que la planète en sections, et combiné sur chaque piste des sons de régions aussi éloignées que possible. C'est donc dans les “Caraïbes Ouralocéaniennes”, en “Alaskamazonie” ou encore le long des “Andes Afro-Nippones” que l'on voyage, des illusions qui n'ont pourtant pas l'air si absurdes à l'écoute… On peut imaginer des scènes composites qui correspondraient à la musique ; si les pièces des puzzles ne se ressemblent pas, la cohérence des images que l'on se fait habituellement de telle ou telle culture est au final assez superficielle pour être remplacée par des artifices complets.

Pousseur décrit ses Paysages comme composées en grande partie de « silence coloré », description qui me paraît tout à fait inexacte : ce n'est pas vide ni calme du tout ! C'est même un des disques de phonographies les plus « musicaux » que j'ai pu écouter. Ça bouge tout le temps. C'est une musique du monde total(e).

L'œuvre fut commandée par un architecte bruxellois pour une installation où elle ne fut jamais jouée au final. Le coffret CD comporte aussi « un copieux livret contenant entre autres la grande structure poétique homonyme et isomorphe de Michel Butor » ainsi que des illustrations ; j'aimerais l'avoir mais on ne le trouve que cher aujourd'hui…
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We Are Not the First de Hieroglyphic Being & J.I.T.U. Ahn-Sahm-Bul est un album électronique inspiré par Sun Ra, avec du jazz, du spoken word, de la techno, des synthétiseurs bizarres. C'est un grand trip barré, qui semble être dissonant et instable mais fonctionne parfaitement selon ses propres règles, entraînant, imprévisible, décalé.

Plein de musiciens sont invités et j'imagine qu'ils ont pu prendre des drogues, allez savoir lesquelles. En tout cas, je ne connais pas d'autre disque qui ressemble à ça !


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L'autre jour, j'ai cherché de la musique microtonale sur Bandcamp et j'ai trouvé ça (entre autres) : natricinae de Dancing for the Flesh. Un bon album que quasiment personne n'a écouté.

Dix musiciens, voix, violons et violoncelle, un instrument fabriqué pour l'occasion à base de conduits d'aluminium… La première piste est frappante, chœur et instruments essaiment tous dans le sens d'une harmonie belle mais qui paraît « fausse » (ben oui, c'est microtonal). Sur la deuxième piste, le son devient plus lisse et dépouillé, c'est presque une anesthésie… c'est beau tant qu'on se laisse bercer par les sons, mais il suffit de porter un peu d'attention à cet environnement pour se rendre compte que ces nappes faussement calmes sont en réalité aussi mouvantes et dissonantes que précédemment. Enfin, la troisième piste débouche sur des sons de câbles, de machineries qui n'ont plus rien d'humain. Où nous a-t-on emportés ?

Ça ne dure que trente-neuf minutes, c'est peu pour un album que l'on pourrait classer dans le drone, mais c'est très loin du drone habituel (surtout le genre qu'on trouve sur Bandcamp), ne serait-ce que par le concept et le choix d'instruments.

(Et si vous voulez davantage de drones microtonaux, dans un style plus classique il y a aussi Sublimation de Dave Seidel qui est pas mal du tout.)

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Kinematic Optics EP de Polar Inertia est un long disque de techno en deux parties qui associe blancheur et froideur avec des rythmes intenses. Les beats de la première partie, techno brutale mais propre, laissent imaginer des machines implacables, des arm(ur)es rutilantes dans un univers aseptisé. Ça a une puissance proche de la techno industrielle sans la saleté, c'est quasi-progressif sans être planant (même si les percussions ont un côté presque hallucinatoire). La piste-titre scénarise soudain la musique en présentant un scénario de science-fiction en spoken word — c'est à la fois une présentation, une conclusion et une transition vers la seconde partie, épilogue quasi-ambient mais toujours abrasif, qui re-présente les paysages froids vidés de toute présence humaine. Ça fait son effet.

Ah, et puis ça dure 73 minutes, hein. Pas tout à fait ce qu'on entend habituellement par « EP ».

jeudi 14 janvier 2016

Lectures (10)

The Drop Edge of Yonder de Rudolph Wurlitzer est une sorte de western étrange, avec comme personnage principal un hors-la-loi qui vit dans les montagnes. Autant le dire tout de suite, Zebulon Shook n'est pas sympathique du tout. C'est le genre mec qui tue des chèvres à bout portant, comme ça, sans raison valable, qui gueule et braque des gens sur un coup de tête, qui agit de manière irresponsable et amorale à peu près tout le temps. Le style d'écriture est froid, Wurlitzer ne cherche pas vraiment à rentrer dans la tête de ses personnages ; ce qui est intéressant dans ce livre, ce sont les thèmes : le voyage en lui-même, l'errance et cette Amérique fantasmée du dix-neuvième siècle… et puis toute une dimension spirituelle/surnaturelle, avec des shamans, des passages entre la vie et la mort, les personnages qui n'arrivent pas à se séparer.

J'avais déjà lu Nog du même auteur, qui était également un western-périple à travers les États-Unis mais bien plus psychédélique et déroutant ; The Drop Edge of Wonder a plus les pieds sur terre. Les deux se ressemblent beaucoup quand même. Je préfère Nog.

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Franchement, le fameux Voyage au Bout de la Nuit de Céline, c'est bien écrit, ça ne manque pas de matière, mais… suivre en narration à la première personne un type dégoûté de tout qui se plaint que le monde est pourri pendant 500 pages, au bout d'un moment, ça devient lassant. Ça aurait pu être marquant, étouffant s'il y avait une gradation, de l'humour, des points de vue différents, mais les cinq cents pages sont résolument monotones (et le seul seul personnage récurrent a exactement le même point de vue que le protagoniste, ce qui n'arrange rien). C'était sans doute volontaire, je ne sais pas, mais je préfère qu'il y ait une différence entre la morosité ressentie par les personnages et celle ressentie en lisant le texte.

Il paraît que le style du roman était très osé à l'époque et que c'est un des éléments qui ont fait sa renommée, ce que je veux bien croire.

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The Bell Jar de Sylvia Plath (je crois que la première fois que j'ai entendu parler de ce livre, c'est Lisa Simpson qui le lisait) parle de la fin de l'adolescence d'une jeune fille américaine dans les années 50 ou 60. Pendant la première partie du livre, elle découvre la vie dans une grande ville, y fait des rencontres pas toujours agréables (voire même carrément flippantes), et se retrouve devant le début de sa vie adulte, une perspective aussi vertigineuse que désagréable : on lui demande presque de briser ses rêves elle-même, d'abandonner sa vie au profit des apparences et de ses responsabilités. Elle tient bon tant qu'elle a quelque chose à quoi se raccrocher. Mais pendant la seconde partie du roman… c'est la chute, la dépression, les psychiatres, l'asile. L'écriture est claire et directe sans être superficielle. C'est à peu près exactement ce que j'en attendais et ça m'a plu : touchant, inquiétant, très humain.

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La Vie, Mode d'Emploi de Georges Perec. Oui, ça faisait depuis cinq à dix ans que j'avais prévu de le lire, non, je ne sais pas pourquoi je ne l'ai pas lu avant. En tout cas c'est génial. C'est un roman au pluriel qui décrit méthodiquement les appartements d'un immeuble, ses habitants et leur histoire. Plein de courts fragments, de longs projets, de drames, de rebondissements, de rêves écourtés, brisés ou insensés, de longues descriptions détaillées d'intérieurs et d'objets (Perec aime bien ça, les objets), des chapitres étonnamment courts, d'autres étonnamment longs… Les histoires sont aussi liées (ou non) entre elles que les habitants de l'immeuble, et c'est celle qui implique le plus d'entre eux qui ressemble le plus à un fil conducteur (sans en être vraiment un). C'est un long inventaire, forcément incomplet, mais tellement riche.

Je l'ai lu sachant simplement que Perec était membre de l'Oulipo et qu'il avait écrit La Disparition et Les Revenentes (sic) ; ce n'est qu'après l'avoir fini que j'ai appris qu'il avait été écrit avec des contraintes, tellement même qu'un livre entier existe pour les recenser ! Je n'ai pas lu ce Cahier des Charges, mais le site http://escarbille.free.fr/vme/ (inutile tant qu'on n'a pas lu le roman, peu compréhensible si on n'a pas lu en plus le Cahier des Charges) permet d'avoir un aperçu du chantier…

(P. S. Quelqu'un a dessiné l'immeuble en entier en pixel art !)

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J'ai enchaîné avec W ou le Souvenir d'Enfance, mais je l'ai moins aimé. C'est davantage une expérience, un concept intéressant qu'un roman passionnant de A à Z. Perec alterne les chapitres autobiographiques (où il raconte son enfance et comment il a échappé à la guerre, au prix d'une famille brisée/éparpillée) et la fiction (qui se base sur une histoire qu'il avait écrite très jeune, avec une île imaginaire où la vie est entièrement consacrée au sport).

Autant je trouvais prenante l'invention de vies réalistes dans tous leurs détails dans La Vie, Mode d'Emploi, autant quand c'est réel… ça m'intéresse moins. J'aurais dû m'y attendre, moi qui ne lis jamais de biographies — la vie fait rarement de très bonnes histoires, il y a forcément moins de suspense, moins d'événements extraordinaires, et même quand c'est Perec qui écrit, il y a des passages dans W que j'ai trouvés un peu inutiles. L'histoire de l'île est meilleure, où s'y révèle chapitre par chapitre la vraie nature de cette société imaginaire racontée de manière méthodique. Et à la fin, oui, tout ça débouche sur quelque chose. Mais je préfère un très beau chemin qui ne mène nulle part qu'un chemin pas mal qui mène quelque part.

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Anima de Wajdi Mouawad m'a fait un sacré effet. C'est une histoire de meurtre — un certain Wahhch Debch (comment prononce-t-on ce nom ?) découvre sa femme enceinte sauvagement assassinée, un couteau planté dans le sexe, et veut retrouver la personne qui l'a tuée. Pas pour se venger, mais pour savoir pourquoi… et (je ne divulgue rien) parce qu'il veut s'assurer qu'il ne devient pas fou et que ce n'est pas lui-même qui l'aurait tuée. L'histoire l'emmène dans une réserve indienne, où il n'est pas tout à fait le bienvenu…

Je n'en dirai pas plus mais l'intrigue est superbe. Ça parle de violence, d'identité, de pulsions, de l'histoire de certaines communautés, de relations entre créatures. Et le roman a la particularité d'être écrit, non pas simplement à la troisième personne, mais à une multitude de troisièmes personnes — chaque chapitre est vu et raconté par un animal différent qui assiste à chaque scène, de près ou de loin. Parfois on sait tout de suite de quelle espèce il s'agit, parfois il faut chercher un peu. Selon ce que les animaux perçoivent et à quel point ils sont évolués, les chapitres vont de quelques phrases courtes à plusieurs pages. Un artifice qui aurait pu marcher pour un livre pour enfants, le sang en moins.

C'est principalement écrit en français mais il y a aussi des lignes en anglais, et même quelques-unes en arabe à un moment (on peut suivre sans, hein). Excellent roman.

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C'est rare mais parfois, sur internet ou dans un périodique, on tombe sur un billet d'humeur génial. Quelqu'un qui a un sac à vider et le fait avec tant de style, d'humour, de vie, que ça en devient un vrai plaisir à lire, même s'il ne fait que raconter quelqu'un qui pète dans l'ascenseur, sa vie de couple ou une file d'attente à la caisse d'un supermarché.

Post Office de Bukowski, c'est un peu ça en version roman. Henry Chinaski — l'alter ego de l'auteur — y raconte dans des chapitres courts son boulot à la poste, un surintendant borné, les heures qui s'enchaînent jusqu'à n'en plus pouvoir… autant que ses propres débaucheries, parce que le mec est un ivrogne et un coureur de jupons invétéré qui n'a pas grande conscience professionnelle et semble se contrefoutre d'à peu près tout (à part ses couilles et son ego, et encore). Une scène en particulier passe outre les limites que je mets à l'humour et fera grincer plusieurs dents aujourd'hui, mais sinon Post Office est léger, drôle, très agréable à lire.

J'aime aussi les poèmes de Bukowski, en passant.

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… Alors évidemment que j'ai eu envie de lire Gravity's Rainbow, vu que V. était excellent et que beaucoup de gens considèrent Gravity's Rainbow comme le chef d'œuvre de Pynchon ! Mais ce foutu bouquin n'est pas seulement « difficile à lire », il est aussi cohérent que le plan du métro de Tokyo redessiné de mémoire et transposé en quatre dimensions par Jackson Pollock. (Je suis hélas complètement insensible à Jackson Pollock.)

Le roman débute à Londres, à la fin de la seconde guerre mondiale. Le lieutenant Tyrone Slothrop est un chaud lapin qui multiplie les conquêtes amoureuses, mais ses supérieurs se rendent compte qu'à chaque endroit où il fait une nouvelle conquête, une roquette V-2 explose. S'ensuite une sorte de course-poursuite et… des bananes ! des bites ! des nazis ! des expériences malsaines ! des chutes dans les chiottes ! des chansons ! du sado-masochisme ! des conspirations dans tous les sens ! les aventures de l'incroyable homme-fusée ! des organisations militaires plus ou moins secrètes avec des sigles qui signifient peut-être quelque chose, peut-être pas, au bout de quelques centaines de pages on s'en fout vu qu'on n'y comprend plus rien de toute façon !

Tout ça pourrait donner un roman-mindfuck génial, sauf que Pynchon a la fâcheuse manie de ne pas dire de qui ou de quoi il parle avant de s'en donner à cœur joie dans les images, les digressions, les longues descriptions plus ou moins gratuites dont on ne peut que tenter de deviner les objets avant de replonger dans le vague au paragraphe suivant (oui, ça décourage). Comme si cela ne suffisait pas, notre joyeux luron balance des MacGuffins et autres débuts d'intrigues dans tous les sens, puis les oublie ou les abandonne en cours de route sans autre forme de procès. Même les fils conducteurs du roman ne mènent à rien. C'est comme s'il écrivait pour lui-même, pour le plaisir, mais pas pour être lu. Ou peut-être pour troller ses lecteurs, allez savoir. En tout cas, le plaisir de lecture en prend un coup : c'est parfois brillant, mais plus souvent pénible et frustrant.

(Pour tout avouer, j'avais commencé à lire Gravity's Rainbow comme d'habitude, en faisant attention à tout et en revenant en arrière quand j'avais des doutes, mais au bout de quelques jours j'ai dû me rendre à l'évidence : c'était impossible de continuer comme ça. Du coup j'ai fini par y aller façon bulldozer, à vitesse constante, comme si j'écoutais un audiolivre.)

Le roman a failli gagner le prix Pulitzer mais le jury n'était pas d'accord parce que bon, quand même, il y a une page de sado-masochisme scatophile nazi là-dedans. D'accord, c'est la page que j'ai lue la plus en diagonale de toute ma vie. Mais s'il n'y avait eu que ça… Enfin bref, je ne regrette pas de l'avoir lu mais je pense que j'ai eu ma dose de Pynchon pour un moment.

(Pour la petite histoire, un professeur d'université qui avait mis Gravity's Rainbow au programme de son cours s'est rendu compte que le résultat allait être catastrophique s'il n'aidait pas ses étudiants à suivre ; il a donc écrit un guide qui peut s'avérer utile.)

mardi 29 décembre 2015

♪ 40 : Secteurs Effacés par les Seconds Angles des Productions Futures

Musique électronique (IDM) hyperactive et mélancolique + grunge/indus rock (Nine Inch Nails, Soundgarden)* + adolescence + vieux blogs, internet et mauvais goût des années 90 + extraterrestres mutants + horreur corporelle + univers parallèles cryptiques + mindfuck = Garden of Delete. Un album à la fois dégueu, bordélique et génial, qui me conforte dans l'idée que Oneohtrix Point Never est l'un des artistes les plus pertinents de notre époque.

Garden of Delete n'est pas juste un album — c'est tout un univers mi-familier mi-bizarroïde qu'a créé Daniel Lopatin, avec un personnage principal du nom d'Ezra (un ado mutant extraterrestre si j'ai bien suivi), un groupe fictif Xx-DⒶRK-REBELLE-xX nommé Kaoss Edge, au moins trois comptes Twitter, un clip barré pour “Sticky Drama” avec des ados qui font du jeu de rôle grandeur nature, des tamagotchis et des blobs… Dire que c'est un album générationnel ou « pas du goût de tout le monde » serait tirer au BFG sur une porte ouverte. Pour les ex-semi-geeks comme moi qui ont passé le changement de millénaire sur des forums Aphex Twin et Nine Inch Nails, ça touche une corde sensible.

* Oui, parce que Oneohtrix Point Never était en tournée avec eux — mais plutôt que d'essayer de mélanger ces genres avec ses sons électroniques, Lopatin a transformé/transposé une partie de l'esprit de ces genres dans sa musique. Ce qui au final est plus proche d'un projet de Skinny Puppy, et encore… on reste loin.

Il est intéressant de contraster Garden of Delete avec son album précédent, R Plus Seven, qui prenait pour objet les esthétiques épurées si à la mode de nos jours et les rendait déroutantes, avec des vides, des configurations d'espaces étranges, une beauté déconstruite, inhumaine, plastique dans les deux sens du terme, mais une beauté quand même (illustrée parfaitement par le clip de “Problem Areas”)… R Plus Seven avait des paroles écrites (dans le livret) mais non chantées. Garden of Delete a des paroles qui confinent au non-sens, générées presque aléatoirement pour coller à la musique et retranscrites après coup.

En tout cas, pour moi c'est son meilleur album. Il n'y a qu'“Animals” que je n'aime pas trop.

Les entretiens qu'a donné l'artiste à des magazines récemment sont intéressants à lire aussi :
http://www.dummymag.com/features/oneohtrix-point-never-garden-of-delete-interview
http://www.factmag.com/2015/11/12/oneohtrix-point-never-garden-of-delete-interview
https://thump.vice.com/en_us/article/oneohtrix-point-never-told-us-the-story-behind-every-single-track-on-garden-of-delete



Avant le mouvement bubblegum bass, je n'aurais pas pensé que la pop puisse être extrême. Je voyais la pop comme un genre à la croisée de tous les chemins, toujours facile d'accès. Pourtant j'aurais dû m'en douter : il suffit d'accentuer à fond tout ce qui est dansant et accrocheur, tout ce qui est « mignon », tout ce qui est vulgaire ou autre, et voilà : on dépasse les limites acceptables et on arrive en terrain inexploré.

Product de Sophie est un disque ultra-pop, extrêmement artificiel et racoleur, aussi sucré et acide que possible, mais aussi très expérimental (même le single le plus évident possède la particularité de n'avoir aucune percussion). À proprement parler, ce n'est pas un album, c'est juste quatre deux-titres mis bout à bout, mais ça fonctionne mieux comme ça. 25 minutes uniquement, mais je pense qu'une heure entière deviendrait écœurante. C'est tour à tour très accrocheur (“Bipp”, “Vyzee”), carrément étrange et déroutant (“L.O.V.E.”), et quand je suis d'humeur j'aime beaucoup.

Dans le même genre, il y a aussi la compile PC Music Vol. 1 qu'il faut écouter, mais là j'atteins mes limites… Là où Sophie se focalise sur le dancefloor, le sexe* et l'expérimentation, les artistes de PC Music se complaisent dans univers digitaux rose bonbon avec des paillettes, des emojis et des amours adolescentes, et là quand je ne suis pas parfaitement dans le bon état d'esprit ça m'insupporte en quelques secondes.

* Suffit d'écouter les paroles de “Hard” ou d'aller voir parmi les produits dérivés officiels sur le site de l'artiste.



Irony Is de 2nd Gen, c'est ce qui arrive quand on croise hip hop industriel, noise et breakbeat. Et encore, quand je dis hip hop… il n'y a presque pas de rap ici, les voix sont plus proches du spoken word voire du chant — c'est plutôt une similarité avec des artistes comme Techno Animal ou dälek qui justifie le genre. La première place est prise par les énormes machines à faire danser qui crachent du bitume et des gravats partout. C'est entraînant, dansant, les sons sentent la distortion et le bruit mais il y a du groove là dedans.

Dans l'esprit, j'ai envie de dire que ça ressemble presque à The Prodigy en beaucoup plus sérieux (pas trace de clowneries ici) et beaucoup plus abrasif. Ça arrache en tout cas.



Je me rends compte que je n'ai jamais parlé d'A Narrow Angle de Marc Behrens. C'est un album composé d'enregistrements pris à Taiwan, « une île à trois noms », et contrairement à d'autres disques de phonographies qui favorisent la contemplation, voire proposent des paysages sonores quasi-ambient, A Narrow Angle est un album intense, très construit, beaucoup plus impressionniste et expérimental que documentaire. Les impressions d'être dans un endroit trépidant, entouré de machines, de lumières multicolores, ou dans des couloirs vides étrangers sont particulièrement vives.

La première piste plonge dans des salles d'arcade, c'est bruyant au point de donner le tournis ; la deuxième, dans le métro, se focalise sur deux types de « bips » qu'émettent les lecteurs de cartes d'abonnements, qui résonnent, interagissent, génèrent des microtons, on n'a plus du tout l'impression d'être dans un lieu de passage appartenant à une civilisation humaine. La troisième est enregistrée dans un temple taoïste, et on a des sons beaucoup plus naturels, du bois, du vent, peut-être de la pierre… mais dans un vide finalement tout aussi étrange et déroutant.

L'album est accompagné de cinq textes courts qui, plutôt que d'illustrer la musique, présentent des fragments complètement différents du voyage, des présences humaines et des événements plutôt que des environnements et des objets. Ils valent le coup d'être lus aussi. Enfin, on peut trouver neuf photos de l'artiste sur la page du label.



Pour pas mal de gens, la lowercase music est une curiosité, une musique qui a plus d'intérêt à être essayée (pour entendre jusqu'où on peut aller) qu'à être écoutée pour elle-même. Ça se comprend. J'aime beaucoup ce genre, mais d'habitude je préfère les albums les plus « musicaux » et les moins « radicaux » du genre, ceux qui m'évoquent quelque chose, qui ont une beauté propre… Là, j'ai affaire à une sacrée exception et ça va être difficile de convaincre qui que ce soit que ce disque n'est pas un foutage de gueule absolu.

Sectors (for Constant) de Sean Meehan est un double album ultra-minimaliste où le silence ne fait pas seulement partie intégrante de la musique : c'en est carrément l'élément principal. L'artiste joue de la cymbale et de la caisse claire en produisant des sons qui ressemblent plus à la vibration d'un doigt sur un verre humide, à un violon déchirant ou même à un ton presque pur qui rappelle les ondes sinusoïdales de Sachiko M. Sur le disque bleu, le plus dépouillé, l'artiste joue quatre fois en 48 minutes. Le reste du temps, soit la majorité du disque : rien ! Le disque violet est nettement plus animé, mais on reste si loin dans l'extrémisme sonore qu'on pourrait ne pas s'en rendre compte à première écoute.

Il existe au moins deux albums « connus » qui semblent jouer dans les mêmes cordes : A Young Person's Guide to Antoine Beuger, et Quartet de Nikos Veliotis, Taku Sugimoto, Kazushige Kinoshita et Taku Unami. Je les trouve moyens. Sur “Sekundenklange”, Antoine Beuger ne fait au final que jouer une mélodie trèèès lentement en espaçant beaucoup les sons (c'est un peu simpliste). Sur “Music for 4 Stringed Instruments” de Veliotis et al., les quatre musiciens jouent si peu et de manière si peu prévisible que rien ne se construit, ça semble aléatoire et du coup ça n'a aucun intérêt à mes oreilles. (Les deux pistes suivantes valent le coup, mais vu que cette première dure une demi-heure, ça tue un peu l'album quand même.)

Sean Meehan a un autre projet, qui me paraît beaucoup plus pertinent : dissocier intégralement l'instrument de tout contexte et toute histoire musicale (plus de rythmes, plus de mélodies, plus d'harmonies ni de dissonances, plus d'interactions entre les musiciens : ne reste que l'existence du son, l'art de la musique est réduit à néant), et rendre les sons et le silence aussi concrets que possible. Ça ressemble plus à de la peinture abstraite qu'à l'immense majorité des œuvres musicales que j'ai pu entendre. Les sons sont beaux, intéressants, mais dénués de tout sentiment, toute évocation. Et le silence (qui n'est pas tout à fait du silence, il y a un très faible bruit de fond) est dense, pas vraiment parce qu'on attendrait avec impatience le prochain son, mais parce qu'il est aussi indispensable à l'impression que provoquent les sons que les espaces blancs sont indispensables dans les arts plastiques.

Un mot sur la pochette : il s'agit de deux feuilles de papier recyclé épaisses thermocollées, sans inscription, qu'il faut déchirer pour pouvoir récupérer les disques et écouter la musique. Textures évanescentes dans les deux cas, et il faut choisir : soit la pochette, soit la musique, mais l'une interdit l'autre. Tirage évidemment limité, aujourd'hui introuvable. J'aime penser que, si tout le monde avait voulu écouter la musique et si internet n'avait pas existé, il n'y aurait aujourd'hui peut-être plus aucun exemplaire intact du disque.

… Ça vous convainc ? Franchement, ça m'étonnerait. Je crois que c'est le genre d'œuvre qui, si elle était plus connue, serait moquée et décriée par tout le monde, et que toute explication qu'on pourrait donner a quelque chose de ridicule.

J'ai écouté un autre album de Sean Meehan, Preconceived and Improvised Compositions for Drum Set ; il est assez éloigné de Sectors (for Constant). Ce sont des soli de batterie qui utilisent une large palette sonore, des rythmes intenses qui remplissent tout l'espace à des sons nettement plus retenus. Très peu de passages calmes ou silencieux. Pourtant, là aussi, l'artiste joue sur la présence et l'absence (celle d'autres musiciens ?), rend chaque son concret. C'est un album plus accessible, plus varié. Il est intéressant aussi mais il me marque moins.



Et puis si vous aimez la techno, procurez-vous la compile Futur II de chez Giegling.

Une heure vingt de beats éclectiques avec des sons minimaux, jazzy, dansants, rêveurs, dub, expérimentaux… par une bande de potes de Weimar qui, après avoir donné quatre concerts dans une baraque de trente mètres carrés qui a tenu lieu de bar étudiant puis de club avant de fermer, ont eu envie de continuer à faire de la musique ensemble. C'est une musique en gris colorés qui sonnent de plus en plus colorés au fil des écoutes, mi-mélancolique mi-joyeuse. Ce sont les pochettes qui m'ont donné envie d'écouter leurs disques, avec ce lettrage mécanique mais imparfait au tampon encreur, ça colle parfaitement.

Le site du label est très minimaliste, il y a juste plein de dates, quels vinyles sont encore disponibles à l'achat (jamais beaucoup, ils partent vite), et en ce moment, un mix d'une heure en téléchargement gratuit.

jeudi 24 décembre 2015

Rêves (Mai – Décembre 2015)

2 mai : Kendrick Lamar me montre plein de petits bouquins d’art qu’il a, et il me dit que son préféré (un artiste avec un prénom imprononçable et un nom de famille qui ressemble à Isimov) est un dessin gris et jaune avec des carrés et un couple qui s’embrasse.

4 mai : Je rêve que je suis à Paris, je ne sais pas pourquoi, dans un groupe de gens. Je m’éloigne pour me balader un peu, il y a un joli pont avec des saules. Mais alors que je passe sous un saule, il y a plein de petits coquillages dans les branches qui me tombent dessus (des petites coquilles d’escargots, surtout). J’en ai plein les cheveux.

16 mai : Une fille aux cheveux roses traîne avec une autre fille qui est un fantôme. Elle finit par se jeter par la fenêtre avec son carnet, ses stylos — on retrouve tout sauf son corps, qui a disparu : elle s’est changée en fantôme aussi. Parfois elle hante des feuilles de papier, mais ça ne marche bien que quand le papier a les bonnes proportions.

Fin juillet / 2 août : Je rêve que je suis dans la cuisine et que j'ai soudain très envie de faire pipi, sauf que je suis dans la cuisine et que je ne peux pas aller aux toilettes. Alors je fais pipi dans l'évier, sauf que je n'arrive pas à m'arrêter et l'évier se remplit de pipi vert (pourquoi vert ?). Du coup je continue à faire pipi sur la cuisinière et il y a plein de pipi vert dans la cuisinière, puis dans l'autre cuisinière à côté, je me dis oh là là ça va être pénible à nettoyer ça ! + Il y a une sorte de virus, ou de possession je ne sais pas, dans un village. Un petit gamin sympathique est infecté, ce qui est triste parce qu'il était sympathique, mais maintenant il faut le tuer et écrabouiller son corps pour qu'il n'en reste plus rien. Hélas, il reste une partie de son corps par terre dans le jardin, on dirait un axolotl coupé en deux qui bouge encore, j'ai peur et je dis qu'il faut s'en débarasser mais les autres disent que non, c'est bon. Je sais que c'est pas bon et qu'on va se faire infecter aussi si on reste là ! + Ensuite j'ai rêvé d'une école primaire allemande où les murs sont rouge brique.

10 octobre : J’ai rêvé que j’étais dans le sud de la France et que je visitais une… je ne sais pas trop, peut-être une citadelle, ou un lieu de culte d’une secte peu connue. C’est impressionnant, en pierre gris sombre avec une grande porte couverte, sur les murs on voit des sortes de médailles de cuivre, sur chaque médaille il y a une lettre hébraïque et il y a d’autres lettres en pierre aussi. Par moments ça me rappellerait presque une sorte de monastère tibétain mais en beaucoup plus « brut », avec là aussi des sortes de cloches côniques décorées, mais toujours des inscriptions en hébreu. On a une belle vue depuis un des balcons. On peut avoir l’impression de s’y perdre un peu.

27 octobre : Je suis sur un terrain de football où les joueuses n'ont qu'une jambe, et peut-être qu'un bras aussi. J'essaie de partir avant que le match ne commence pour ne pas me faire bousculer dans tous les sens, mais je ne sais pas par où il faut partir. Puis je rêve d'un château où une vielle femme, Vera Lynn, cherche à prouver à la reine qu'elle est la mère de je ne sais plus qui (quelqu'un d'important). Hélas, une grande femme est une impostrice et essaie de faire croire que c'est elle la mère, la vieille femme ne réussira pas à se faire entendre.

15 décembre : Georges Perec écrit une histoire où il se réincarne en nougat et parle à un singe.

23 décembre : Je regarde un grand arbre (un bouleau, peut-être) depuis en-dessous ; le tronc est clair avec des bosses, de la mousse. Une pluie parfaitement horizontale tombe dessus et l’eau ruisselle le long du tronc, qui commence à ressembler à de la pierre. C’est beau.

Mots (3)



XV.

Est-ce qu'on a un mot pour désigner ce qui n'est pas tout à fait humoristique mais presque ? Cette légèreté qui détend un peu l'atmosphère, ces petits jeux de mots et incongruités qui, sans être drôles au point de faire rire, préparent aux vraies blagues qui vont suivre ?


XVI.

Le mot « solitude » est-il connoté négativement, ou est-ce la solitude même qui est presque toujours vue négativement dans notre société ? On a des nuances pourtant : solitaire – seul – esseulé(e)… et encore. Même « solitaire » est plus neutre que positif.

Encore une fois, le láadan a un mot pour ça : « elasholan », seul(e) et content(e) de l'être… Il y a sans doute d'autres langues qui ont cette nuance aussi. Je trouve que ça manque.


XVII.

« La tomate, c'est un fruit, pas un légume. » Cette phrase est d'une bêtise étonnante — et on peut considérer qu'il s'agit d'un jeu de mots involontaire.

La première partie, tout à fait juste, devrait nous rappeler que le sens botanique du mot « fruit » (organe formé à partir de la fleur, qui protège la graine ches les angiospermes, merci Wikipédia) n'est pas le même que son sens culinaire (qui n'obéit à aucune définition stricte mais reflète nos habitudes alimentaires). Ceux qui rajoutent « pas un légume » se plantent doublement : déjà, ils mélangent les deux sens à nouveau, et en plus ils se retrouvent avec une opposition complètement infondée.

En allemand, tout est plus clair : le fruit au sens botanique, c'est die Frucht, le fruit au sens culinaire, c'est das Obst. La phrase ne tient plus !


XVIII.

Un article très intéressant à lire sur la féminisation des noms de métiers : http://sexes.blogs.liberation.fr/2015/05/31/le-mot-autrice-vous-choque-t-il/ — Où il ressort entre autres que nombre de noms de métiers féminins existaient, mais ont été délibérément supprimés…


XIX.

Un salaud, c'est un homme exécrable. Une salaude, c'est une femme exécrable.
Un salop, c'est un dévergondé. Une salope, c'est une dévergondée.

… Vous connaissiez la différence ? Quasiment plus personne ne la fait, et ça en dit assez long sur les mœurs dominantes de notre société. J'ai appris ça en lisant “La Sémantique, C'est Élastique”, de James, dans La Revue Dessinée. (Allez-y pour chercher un auteur qui s'appelle “James” ensuite… Il est là : http://james-o-rama.tumblr.com)

En tout cas, le mot « salope » est sans doute celui que je déteste le plus de la langue française : en plus d'être devenu sexiste (allez traiter un homme de « salop » dans ce sens-là, personne ne vous comprendra ! on dira plutôt « chaud lapin » ou « Don Juan », ce qui est nettement moins rude), il est faux-cul comme pas possible (on aime se rincer l'œil mais on insulte celle qui nous permet de le faire ?).

D'après le dictionnaire, le mot « marie-salope » (un bateau qui drague (…) le sable et la vase) ne serait pas vulgaire. Difficile à avaler. Ça sonne terriblement vulgaire même si ça ne l'est pas.


XX.

Comment appelle-t-on ces confiseries composées d'une meringue mœlleuse* sur une gaufrette, recouverte de chocolat ? L'appellation classique, « tête de nègre », n'est plus utilisée pour des raisons évidentes, mais on ne s'est pas accordés sur un nouveau nom. Boule de neige, boule de mousse, tête choco… j'ai aussi lu (mais jamais vu) arlequin ou boule de suif… Ce mot-là a éclaté en mille morceaux, aujourd'hui je ne saurais plus quoi dire. Reste le fantôme de l'ancien terme, et plein de termes qui n'arrivent pas à le recouvrir.

Tant qu'on peut encore en manger..!

* et pas d'une guimauve comme le dit Wikipédia ?! Ou alors c'est régional…


XXI.

Les mots sont des guides pour la pensée. Parfois, ces guides peuvent être trompeurs.

Un bel exemple, c'est celui de « perfection »… On peut imaginer un cercle parfait, un blanc parfait, mais cela a-t-il un sens de parler de personne parfaite ou d'œuvre parfaite ? Si le mot « perfection » n'existait pas, y penserait-on seulement ? … Ce mot fait-il plus de mal que de bien ? Parfois, j'ai l'impression que oui.


XXII.

Une chanson de Coil que j'aime beaucoup s'appelle “Batwings (A Limnal Hymn)”. À l'époque, j'avais cherché le mot “limnal” un peu partout sans le trouver — même le grand dictionnaire en une dizaine de volumes de la fac ne l'avait pas ! Sur internet non plus, rien.

Aujourd'hui, on le trouve très facilement ; ça veut dire « qui a rapport aux lacs ».


XXIII.

On m'a dit une fois que la quiche se disait « ouiche », ce qui m'a fait imaginer un Q dont la queue n'aurait pas été visible et qui aurait été pris pour un O (la ouiche étant donc une sorte de quiche au nom castré). La page Wiktionnaire m'apprend que « ouiche » peut être une interjection qui marque l'incrédulité, un énième terme argotique régional pour le zizi, ou un adjectif qui signifierait « swag mais pas hipster » (plaît-il ?). Elle m'a aussi appris que c'était à l'origine une scène d'un film connu que je n'ai pas vu. Je ne sais toujours pas ce qui expliquerait cette incongrue castration du Q de la quiche. Bref, le mot « ouiche » n'est pas très sérieux, laissons-le.


XXIV.

Les gens qui disent « venir » pour « jouir » m'énervent. Non seulement c'est un bête calque de l'anglais, mais en plus c'est plus long, laid, et ça peut même être ambigu. Jouissez correctement, bon dieu !


XXV.

Le mot “xłp̓x̣ʷłtłpłłskʷc̓” est répertorié dans le Wiktionnaire. Il signifie « il possédait un cornouiller du Canada » dans une obscure langue américaine et ne possède aucune voyelle. Si vous l'utilisez un jour, ce sera pour épater la galerie ou lors d'un quiz.