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samedi 22 juin 2019

♪ 82 : Cités folles informatiques


« Il pleut ; c'est tout ce qu'il sait faire… » J'aime bien Brigitte Fontaine. Ce premier disque (ou second, mais elle a renié le premier) est poétique, accrocheur, très fantaisiste, parfois engagé mais léger et avec humour, concis, plein d'idées que j'aime. Une ou deux chansons ne semblent certes être conçues que pour être écoutées une fois (c'est le défaut des chansons à texte), mais avec les arrangements de Jean-Claude Vannier, le tout tient carrément bien la route. Ça date de 1968. La première édition vinyle avait des petites taches de couleur incrustées dans le disque.





Sur un fond de drone nocturne, un chant plutôt mélancolique. La musique s'enrichit d'une vielle à roue. Une belle association de musiques contemporaines et anciennes, le lien paraît si évident qu'on ne les distingue plus, comme si on se trouvait hors du temps. RASA est une seule piste d'une demi-heure, signée CHVE soit Colin H. Van Eeckhout — membre de plein de groupes qui vont folk au metal, le plus connu étant Amenra. Je n'ai toujours pas écouté l'album d'Amenra que j'avais téléchargé il y a des années, mais je trouve que RASA est un superbe EP ! Si vous aimez The Remote Viewer de Coil, jetez-y une oreille.


Il existe aussi une version live, 10910, où la même piste est raccourcie puis se fond en une reprise du “Petit chevalier” de Nico et en “Charon”, troisième phase avec des percussions sombres et profondes. À vous de voir laquelle vous préférez ; 10910 est plus populaire mais “Le petit chevalier” perd de sa belle simplicité, je crois que je préfère la version studio.




Autre disque monopiste (j'aime vraiment beaucoup les disques monopistes !): Blackened Cities de Mélanie de Biaisio. 25 minutes entre post-rock et jazz vocal, rythmé, plutôt planant, mélancolique, avec un crescendo qui reste discret à l'arrière-plan. Ça peut rappeler un peu Talk Talk par certains côtés. C'est moins noir que le titre et la pochette ne pourraient le laisser supposer, même s'il y a bien quelques accents sombres ; par contre ça collerait très bien pour une virée en ville ou dans un train, quand il n'y a pas grand monde, la tête dans les rêves.





Ideepsum de Sublee est un album d'une efficacité et d'une élégance remarquables. Une musique électronique en apparence minimaliste, mais avec des grooves carrément efficaces tout le long (soit : de la tech house qui ressemble à de la techno minimale) — et qui fonctionne pour toutes humeurs et tous degrés d'attention : en musique de fond, ce sont les rythmes qui dominent tout, super fluides et entraînants, quand on y prête attention on se rend compte que les détails sont parfaitement travaillés. Ça me fait penser à ce que disait je ne sais pas qui sur le design, soit que le meilleur est invisible. Transparent, mais sans jamais être lassant ni ignorable. Ce n'est pas si évident que cela d'y arriver !




Traduction (sans doute inutile) de ce post du blog IP's Ancient Wonderworld, parce que je ne voyais pas de raison de modifier le texte :

« Dans mes recherches pour documenter les débuts de l'histoire de l'informatique, j'ai déniché une autre perle rare des premiers jours. Voici l'histoire de Philips Technisch Tijdschrift Jaarg. 24 (1962) No. 4/5 „Rekengeluiden Van Pascal“, étonnante capsule temporelle audio dont l'importance fut largement ignorée jusqu'ici.

Nous sommes en 1960. Après des débuts plutôt poussifs, la révolution informatique prend son essor aux Pays-Bas. Au laboratoire Natuurkundig à Eindhoven, Philips vient d'achever la construction de leur deuxième ordinateur, le Philips Akelig Snelle Calculator (soit : calculateur Philips méchamment rapide), ou PASCAL pour faire court.

Le chef du labo de l'époque, un certain W. Nijenhuis, avait eu l'idée d'installer un petit amplificateur et un haut-parleur sur le PASCAL afin de détecter les interférences radioélectriques générées par la machine. Comme on pouvait s'y attendre, les choses suivirent leur cours habituel : le but du haut-parleur était certes de diagnostiquer des problèmes de la machine, mais on découvrit rapidement que l'on pouvait en tirer parti pour générer de la musique. Et monsieur Nijenhuis, plutôt que de réprimander son équipe qui avait perdu un précieux temps de calcul, décida d'enregistrer ces “rekengeluiden” (sons de calculs) sur 45 tours.

Une image de la bête. Mouais, y'a plus joli quand même.
Ainsi naquit “Rekengeluiden van PASCAL”. La face A du disque contient des enregistrements de la machine durant des opérations normales, avec les sons mécaniques également produits par le calculateur. De même sur la première piste de la face B, où l'on entend PASCAL calculer un nombre premier. À l'écoute de ces enregistrements, on peut comprendre où commença l'engouement pour les disques d'enregistrements d'interférences radio : ces algorithmes ne produisent pas de simples bip-boup aléatoires mais des sons qui ont une certaine beauté, et rappellent certaines compositions modernes de bytebeat.

La deuxième piste de la face B est une jolie interprétation d'un menuet de Mozart. Mais Nijenhuis ne s'arrête pas là. La dernière piste de la face B, “Stochastische melodie“, va plus loin — elle n'est pas seulement jouée mais également composée par l'ordinateur.

Le disque fut distribué en bonus avec la revue interne de l'entreprise, le Philips Technisch Tijdschrift du printemps 1962. Les chances d'en trouver un exemplaire aujourd'hui sont quasiment nulles ; heureusement, une âme charitable a mis en ligne une version mp3. J'espère que vous apprécierez cet enregistrement unique dans l'histoire de l'informatique ! »

… D'une pierre deux coups, je viens de découvrir l'existence du bytebeat ! (Et c'est le disque le plus court et le plus anecdotique au niveau musical qui a droit au texte le plus long ce mois-ci, du coup.)

dimanche 23 décembre 2018

♪ 76 : Rétrospective dysnomique de cinq rêves vénéneux

Il semble que Coin Locker Kid tire son nom d'une histoire pour faire peur, avec une femme enceinte qui abandonne son enfant dans un casier à la gare… du moins c'est ce que j'ai trouvé en cherchant “coin locker kid”. L'histoire n'a rien de très intéressant. L'artiste mérite d'être écouté.

Traumnovelle, c'est du hip hop expérimental introspectif, plus ou moins torturé, où l'on peut entendre entre autres : un instrumental entièrement acoustique avec percussions en bois et chant traditionnel, une histoire récitée par une voix digitale sur un grondement quasi-inexistant, une piste presque rock avec une coda chaotique, un final fragmenté imprévisible… Ça fourmille d'idées, c'est accrocheur et en même temps il y a un sentiment de vide vertigineux dans cet album quand on s'y plonge. Pas de featuring ici, ce ne serait pas vraiment le genre. Ou alors ce serait feat. le fantôme d'un roi fou, feat. un amour perdu, feat. la poussière du grenier.

L'artiste a aussi un projet de phonographies. Et il paraît qu'il a un long album hybride à histoire entre les deux projets qui est un chef-d'œuvre, il faudra que j'écoute ça, parce que Traumnovelle me plaît déjà beaucoup.



Le rock est-il encore du rock si la guitare est remplacée par un oud ou un buzuq¹ ? Aucune importance, l'énergie et l'électricité sont carrément là sur Aynama-Rtama d'Alif, et les chansons en imposent : c'est solennel sans être statique, ça vibre, c'est beau, c'est prenant. Le groupe est libanais et chante intégralement en arabe², le style est personnel et ne sent ni l'emprunt ni la tradition. J'aimerais pouvoir décrire ce disque un peu correctement parce qu'il le mérite, je ne peux que vous le recommander vivement.

¹ Le nom arabe du bouzouki. J'ai regardé, il n'existe apparemment pas d'instrument qui s'appellerait un bashi, hélas.

² Joli point en passant pour le livret, où chaque titre en arabe est typographié de manière à former une ligne séparatrice entre les paroles originales et leur traduction anglaise.



Les Melodìas venenosas de Miss Dinky ont une palette de sons restreinte, un peu primitifs, presque chiptune sans en être vraiment. Sans ressembler à une musique de jeu vidéo en tout cas, ou alors à un vraiment très indé ; c'est de la musique crépusculaire, mélancolique, qui paraît très simple et pourtant reste à moitié dans l'ombre. Ce n'est pas ce que je cherchais du tout quand j'ai écouté l'album, mais j'y reviens assez souvent.

Et en cherchant un lien pour partager ça, j'ai trouvé la chaîne Youtube La Cazouille qui est vraiment cool !




Sur des fondations de techno minimale, Thomas Brinkmann construit des pistes avec des éléments inattendus ou bizarroïdes, des drôles de samples, de la house, du chant, des breaks qui virent parfois carrément au loufoque (genre “Sur Ace”, la piste que j'ai le plus écoutée ces derniers temps). C'est ludique, les grooves sont carrément efficaces, ça touche parfois au génie.

Comme son nom l'indique, Retrospektiv est une compile (qui retrace vingt ans de productions). D'habitude j'évite les best of parce que ça gâche les albums, mais pour la dance music… *haussement d'épaules* j'ai regardé vite fait, la plupart de ces pistes étaient sorties en singles ou EPs de toute façon, certaines pourraient être inédites. En tout cas c'est une sacrée bonne sélection qu'on a ici, dans laquelle piocher comme il vous chante.

J'ai aussi écouté une autre collection de lui, Rosa (pistes choisies sur une sélection d'une douzaine d'EPs), mais j'y accroche nettement moins — trop minimaliste en général, un peu austère.



… Mais si vous préférez les disques qui s'écoutent du début à la fin et que les deux heures trente-huit de Retrospektiv vous découragent, prenez-vous son mini-album en collaboration avec Markus Nikolai et Dominique Petitgand. Avec par exemple une vieille dame qui se plaint d'un parfum à la rose trop fort tandis que des enfants jouent avec des camions, et autres scénarios anodins, aléatoires et absurdes du même genre. À part ça le son n'est pas si différent de Brinkmann en solo, c'est du tout bon, d'ailleurs la dernière piste est une version alternative d'“Isch” (une des meilleures pistes compilées sur Retrospektiv). Quant aux samples que je décris, ils sont tirés de “Le visiophone odorant” de Dominique Petitgand, sans les beats, de la série Cinéma pour l'oreille chez Metamkine (on change tout de suite d'univers !)… Si ça se trouve l'album entier n'est qu'une sorte de mashup ? Ça fonctionne en tout cas. Ah, et ce disque n'a pas de titre, et les titres non plus n'ont pas de titres. Cette phrase me paraît erronnée mais je l'aime bien alors je la laisse.



Je recommande aussi le cinquième EP d'Apparel Wax si vous aimez les disco edits pour danser joyeusement ; comme souvent dans le genre, tout est sans titre et anonyme, Apparel Wax n'étant pas le nom de l'artiste mais celui du label/collectif. Ils sortent plein de disques numérotés sans titres et les vinyles sont accompagnés de gadgets comme dans les paquets de céréales, pour le 5 c'est une… mini-main en gelée verte pour donner de fausses claques avec ? Peu importe.

La troisième piste est tirée d'“I Like It” de DeBarge, je n'ai pas encore cherché les autres !



La répétition est une forme de changement*, mais je crois que parmi les arts, il n'y a que la musique pour savoir en faire un si bon usage sans rien perdre. Dysnomia de Dawn of Midi est un album minimaliste, jazzy et rythmé, mais ce sont ces répétitions qui en font quelque chose d'à la fois relaxant et dansant. Si vous aimez les Necks, vous devriez aimer aussi ! Si vous n'avez jamais écouté les Necks, écoutez les Necks. (Aquatic ou Chemist sont mes préférés pour le moment.) Mais vous pouvez écouter Dysnomia aussi. Et pour d'autres disques du genre, je vous renvoie à la liste “Minimal Improvisation / Tonus-Music / Zen-Funk” de Selenaru_Negrea.

* Dixit… qui déjà ? Je me souvenais de ça dans un cours sur le modernisme en poésie mais Google dit que c'est une carte des Stratégies obliques de Brian Eno et Peter Schmidt, et que la citation serait de Peter Schmidt. À l'origine, ou l'a-t-il prise ailleurs ? À vérifier.

dimanche 26 février 2017

♪ 54 : Nerfs Miroirs et Mirages de Mégères en Huit Spirales

Je cherche un mot qui décrirait ce genre d'idéalisme qui nous fait voir dans certaines contrées exotiques des paradis terrestres, plus oniriques que réels. Avec cette pochette surréaliste, ces titres et surtout ces sons, c'est un peu à cela que me fait penser Through the Looking Glass de Midori Takada. Un album japonais des années 80 inspiré par des musiques africaines et asiatiques, quatre pistes comme autant de pièces d'un puzzle qui en comporterait davantage. Un exotisme ambient à la fois enchanteur et mélancolique sur la superbe “Mr. Henri Rousseau's Dream”, du Steve Reich tout craché sur “Crossing” ; “Trompe-l’Œil” est plus étrange avec ces flûtes et ce rythme un peu bancal qui intrigue. “Catastrophe Σ” est plus sombre et solennel, c'est une piste de nuit qui tombe, de monde-rêve qui prend fin.

L'album était épuisé depuis longtemps mais la réédition sort le mois prochain. Pas de pistes bonus, dommage ! Ses autres albums sont nettement moins connus, je n'ai pas pu les trouver encore.




… Et donc là, le mec, déjà connu pour être prolifique, il sort un album à 100 € sur huit vinyles, comme ça, sans prévenir, sans même donner d'extraits à écouter. Et le coffret est épuisé dès sa sortie. « Bonsoir, je suis hype. » Ça sent tellement le coup marketing que ça donnerait même envie de ne pas l'écouter — surtout que tout ce qu'a sorti l'artiste n'est pas si exceptionnel que ça à mes oreilles !

8 de Prince of Denmark, donc, c'est trois heures de techno minimale, louvoyante, parfois ambient, avec une palette de couleurs toujours en demi-teintes. Un disque qui, même dans les passages les plus rythmés, suit parfaitement l'idée de l'ambient selon Eno : une musique aussi intéressante que non-intrusive. Ça n'a pas l'air franchement excitant, dit comme ça : il n'y en a pas des pelletées, des albums du genre ? … Et pourtant non. C'est sur la longueur qu'on se rend vraiment compte des qualités de ce disque : à force de se dire à tous les moments « OK, c'est classique, mais ce passage-là est vraiment pas mal ! », on finit par tout écouter — et par se rendre compte que l'ensemble est inouï. 8 couvre un terrain étonnamment vaste et passe par une gamme de styles et de phases (ma préférée étant la dernière, plus ambient, mélodique et crépusculaire) telle qu'on a l'impression d'un compendium, d'un hommage total au genre. Les pistes ont toujours quelque chose d'ambigu : reposantes ou entraînantes, mélancoliques ou intenses, classiques ou mystérieuses, froides ou touchantes… On finit par avoir un disque qui, plutôt que de nous imposer un programme, nous guide sans en avoir l'air et donne beaucoup sans qu'on s'en rende forcément compte.

Détail intéressant : il existe plusieurs versions de 8, avec des mixes différents des mêmes pistes, ou même des pistes complètement différentes qui partagent simplement le même nom. Ces différences n'étaient pas communiquées à l'avance, les acheteurs ont reçu l'une ou l'autre version au hasard. « Vous ne pourrez jamais tout avoir », annonçait Giegling. En tout cas, on a là le meilleur disque de Prince of Denmark (alias Traumprinz, alias DJ Metatron) que j'ai pu écouter.




Crone Music de Pauline Oliveros est à l'origine la bande son d'une représentation de King Lear. C'est un disque solo d'accordéon, joué avec modulations, superpositions, portamenti* et réverbérations — on a l'impression d'entendre plusieurs instruments, ou plutôt le même instrument qui se reflète dans des miroirs sonores et ne se retrouve plus mais continue de se chercher. C'est très beau, et ça colle superbement au souvenir que j'ai de la pièce : à la fois pathétique et solennel, on passe de la mélancolie à la dissonnance, puis à la vraie noirceur.

Si vous n'aimez pas trop les accordéons, je vous conseille de l'écouter quand même, vous pourriez changer d'avis.

* Pitch bending si vous préférez. J'ai pas plus français que l'italien.




Je n'avais pas beaucoup accroché à Persona de Puce Mary, un disque industriel / power electronics / dark ambient qui me donnait l'impression d'être trop classique, trop direct, d'avoir déjà entendu ces rythmes sourds, bruits et miasmes dissonants ailleurs.

The Spiral, par contre… Ça m'étonne que le descriptif officiel l'annonce comme la continuité de Persona, tant il me fait meilleure impression ! On reste dans les mêmes registres, mais avec nettement plus de profondeur. Malgré les martèlements brutaux et le noir crasseux omniprésents, il y a quelque chose d'insaisissable dans ce disque. Des tensions toujours irrésolues, des sons aigus aussi stridents que lumineux en contraste avec les nappes noires, des constructions nettes mais difficiles à mémoriser, une impression d'entendre le fracas de quelque chose de monstrueux qui s'approche, qui encercle, qui frappe, sans jamais le voir. (Seule piste réellement directe, la quasi-chuchotée “Enter Into Them”, au centre du labyrinthe.)

Il y a une grande violence là-dedans, mais c'est beaucoup moins monotone que les artistes qui veulent que tous leurs sons soient brutaux et qui se mettent à hurler et à saturer de partout. Il n'y a aucun ridicule ni excès ici. Juste de la férocité, de la perversité calculée et du paradoxe.

C'est un disque qui me donne envie d'y revenir autant pour les sons que pour tenter de mieux le cerner. J'aime bien les disques qui font ça.




“Mirage” de Skirt est une piste magnifique toute en clair-obscur, une lueur diffuse au milieu des ténèbres, rythmée mais surtout avec une atmosphère parfaite. Sur l'EP éponyme, on trouve aussi “Skin”, qui joue d'une manière similaire avec le chaud et le froid, un rythme qui semble être sur le point d'accélérer ou de ralentir et reste en équilibre ainsi ; “Spessartine”, plus sombre, ressemble un peu à ce qu'a fait Demdike Stare sur Elemental. Le disque se termine sur un remix de la piste titre, pas aussi bon que l'original mais un bonus agréable tout de même. Tout ça donne donc un très bon EP, sorti chez Trolldans (dont toutes les sorties ont de jolies illustrations, dommage qu'ils superposent leurs titres dessus comme ça !).




Un album de bruit relaxant, ça existe. Du moins selon une définition large du bruit. Soit par exemple Hedge of Nerves de Loren Chasse : 33 minutes de craquements de vieux vinyles, de vent qui souffle dans les branches (l'artiste précise même qu'il s'agit de branches de genévriers et de trembles), de feu qui crépite et de bruits de vagues combinés pour former une forme sonore atonale, arythmique, sans forme mais très naturelle. L'artiste rajoute quelques mélodies ambient en arrière-plan, discrètes la plupart du temps, absentes sur la troisième piste, nettement plus présentes sur la quatrième.

mardi 23 août 2016

♪ 48 : Quatorze Rencontres sur le Son des Machines Climatiques Transférées à Dallas

邂逅 (Kaikō) de Haruo Okada et Fabio Perletta est un jeu subtil entre ombre et lumière, intérieur et extérieur. On se promène le long d'une jetée, dans une forêt, dans une grotte… et ces paysages sonores se mêlent à des sons moins reconnaissables, peut-être abstraits, qui évoquent des impressions subjectives. L'effet est étonnamment naturel, comme lorsqu'on se promène et que notre attention passe imperceptiblement de l'environnement à nos propres pensées.

La piste fut à l'origine une improvisation en direct lors d'une fête de hanami, peaufinée et réenregistrée par la suite. J'ai dû l'écouter genre cinq ou six fois déjà et à chaque fois j'ai l'impression de l'entendre différemment. À chaque fois je la trouve superbe.




Sur Balance 014, Joris Voorn a « peint avec de la musique ». Façon aquarelle. Plutôt que d'agencer de bons titres avec des transitions et quelques edits, le DJ a effacé tous les contours et mêlé des dizaines de pistes en un flux continu, un groove fluide qui associe des genres complémentaires plutôt que similaires… Regardez-moi cette tracklist ! Ce n'est pas le record du monde de titres mixés en une heure, mais ça reste impressionnant. Et bien fin qui arriverait à démêler les sons sans les connaître !

Sur le Mizuiro Mix (« couleur d'eau » ou bleu clair), Voorn commence par jouer les équilibristes en gardant la tension de son beat pendant un temps fou alors que la musique fait ressentir une sérénité paradoxale, il cherche à la fois à détendre et à faire danser — et il y arrive carrément. Jusqu'à un virage inattendu, avec la voix bizarre d'“R U OK” d'Ambivalent (drôle de piste, plutôt humoristique à l'origine) qui nous fait plonger dans un son plus ambigu, thérapeutique presque, avec des pointes de mélancolie.

Le Midori Mix (vert, couleur de nature) commence de manière plus dansante, très prometteuse, avec plus de groove que le Mizuiro… Là, on se dit que Voorn a décidément des doigts en or — jusqu'à ce qu'il tente vers la fin d'incorporer des chansons entières dans son mix, comme “Nude” de Radiohead, et là, ça marche moins bien : il perd le groove de vue et tourne un peu à vide. Dommage. Tout le reste est excellent.




Autre approche : She's a Dancing Machine de Magda, un mix de techno minimale façon jeu de construction, cent quatre pistes découpées en fragments de tailes variables et assemblées sur le beat. La structure est froide mais dansante, les sons partent dans tous les sens, c'est du pointillisme foufou sur une base austère et ça fonctionne carrément. La seule chose que je reproche à cet album, c'est son absence de dynamique générale : Magda garde la même formule monotone-imprévisible tout le long, sur 78 minutes un petit détour ou un long virage auraient été un plus.

À noter que ce style-là avait déjà été adopté quelques années plus tôt par Richie Hawtin (Plastikman) sur un de ses mixes, DE9: Closer to the Edit, pour un résultat impressionnant aussi mais nettement plus sérieux. Je l'ai peu écouté, plutôt envie de revenir à celui de Magda, j'aime bien quand il y a de la fantaisie.




Un troisième ? OK, mais celui-là attention, faudra pas le mettre entre toutes les oreilles ! Follow the Sound de Bitch Ass Darius est un disque qui donne simultanément envie de s'exclamer « bougre, quelle vulgarité ! » et « foutredieu, quel génie ! ». La seconde plus souvent que la première.

La ghetto house est un genre avec des sons assez bruts et des paroles qui parlent surtout de sexe (vu le “ghetto” dans le nom, vous vous doutez bien qu'on est loin du romantisme subtil) ; la ghettotech mêle à cela des influences techno, electro et UK bass, et des tempos très rapides. (Je viens de lire tout ça sur Wikipedia et RYM, je ne connaissais pas du tout avant d'écouter Bitch Ass Darius.) Bref, Follow the Sound ressemble au cerveau d'un adolescent mâle hyperactif. Le mix n'est pas que vulgaire, il est irrévérencieux — à commencer par le fait qu'aucun des artistes n'est crédité (les limiers d'internet ont identifié 71 titres, restent 9 inconnus) et que leurs pistes originales sont découpées, accélérées et pitch-shiftées sans vergogne. Quand une piste dépasse la minute, ça paraît carrément long. Si vous vous retrouvez à court de café ou de thé un jour, passez-vous ce disque.

Mais il faudrait avoir les oreilles bouchées pour ne pas entendre à quel point Follow the Sound est impressionnant malgré ses airs frustes. Dans sa dynamique déjà, tenir une telle intensité pendant si longtemps sans que ça devienne gonflant, ce n'est pas si facile — et Darius y arrive en partie grâce à une impressionnante variété de styles, qui dépasse les frontières des genres suscités, va de l'acid au chiptune au hip hop et plus loin encore, donnant à la composition dans son ensemble une structure beaucoup plus complexe que ce à quoi on aurait pu s'attendre. Ce n'est ni un flux continu (il le casse exprès par moments, d'ailleurs) ni un marteau-piqueur fatigant, c'est un feu d'artifice qui pète dans tous les sens et dans toutes les couleurs.

Et puis, ce disque est franchement drôle. Dès l'intro, où Darius sample Milli Vanilli fail compris, puis dans des juxtapositions potaches, une ou deux répétitions absurdes, Bodenständig 2000 ou encore la piste 61… jusqu'au moment où on regarde par curiosité “bitch ass darius” dans Google Images pour voir la tête du responsable.

Donc ouais. Un plaisir coupable. Mais un sacré plaisir, et un sacré talent.




Christian Renou est surtout connu pour son projet Brume : musique concrète ou électro-acoustique, parfois rapprochée de l'industriel ou du noise, une soixantaine d'albums sortis depuis les années 1980. (L'artiste cite parmi ses nombreuses influences Pierre Henry, 23 Skidoo, SPK, Philip Glass, Magma… La description officielle en anglais de francophone est assez cocasse !) Anemone Tube, c'est un projet power electronics allemand mené par Stefan Hanser, je n'ai découvert qu'après, j'aime bien aussi.

Sur Transference, Renou remixe Anemone Tube et… en fait une musique étonnamment cérébrale, froide et contemplative. Sans être glauque ni monotone ! C'est une musique électronique à l'esthétique aussi nette qu'étrange. La description officielle est incompréhensible (on dirait le manifeste d'un artiste contemporain qui serait aussi philosophe théoréticien) mais parle de géométrie, d'analyse et de structure concrète. On confine parfois à l'ambient ; des éruptions bruitistes surviennent, des rythmes et sons industriels sont présents aussi, mais on est très loin de la fureur abrasive que j'ai pu écouter chez Anemone Tube, ou des cris étonnants dans des paysages électroniques de chez Brume (encore plus des passages humoristiques de son Accident de Chasse, mais bon, celui-là datait de 1989).

C'est un disque que j'ai pris pour quatre euros je crois, il était en promo chez le vendeur et la couleur fluo plus le nom de Brume m'ont donné envie. Le hasard a bien fait les choses ! (Le packaging est décevant par contre, c'est une sorte d'enveloppe qui se déchire en lambeaux quand on l'ouvre.)

… Et je vous conseille par la même occasion Xerxès de Brume et Golden Temple d'Anemone Tube, pour faire d'une pierre trois coups. Enfin, de trois pierres trois coups. Mais qui se répondent un peu. Bref.




Il y a dix ans, j'écoutais Surfer Rosa des Pixies. Ça remonte déjà pas mal. J'en garde surtout de bons souvenirs, mais je ne l'ai plus écouté depuis des années ; je n'ai jamais donné de vraie chance (deux pauvres écoutes incomplètes) à Trompe le Monde, j'avais essayé plus ou moins récemment de rallumer la flamme avec Doolittle mais… *haussement d'épaules*.

Il y a cinq ans, j'ai écouté Big Black. Qui a confirmé le fait que j'aime le style Steve Albini, plus encore chez eux en fait, mais qui a un peu trop tendance à servir les épluchures avec le plat. Genre sur Atomizer, “Kerosene” et “Cables” sont parfaites, le début est d'un bon niveau mais le reste se délite jusqu'à la médiocrité — le son ne fait pas tout. Je ne me souviens plus trop de Songs About Fucking, pourtant c'était par celui-là que j'avais commencé.

Aujourd'hui, j'écoute mclusky. Déjà, la déflagration d'énergie folle mi-crétine sur le refrain de “Lightsabre Cocksucking Blues” aurait justifié l'existence du rock à elle toute seule (et me donne l'impression que le rock qui n'est pas du noise rock est un équivalent de bière sans alcool, parce que c'est pas possible de penser à Ziggy Stardust ou autre en écoutant ça). Certes, ces sacripants nous font le vieux coup de balancer la toute meilleure piste en premier et la deuxième meilleure en dernier, mais contrairement à Big Black, ils ont un vrai sens de l'écriture tout le long ! Ils ont de meilleures mélodies et toutes les pistes sont bonnes. J'aime bien leur attitude plus punk aussi.

Peut-être que j'aurai « épuisé » mclusky d'ici quelques années. En attendant, j'accroche carrément. Si je déterre un disque comme celui-là tous les cinq ans, ça va, j'ai pas à me plaindre !




James Turrell est un artiste américain connu pour ses travaux sur la lumière et l'espace, des œuvres in situ avec une esthétique minimaliste. Il a notamment conçu le Roden Crater, un cratère volcanique dont l'intérieur est devenu une monumentale œuvre-observatoire. Parmi ses œuvres plus modestes, il y a les Skyspaces, de simples ouvertures rondes ou carrées qui laissent passer l'air à l'intérieur de lieux parfois préexistants, parfois construits pour l'occasion. Sur les photos, on dirait des monochromes, mais des monochromes changeants et actifs, qui colorent l'espace tout entier…

Les Skyspaces sont des œuvres visuelles avant tout, mais comme l'air y passe, l'environnement sonore aussi y est modifié. Pour son projet Climata, Robert Curgenven a enregistré de multiples Skyspaces — à la fois les sons qu'on y entend et les microtons générés par l'espace lui-même à l'aide d'oscillateurs et d'un haut-parleur. (Les oscillateurs sont réglés sur la fréquence de résonance de l'espace, le haut-parleur agit comme un résonateur de Helmholtz, enfin je ne comprends pas tout, l'artiste écrit que chaque espace agit à la fois comme un filtre et comme un instrument.)

Bref, c'est une traduction sonore d'une œuvre architecturale. Qui donne lieu à une installation, un concert, et à ce double album, composition où les quinze enregistrements de Skyspaces sont arrangés en six pistes. Très discrètes, minimalistes, six « presque rien » qui ont chacun leur identité et caractère, une sorte de silence teinté subtil à chaque fois. Chacune a la même durée de 19:20, pour permettre la lecture simultanée, dans n'importe quel ordre (l'artiste recommande d'utiliser deux systèmes audio, ce que je n'ai pas eu l'occasion de tester mais la lecture simultanée de deux pistes sur ordinateur donne déjà des couleurs plus profondes). Si vous aimez ce genre de musique (Eleh, Éliane Radigue…), je vous conseille d'y jeter une oreille ! C'est sorti chez Dragon's Eye Recordings, le label de Yann Novak.

Et l'article d'A Closer Listen sur le projet est excellent.

samedi 13 septembre 2014

♪ 25 : la sombre tête malicieuse écoute le roi dans le ciel

ಹಲೋ, voici la sélection de disques du mois ! Je vous préviens, je n'ai pas de disques gais, entraînants et colorés à présenter cette fois-ci ; peu de chansons et peu de mélodies, surtout des atmosphères, des percussions et du bruit.


Alors on va commencer franchement avec Mischievous Sigyn 1923 de Karasyozoku et sa pochette bellmerienne à vous donner des cauchemars. Cet album se base sur le scénario suivant : le tremblement de terre survenu dans la plaine du Kantô en 1923 aurait été causé par Sigyn, l'épouse de Loki, qui aurait renversé sur la tête de son malheureux époux une coupe entière du venin que lui crache dessus le serpent. (Si ça ne vous dit rien, c'est de la mythologie nordique ; lisez donc la Gylfaginning si ça vous intéresse !)

Mischievous Sigyn 1923 est un album qui ressemble à la bande-son d'un vieux film d'horreur-catastrophe. À classer dans ces genres extrêmes que sont le death industrial et le noise, mais il y a relativement peu de chaos assourdissant et même très peu d'atonalité dans cette musique. Tout est clairement structuré, et ce sont surtout des modulations et grondements inquiétants, des grincements, quelques voix, rires et chants qui évoquent cette ambiance de destruction et de panique ; tout s'écroule de partout mais on voit clairement les ruines, les fondations des bâtiments, la terre s'ouvrir, les gens courir… Parfois, il y a un mélange de kitsch et de réelle frayeur, comme si le film hypothétique était un montage de vraies images d'archives de la catastrophe et d'inventions fantasmagoriques en carton et en latex. Le son est très lo-fi à cause du format cassette, ce qui d'habitude me fait râler, mais pour une fois ça ne me dérange pas : c'est comme si ce film musical avait été enregistré sur une VHS pourrie.

Vous pouvez télécharger cet album sur des blogs si ça vous intéresse ; il est épuisé et introuvable même sur Discogs.



Dark Pool de Black Rain : une atmosphère nocturne, électrique, futuriste et industrielle… de grands bâtiments sombres, des véhicules aéroportés, des symboles lumineux sur les écrans géants — on peut s'imaginer en figure solitaire qui arpente la ville, le béton et ses néons, les hauteurs vertigineuses, le vent, les quartiers mal famés. C'est une musique qui est plus souvent suggestive et impressionnante qu'oppressante, mais on pourrait facilement l'imaginer en bande son d'une histoire cyberpunk. Dark Pool évolue entre le dark ambient et une musique électronique industrielle, sans excès ni fautes de goût. Et puis il y a du chant aussi, sur quelques pistes seulement mais c'est une présence agréable.

C'est sorti chez Blackest Ever Black, ce qui n'est pas étonnant : c'est chez eux aussi qu'étaient sortis Quarter Turns Over a Living Line de Raime et Through the Window de Prurient. Toujours dans des ambiances sombres et urbaines, ces croisements de styles entre dark ambient, dub techno, EBM, etc.



Le premier album de Senking est un excellent disque de techno minimale, presque ambient techno. Ça commence par cinq pistes sans titre, très minimalistes, on dirait des petits robots qui circulent sous terre. Des araignées mécaniques qui vivent leur vie tranquillement dans la pénombre, dans des tunnels en métal. Rien de véritablement froid ou hostile, mais des boucles sombres et telluriques… Le style évolue au fil de l'album, des mélodies commencent à apparaître, les rythmes sont un peu plus animés. Tout en restant dans cet univers très intérieur, cette gamme aux couleurs limitées.

Il existe un clip pour l'une des dernières pistes, presque tout en bleu sur fond noir avec des images quasi-abstraites qui se répètent.

Les cinq premières pistes sont aussi sorties sous la forme d'un EP vinyle, déjà plus facile à trouver que l'album complet, qui est malheureusement épuisé depuis 1998.



Stop Listening de Crawl Unit est un disque étonnant par sa… je ne sais pas comment dire. Sa pureté ? Sa simplicité ? Sa radicalité ? Aucun de ces mots ne convient vraiment. C'est un disque qui semble avoir été enregistré uniquement pour l'amour du son même. Chaque piste présente des sons qui ont leur propre identité et cohabitent ensemble de la manière la plus évidente qui soit. Pas de réelle structure, sinon celle que la musique semble adopter d'elle-même. Pas de propos. Pas d'évocation. On peut parler de frottements, de nappes calmes ou dissonantes, de grincements, sans savoir au juste ce qui les produit. Dans l'esprit, ça n'est pas vraiment de l'ambient (pas d'émotions, pas de couleurs, pas de paysages), ni du drone (pas assez monotone ni assez minimaliste), ni de la noise music (pas d'agressivité ni de sentiment de nihilisme). Au final, ce n'est vraiment que du son pour le son. Si ces pistes étaient des tableaux, ce serait des monochromes, pas tout à fait monochromes mais qu'on ne regarde que pour leur couleur. Et dans le genre, c'est irréprochable.

(Le label Ground Fault a décidé de classer ses disques en trois « séries » : la série I pour les musiques calmes, ambient, phonographie, musiques électroacoustiques etc ; la série II pour les drones, collages, improvisations… qui s'écoutent à volume normal ; et la série III pour tout ce qui est bruyant : noise, power electronics et autres. Un classement pas forcément moins pertinent que le classement par genres, tant il est vrai que les frontières entre tous ces genres sont poreuses. Malgré son final bruitiste, Stop Listening se retrouve dans la série I. J'aurais sans doute dit II. Mais je ne pense pas que ça importe beaucoup.)



Head Slash Bauch d'AGF est un très bon album expérimental de 23 pistes courtes. Du glitch qui n'a aucun rapport avec la techno et qui est assez peu minimaliste, un assemblage de pistes courtes et variées, où les textures sont à l'honneur mais où les voix et mélodies sont aussi courantes. L'artiste chante-récite-chuchote des textes en allemand et en anglais, notamment un poème composé de code informatique dans les premières pistes. C'est un album qui surprend constamment, qui semble conçu pour stimuler le cerveau à chaque nouvelle piste. Vingt-trois installations contemporaines abstraites dans un musée.

Head Slash Bauch est malheureusement épuisé et je ne sais pas pourquoi AGF ne veut pas le rééditer, c'est le meilleur album que j'ai entendu d'elle pour le moment !



L'album précédent de Pjusk était un peu décevant (de l'arctic ambient correct mais trop conventionnel), mais là, les Norvégiens se rattrapent en beauté. Un disque plus riche, plus ouvert, qui donne l'impression de se perdre dans des espaces embrumés, glacés et irisés… Là où Sval (pas leur disque précédent mais celui d'avant, qui m'avait fait découvrir le groupe) avait un côté solitaire et minimaliste, Drowning in the Sky donne une impression de liberté et de contemplation, comme si on planait dans les nuages au-dessus d'un glacier majestueux. (Glacier genre Antarctique, hein, pas genre cornet chocolat-menthe.)

C'est un album collaboratif avec Sleep Orchestra, un musicien anglais que je ne connais pas encore bien mais l'association semble leur réussir. Et c'est édité chez Dronarivm, un label moscovite.

lundi 9 décembre 2013

♪ 14 : l’effet des rotors minimaux en X qui tournent dans le vide en expansion

Feign to Delight Gaiety of Gods de Shalabi Effect est un album sorti chez Annihaya, un label libanais qui se donne pour ambition de « déplacer, déconstruire et recycler » les musiques folkloriques (une sorte de Tzadik arabe ?). Leurs pochettes sont réussies, des jeux graphiques avec de la typographie arabe signées par le Studio Safar, ça m’a donné envie de m'y intéresser.

Mais si le nom de Shalabi Effect vous dit quelque chose, c’est peut-être parce qu’ils sont plus ou moins liés avec Godspeed Your Tra-La-La Céline Dion Efrim’s Anticapitalist Apocalypse Fuck Your Hopes Let There Be Light Youpi Shalom Drama Band… ce que je n’ai appris qu’après. Je ne l’aurais jamais soupçonné rien qu’à l’écoute en tout cas.

Feign to Delight Gaiety of Gods est un disque que l’on pourrait approximativement caser dans le post-rock mais qui va surtout dans tous les sens, avec du rock instrumental, du jazz, des blips-bloups électroniques (sur “Sigmund Droid”, ma piste préférée — j’en aurais aimé un peu plus dans ce genre), des influences de musiques folkloriques orientales, un peu de bruit, un peu d’ambient, un petit côté Acid Mothers Temple… c'est bien varié et traîne étonnamment peu en longueur pour un double album du genre. J’aurais du mal à résumer Feign to Delight Gaiety of Gods, mais j’aime.

Le disque est semble-t-il difficile à trouver en CD. Le label nous informe sur sa page Facebook que tous leurs disques sont disponibles chez quatre disquaires à Beyrouth, ce qui est vachement pratique dites-moi, il me suffira de faire un détour de trois mille kilomètres la prochaine fois que j’irai chercher le pain et je pourrai acheter le disque par la même occasion.



La trilogie Aileron / Map Key Window / Dust de rotor plus, commencée en 2000 et achevée il y a quelques mois à peine, est une vraie perle rare.

C’est de la musique électro-acoustique avec du piano, du glitch, de l’ambient… très éparse, très belle, difficile à classer. Le silence y est considéré comme un instrument à part entière, et c’est peut-être même celui qui est le plus chargé de sens. Les mélodies au piano sont la seule présence constante, qui fait que l’on s’y retrouve. Tout le reste évoque des événements distincts… La musique est là par fragments, évocateurs, énigmatiques et touchants ; on dirait une collection de lettres et photos à moitié effacées, des objets qui racontent une histoire, avec assez d’informations pour imaginer plein de choses, mais pas assez pour pouvoir s’assurer de quoi que ce soit.

Aileron évoque l’exploration, Map Key Window la mémoire, Dust la dégradation et l’oubli. Chaque volume est plus mélancolique et contient plus de silences que le précédent. Je conseille vraiment de commencer par le début… et d’écouter l’ensemble en une seule fois. Oui, ça fait trois heures d’affilée, mais ça vaut le coup. C’est une écoute qui n’est en rien fatigante ou lassante, et qui est loin d’être aussi hermétique qu’on pourrait l’imaginer. L’évolution d’album en album est vraiment marquante et fait plus sens que dans n’importe quelle « trilogie » de disques que j’ai pu écouter, je crois.

Le packaging des trois disques est très beau lui aussi : d’épais livrets noirs avec les noms estampillés en doré, des photos, des griffonages, un timbre ou un morceau de photo collé… Quant à la ou les personnes derrière le nom de rotor plus (et de la Radiophonics Trading Company of New Zealand, label qui n’a sorti que les trois albums de rotor plus), allez savoir de qui il s’agit. Les liner notes indiquent plein de noms de « collaborateurs » et de « directors » (dans quel sens ?), peut-être réels, peut-être fictifs, mais laissent « rotor plus » en tant qu’unique auteur inconnu de la musique. Qui que ce soit, et au final peu importe, cette personne mérite le respect.



L’album éponyme d’Efdemin est vraiment réussi. Mais il m’a fallu un petit moment pour l’apprécier.

C’est le genre de musique électronique minimaliste austère que je ne sais trop où classer, car les beats semblent y avoir autant d’importance que les grooves… En l’occurence, RYM dit que c’est un mélange de techno minimale et de deep house, ce qui me paraît assez juste. Les compositions semblent changer d’influences à chaque piste ou presque, ce qui est toujours appréciable : on n’a pas l’impression d’écouter dix variations sur le même thème.



Becoming X de Sneaker Pimps est un disque qui me manquerait si je ne l’emportais pas sur une île déserte.

C’est un disque que je n’ai découvert qu’il y a quelques années mais qui parle à mon « moi » adolescent, ce moi qui semble ne pas vouloir grandir et s’entête à décrépir sur place, avec ses rêves improbables et ses mal-êtres qu’il vaudrait mieux ignorer, plutôt que de laisser la place à quelque chose de plus raisonnable. J’ai l’impression d’être une sorte de zombie ado qui préférerait crever pour de bon plutôt que de devenir adulte.

Quel rapport avec la musique, dites-moi ? Oh, peut-être pas grand-chose ; c’est du trip-hop des années 90, avec un côté anxieux/dépressif caché par un son très cool, et ce genre a toujours fait partie de mes favoris.

“Walking Zero” est ma piste préférée de l’album…

… et “At the Chime of a City Clock” est ma chanson préférée de Nick Drake pour le moment, parce que la mélodie ressemble en partie à celle de “Walking Zero”. “At the Chime of a City Clock” est une bien meilleure chanson que “Walking Zero”, à tout point de vue. Je n’ai même pas de « mais » à apporter pour tempérer ça : Nick Drake a vraiment tout de son côté.

Sauf si je dis que, quelque part, c’est grâce aux Sneaker Pimps que j’apprécie encore plus Nick Drake.



« EP ». Non mais le mec quoi. Un EP de 45 minutes !

Je sais, Autechre a fait pareil la même année avec leur « EP » de 70 minutes (qui aurait dû être un vrai EP d’ailleurs, s’ils n’avaient gardé que les bonnes pistes, mais passons). Et aujourd’hui, quand on sort un album qu’on n’a pas envie d’assumer en tant qu’album pour des raisons obscures, on appelle ça une « mixtape ». C’est de la fausse modestie ou…?

Bon, remarquez, je préfère ça que l’inverse — le jour où un artiste particulièrement prétentieux nous sortira un « post-album » ou un « hyper-album », je… enfin, si ça se trouve c’est déjà arrivé.

Sinon, ce disque (Xpander EP de Sasha, donc) est de la progressive house, ou de la progressive trance, je ne connais pas encore super bien ce genre et je ne sais pas si c'est censé être un plaisir coupable ou non, mais j’aime beaucoup. C’est planant, c’est dansant, c’est bon tout le long.