dimanche 30 octobre 2016

♪ 50 : Les Couleurs Étranges des Perles de Cendres Exilées

Inscapes from Exile d'Elodie Lauten s'inspire du Nouveau Mexique, où l'on trouve aussi bien des traces de civilisations préhistoriques que des industries de pointe, des paysages désertiques spectaculaires, des villages abandonnés et des gens qui affirment avoir vu des extraterrestres ou des soucoupes volantes… On peut se demander quelle place y a l'humain.

L'artiste retranscrit très bien ses impressions en musique, avec des synthétiseurs calmes mais étranges qui s'épandent sur des pistes de dix minutes, des mélanges d'assonances et de dissonances, des rythmes carillonnants aux airs artificiels et hypnotiques, un long poème inattendu. De longues pistes, souvent. Émerveillement, éloignement, mystère, léger malaise et solitude, un bel album très ancré dans un territoire étrange.





Psychology of Colour d'Ouvala est un très bon album d'ambient conçu en partie avec des enregistrements endommagés par des dégâts des eaux. La musique commence avec une beauté chatoyante, qui oscille doucement entre assonance et dissonance, particulièrement réussie ; puis au fil des pistes, des textures apparaissent, quelques percussions, et de plus en plus d'erreurs réinterprétées en constructions (un glitch répété devient un rythme ou une boucle)… l'album va du paisible à l'étrange puis au chaotique, jusqu'au bruit sur la piste-titre, avant de se terminer sur une note apaisée.

… Mais c'est traître, de décrire le disque de cette manière, parce que ça laisse imaginer que Psychology of Colour vaudrait le coup surtout pour cette valorisation de la décomposition. En fait, même les passages « propres » sont très beaux, et l'album aurait été remarquable rien qu'avec eux. C'est simplement que je n'aurais pas pu le décrire aussi facilement, et qu'il m'aurait fallu m'étendre sur un sentiment finalement peu traduisible en mots.




C'est Halloween demain, et si vous avez envie de flipper un peu, je vous conseille Pearl Drills. Une demi-heure de déshumanisation brute : des enregistrements divers trouvés ici et là — une femme qui chante, un homme qui semble tester son matériel, des conversations, frère Jacques… bref, des bribes de quotidien tout à fait innocentes et anecdotiques, mais déteriorées par l'usure, accompagnées par un bruit de fond impassible dans un silence de mort. Aucun message, aucune structure apparente, aucun accompagnement — c'est peut-être l'habitude d'entendre ça dans d'autres médias, mais ça suffit à mettre mal à l'aise. Et puis, face B, les choses empirent : ça devient de plus en plus bruyant, les voix se déforment de manière grotesque et infernale. Une représentation sonore de l'enfer. Bref, c'est un disque d'horreur.

… Mais comme ce n'est que du son, ça pourra soit vous prendre aux tripes, soit ne rien vous faire du tout (auquel cas l'intérêt de cet album sera à peu près nul).

(Sinon, parmi les disques qui font peur que je connais, il y a Scott Walker, Bohren & der Club of Gore, Shinkiro, Soliloquy for Lilith ou Homotopy to Marie de Nurse with Wound, Throbbing Gristle en général, Khanate…)




À celles et ceux qui aiment la house, je recommande de jeter une oreille à ce que font les Parisiens de chez D.KO ! L'EP multi-artistes Cœur d'Artichaut (le premier que j'ai entendu) est excellent, Join the Groove est très bon aussi, et dans une veine un peu plus fantaisiste j'aime beaucoup ce que fait Mézigue, qui gagne un point bonus pour ses titres et pochettes (mention spéciale à “Du Son pour les Gars Sûrs”, avec sa voix de dessin animé incongrue qui aurait pu être gonflante et qui est au final très bien trouvée, sur une piste excellente par ailleurs — [edit] oh et puis à “Mangeur de Pez Germain” aussi ! —). Je découvre encore, et au hasard en plus, mais eux-mêmes ne font que commencer et c'est très prometteur !

J'ai découvert ça grâce à la Chinerie, un groupe de puristes passionnés qui cherchent les perles rares et en postent plein tout le temps sur Youtube et Facebook (faut regarder leurs pages spécialisées : Chineurs de House, de Techno, des Origines etc.). C'est une mine d'or.



Alors on dépense des milliards en campagnes de prévention contre la drogue, et là, pouf, les deux hurluberlus de Shpongle (dont l'un a 74 ans, quand même) débarquent et réduisent ces efforts à néant. J'ai commencé par écrire « à néon », c'est bon signe.

Nothing Lasts… But Nothing Is Lost, c'est un trip planétaire à travers la psytrance ultra-psychédélique, une musique qui prend une bonne dose de DMT et des influences de partout, entre les chants d'un pays, les instruments d'un autre, une intensité protéiforme impressionnante. Et on passe par la joie, l'étonnement, la mélancolie parfois, la paix, c'est un feu d'artifice, un truc de techno-hippies qui voient tout l'univers en même temps dans la cinquième dimension. Si on entre dans le trip, franchement, c'est assez génial. Sinon, euh, je ne sais pas !




Un pendant de Shpongle sur le territoire du rock pourrait être Ozric Tentacles. Du joyeux space rock instrumental plein d'effets spéciaux, qui semble se prendre par moments pour de la musique électronique, ou du drone, ou de la musique indienne, voire du trip hop ou… enfin vous voyez. Y'a des synthés, de la flûte, des harmonies spatiales colorées, des solos électriques et plein de surprises et trouvailles sonores tout le long, on peut trouver ça un peu kitsch sans doute mais c'est cool. Le groupe existe depuis 1985, l'album que j'ai écouté s'appelle Strangeitude, il paraît que les autres sont du même acabit.

Ils ont un site web qui est tout aussi psychédélique avec du texte fluo, des étoiles et des nébuleuses. Je pourrais m'en inspirer !




Pourtant je savais que The Gerogerigegege n'était pas qu'un projet pour rire. Je l'avais lu, Émilien avait tout décrit ! Mais à l'époque, je n'avais écouté que Tokyo Anal Dynamite (dans mes souvenirs : gonflant) et Yellow Trash Bazooka (dans mes souvenirs : hilarant), tous deux basés sur le principe débile de (1°) crier ONE TWO THREE FOUR (2°) jouer quelques secondes de bruit n'importe comment. J'avais aussi retenu les inécoutables Art Is Over (un tentacule collé dans une boîte de casette sans cassette), 0 Songs EP (un vinyle sans sillons), Night (ONE TWO THREE FOUR *bruits de caca dégoûtants*) et leur slogan JAPANESE ULTRA SHIT BAND.

Du coup, au fil du temps, je n'ai gardé que l'idée d'un groupe extrême qui n'avait rien à foutre de quoi que ce soit et qui se permettait tout, y compris le plus débile. “Fuck compose [sic], fuck melody, dedicated to no one, thanks to no one, ART IS OVER” : l'attitude punk à fond. Je n'écoutais quasiment jamais, mais j'aimais le fait que ça existait.

Alors quand de nulle part j'entends « Juntaro est vivant ! » en 2016, je ne me doute de rien. Quand j'en entends un peu plus, je me dis que j'ai manifestement raté un épisode. Je me dis que je devrais écouter ce nouvel album inattendu qui serait apparemment sombre, même si je ne m'attends pas à un chef d'œuvre. Je m'y mets quand même, parce que c'est ce genre d'inattendus qui font qu'une œuvre n'est pas le fait d'un personnage mais d'une personne…

Tu parles d'un choc.

Gero 30, le mec qui se masturbait sur scène lors des concerts du groupe, aurait 70 ans aujourd'hui et serait soit mort, soit en hôpital psychiatrique. On aurait aussi eu de sérieux doutes sur l'état de santé voire d'existence de Juntaro Yamanouchi, qui n'avait plus donné signé de vie depuis quinze ans après un dernier album de « ONE TWO THREE FOUR » qui, de l'avis des fans, sonnait singulièrement triste et fatigué.

… Ce ne sont là que des rumeurs à ma connaissance, mais Juntaro Yamanouchi revient vraiment de loin. L'écoute de Moenai Hai (燃えない灰, « cendres incombustibles ») ne laisse aucun doute là-dessus. Certains diront que cet album n'est que très peu musical ; il est en tout cas seul, désolé, sans compromis. Quatre pages d'un journal intime avec à peine quelques mots et surtout beaucoup de blancs, mais ces silences-là hurlent. Un sentiment d'abandon, de froideur consommée, une peine sourde, et à un moment, une intensité brûlante et déséspérée. L'album dure 53 minutes qui paraissent très courtes, ces 53 minutes sont les plus marquantes que j'ai entendues dans le genre depuis longtemps.

Et ce à quoi je m'attendais encore moins de la part du Gerogerigegege : ce disque n'est pas que de l'expression brute, mais le son a une esthétique parfaite. Cette désolation est belle, un noir profond qui me rappelle ceux de Soliloquy for Lilith, Imperial Distortion ou Zeichnungen des Patienten O.T..

Est-ce qu'on pourrait faire un album plus dévastateur que celui-là avec ces artifices que sont le chant, le rythme, les mélodies ? Oui, je sais, il y a plein de guitares rock sur la deuxième piste (qui s'appelle “The Gerogerigegege”, ce qui m'a paru étrange avant de comprendre), mais dans ce contexte, ce n'est pas vraiment une piste de noise rock ni de shoegaze. Ou plutôt il m'a été impossible de l'écouter comme telle la première fois. Je n'entendais que son intensité, ce qu'elle signifiait. Le fait que ce soit peut-être la première fois qu'une piste de Gerogerigegege tienne la route selon un barème musical classique, et soit même carrément bonne, était secondaire, voire accessoire à côté de cela, dans ce contexte-là. Je crois que quand on atteint ce point-là, il n'y a plus rien à ajouter.

(Une parenthèse quand même pour signaler qu'apparemment, on aurait Grim à remercier pour le retour de Juntaro, et que je recommande toujours beaucoup son double album Maha dont j'avais parlé il y a quelques mois. Et que lui aussi a fait un hiatus de… 23 ans, avant de réapparaître. Vous savez que les disparitions volontaires sont un vrai phénomène de société au Japon ? … Enfin, je m'égare.)

(Depuis, j'ai jeté une oreille aux autres disques de The Gerogerigegege, ceux d'avant : Senzuri Champion, None Friendly, Hell Driver, Instruments Disorder. Hell Driver ressemble un peu à Moenai Hai, ça aurait presque pu être une première partie, mais on reste loin. Surtout au niveau de la beauté des sons. Quoi qu'il en soit, aujourd'hui je comprends très différement “Fuck compose, fuck melody, dedicated to no one, thanks to no one, ART IS OVER”.)

(Au fait, si l'on regarde les premières vingt minutes de None Friendly au spectrogramme, ça fait une forme de zizi carré. Mais l'effet disparaît dès que les minutes suivantes apparaissent.)

mercredi 28 septembre 2016

♪ 49 : Les Usines Explosives se Focalisent sur l’Extinction de leur Nihilisme Débordant

Overflows de Yannick Dauby est une sorte d'antidote musical à la misanthropie. C'est un parcours dans des environnements naturels, industriels et urbains enregistrés en France et à Taïwan (où l'artiste vit depuis 2007) ; on commence par des endroits qui semblent abandonnés, avec des passages lointains. On avance près de machines, d'objets, avec vent, la pluie, dans les champs, les friches. Une longue balade pour s'aérer les idées. De l'air et de la solitude, enfin ! Et puis, à la fin seulement, on se rapproche de la vie urbaine, des gens, de plus en plus près. Une fête ou un festival à Taïwan. Et ça va aussi, finalement. C'est un disque qui peut faire beaucoup de bien.

(On peut aussi l'interpréter de manière très différente, je pense.)

J'aime aussi beaucoup 廠 (« usine »), du même artiste, qui présente un monde industriel qui tombe en ruines, un environnement mécanique rouillé où la nature s'immisce… Il y a des improvisations in situ avec les machines, qu'on frotte, qui tournent, qui grondent, qui mugissent, qui rugissent — qui paraissent autrement vivantes que quand elles tournent, en fait. C'est très spatial, dynamique, puissant. Et l'idée et les sonorités me parlent.





J'ai un coup de cœur pour Maya Jane Coles. Un son dansant très émotionnel, avec beaucoup de chant et souvent pas mal de mélancolie.

Un coup de cœur ou trois : l'EP Focus Now, c'est nettement de la house, taillée pour les pistes de danse, de très bon niveau, avec du chant classique (pas des voix samplées) sur la troisième piste. Son mix pour DJ-Kicks* suit les mêmes lignes, un son toujours dansant, fluide et « humain », très réussi. Comfort, son premier LP, s'éloigne un peu de la danse pour se focaliser sur les chansons, avec des éléments trip hop voire R&B ; c'est un album au cœur lourd, un peu trop à mon goût par moments, mais avec de belles pépites. Ce sont les deux disques précédents que je préfère, mais dans tous les cas, j'aime beaucoup son style !

* À noter en passant que si vous le prenez chez le label, vous avez toutes les pistes originales non mixées en bonus.




Je n'avais jamais écouté de chiptune, mais les loustics de Bodenständig 2000 vont m'y convertir ! Deux geeks invétérés* qui font des mélodies chiptune et des chansons rigolotes en allemand, avec un bon sens de la mélodie et un humour parfois noir, toujours absurde. Il y a de vrais tubes sur Maxi German Rave Blast Hits 3 — comme “In Rock 16 Bit” (qui existe aussi en versions quatre bits et huit bits, à télécharger sur leur site) — et pas mal de loufoqueries, comme la première piste, une sorte de rap a capella avec beatbox amateur sur le fait de ne pas avoir de casquette de baseball. Ce bidule musical sympathique est sorti chez Rephlex, le label d'Aphex Twin. Je peux remercier les deux tiers des Darius (Darii?) que je connais pour cette découverte, à savoir Juliette Porée et Joe Beuckman. Le troisième Darius ne s'appelle pas Darius selon l'état civil non plus.

Et je vous conseille d'aller voir sur site web qui est excellent, on n'en fait plus des comme ça : http://www.bodenstandig.de

* L'un des deux maintient également une page sur le jeu vidéo Marble Madness, et a bricolé une trottinette à joystick nommée d'après un langage de programmation des années 1940 (qui a sa propre piste et son propre clip de présentation).




Je peux remercier les algorithmes de m'avoir fait découvrir EOD, projet acid techno/IDM qui ressemble étonnamment à du AFX (le projet acid d'Aphex Twin), disons en un peu plus mélodique et un peu moins expérimental/frénétique.

Ses dernières sorties sont de petits EPs numérotés avec une couleur chacun, j'ai pris le n° 8 presque à l'aveugle parce que c'est la couleur que je préfère, et j'ai pris le mini-album Utrecht aussi, les deux sont très bons!





— Hé, vous pensez quoi de KMFDM ?
— Bah, c'était sympa quand j'avais quinze ans…
— Ouais pareil, j'ai pas réécouté depuis.

Si Nitzer Ebb et Front 242 (entre autres) ont rendu les sons industriels dansants et que Nine Inch Nails en a fait du rock accessible au plus grand nombre, que dire de KMFDM ? C'est l'artillerie lourde décadente, la dérive ultra-hédoniste, aussi subtile qu'un tank bardé de gyrophares dans une parade (avec un G.I. Joe ou une Barbie qui chevauche le canon, allez, autant y aller à fond).

Le leader du groupe, Sascha Konietzko, a dit qu'il n'était pas fan de metal dans son ensemble, mais qu'il aimait emprunter des riffs au genre et les monter en boucle pour les entendre plein de fois. Donc le son du groupe, c'est des riffs de guitares omniprésents qui se disputent le devant de la scène avec les beats aussi dansants que brutaux et un chant conçu pour galvaniser les foules : tension, distortion, testostérone, et des chœurs à tous les refrains. Pas subtil mais efficace !

Et non seulement c'est fun, mais il faut être honnête, c'est bien fait — sur les dix pistes de Nihil, rien à jeter, elles ont toutes quelque chose d'accrocheur. Quand ce n'est pas furieux, c'est dansant ou tendu, aucune baisse de régime et c'est moins monocorde qu'on pourrait imaginer*. Rien qui pourrait faire aimer le groupe à qui n'en aime pas le concept, mais ça explique amplement le fait d'aimer même après l'adolescence !

* D'ailleurs j'ai écouté deux autres de leurs albums, et ils ont des styles différents : Opium, leur tout premier, est étonnamment industriel, et leur album de 1997 (dont je ne pourrai taper le titre que quand j'aurai mis à jour mon système vers une version plus récente qui me permettra de taper des emoji) est plus électronique. Ils sont bien aussi, mais Nihil est meilleur.




À quelques sonomètres de là, il y a les deux disques sortis en 1993 par Front 242, groupe majeur de l'EBM (Electronic Body Music : musique dansante électro-industrielle). Qui eux aussi s'y sont donnés à fond. Un son électrique, dense, intense ; plus rock et direct avec leur chant masculin habituel sur 06:21:03:11 Up Evil (qui leur a valu au moins une comparaison à Depeche Mode), plus électronique et expérimental avec une chanteuse engagée pour l'occasion sur 05:22:09:12 Off.

Si le premier repose avant tout sur des titres qui accrochent, le second décline ses titres en plusieurs mixes complémentaires, une approche casse-gueule mais qui ici fonctionne étonnamment bien. Le groupe a pris ce qu'on a tendance à percevoir aujourd'hui comme les travers des années 1990 et a réussi à en faire une œuvre maximaliste qui tient debout, et même autrement plus digeste que nombre d'albums contemporains. Leur classique Front by Front reste peut-être plus intéressant, mais au niveau plaisir d'écoute, ces deux-là n'ont rien à lui envier !

samedi 24 septembre 2016

Je n’ai jamais lu ni regardé Game of Thrones,

mais ça ne m'empêche pas d'en faire une adaptation en BD !




C'est une contribution pour le blog Bruce Willis Est Mort, qui a plein de planches faites par plein de gens sur le même principe ; le post Tumblr original est ici (mais les images sont assez floues et petites quand on les agrandit) ; si vous voulez lire ça en grand, c'est ici (ou cliquez sur l'image au-dessus).

Allez voir le reste du blog aussi, il est trop cool !

dimanche 4 septembre 2016

Oh là là je viens d'avoir une idée géniale

sous la douche, regardez-moi ça :


Si ça c'est pas du génie, génie c'est pas ce que c'est !



P.S. Oh et on pourrait aussi avoir Nascarpone, le poney qui fait du Nascar ! (Je ne sais pas ce que c'est exactement mais je crois que c'est une course de voitures américaines.)

Parfois, mes éclairs de génie n'éclairent vraiment que dalle, mais je les aime quand même.

mardi 23 août 2016

♪ 48 : Quatorze Rencontres sur le Son des Machines Climatiques Transférées à Dallas

邂逅 (Kaikō) de Haruo Okada et Fabio Perletta est un jeu subtil entre ombre et lumière, intérieur et extérieur. On se promène le long d'une jetée, dans une forêt, dans une grotte… et ces paysages sonores se mêlent à des sons moins reconnaissables, peut-être abstraits, qui évoquent des impressions subjectives. L'effet est étonnamment naturel, comme lorsqu'on se promène et que notre attention passe imperceptiblement de l'environnement à nos propres pensées.

La piste fut à l'origine une improvisation en direct lors d'une fête de hanami, peaufinée et réenregistrée par la suite. J'ai dû l'écouter genre cinq ou six fois déjà et à chaque fois j'ai l'impression de l'entendre différemment. À chaque fois je la trouve superbe.




Sur Balance 014, Joris Voorn a « peint avec de la musique ». Façon aquarelle. Plutôt que d'agencer de bons titres avec des transitions et quelques edits, le DJ a effacé tous les contours et mêlé des dizaines de pistes en un flux continu, un groove fluide qui associe des genres complémentaires plutôt que similaires… Regardez-moi cette tracklist ! Ce n'est pas le record du monde de titres mixés en une heure, mais ça reste impressionnant. Et bien fin qui arriverait à démêler les sons sans les connaître !

Sur le Mizuiro Mix (« couleur d'eau » ou bleu clair), Voorn commence par jouer les équilibristes en gardant la tension de son beat pendant un temps fou alors que la musique fait ressentir une sérénité paradoxale, il cherche à la fois à détendre et à faire danser — et il y arrive carrément. Jusqu'à un virage inattendu, avec la voix bizarre d'“R U OK” d'Ambivalent (drôle de piste, plutôt humoristique à l'origine) qui nous fait plonger dans un son plus ambigu, thérapeutique presque, avec des pointes de mélancolie.

Le Midori Mix (vert, couleur de nature) commence de manière plus dansante, très prometteuse, avec plus de groove que le Mizuiro… Là, on se dit que Voorn a décidément des doigts en or — jusqu'à ce qu'il tente vers la fin d'incorporer des chansons entières dans son mix, comme “Nude” de Radiohead, et là, ça marche moins bien : il perd le groove de vue et tourne un peu à vide. Dommage. Tout le reste est excellent.




Autre approche : She's a Dancing Machine de Magda, un mix de techno minimale façon jeu de construction, cent quatre pistes découpées en fragments de tailes variables et assemblées sur le beat. La structure est froide mais dansante, les sons partent dans tous les sens, c'est du pointillisme foufou sur une base austère et ça fonctionne carrément. La seule chose que je reproche à cet album, c'est son absence de dynamique générale : Magda garde la même formule monotone-imprévisible tout le long, sur 78 minutes un petit détour ou un long virage auraient été un plus.

À noter que ce style-là avait déjà été adopté quelques années plus tôt par Richie Hawtin (Plastikman) sur un de ses mixes, DE9: Closer to the Edit, pour un résultat impressionnant aussi mais nettement plus sérieux. Je l'ai peu écouté, plutôt envie de revenir à celui de Magda, j'aime bien quand il y a de la fantaisie.




Un troisième ? OK, mais celui-là attention, faudra pas le mettre entre toutes les oreilles ! Follow the Sound de Bitch Ass Darius est un disque qui donne simultanément envie de s'exclamer « bougre, quelle vulgarité ! » et « foutredieu, quel génie ! ». La seconde plus souvent que la première.

La ghetto house est un genre avec des sons assez bruts et des paroles qui parlent surtout de sexe (vu le “ghetto” dans le nom, vous vous doutez bien qu'on est loin du romantisme subtil) ; la ghettotech mêle à cela des influences techno, electro et UK bass, et des tempos très rapides. (Je viens de lire tout ça sur Wikipedia et RYM, je ne connaissais pas du tout avant d'écouter Bitch Ass Darius.) Bref, Follow the Sound ressemble au cerveau d'un adolescent mâle hyperactif. Le mix n'est pas que vulgaire, il est irrévérencieux — à commencer par le fait qu'aucun des artistes n'est crédité (les limiers d'internet ont identifié 71 titres, restent 9 inconnus) et que leurs pistes originales sont découpées, accélérées et pitch-shiftées sans vergogne. Quand une piste dépasse la minute, ça paraît carrément long. Si vous vous retrouvez à court de café ou de thé un jour, passez-vous ce disque.

Mais il faudrait avoir les oreilles bouchées pour ne pas entendre à quel point Follow the Sound est impressionnant malgré ses airs frustes. Dans sa dynamique déjà, tenir une telle intensité pendant si longtemps sans que ça devienne gonflant, ce n'est pas si facile — et Darius y arrive en partie grâce à une impressionnante variété de styles, qui dépasse les frontières des genres suscités, va de l'acid au chiptune au hip hop et plus loin encore, donnant à la composition dans son ensemble une structure beaucoup plus complexe que ce à quoi on aurait pu s'attendre. Ce n'est ni un flux continu (il le casse exprès par moments, d'ailleurs) ni un marteau-piqueur fatigant, c'est un feu d'artifice qui pète dans tous les sens et dans toutes les couleurs.

Et puis, ce disque est franchement drôle. Dès l'intro, où Darius sample Milli Vanilli fail compris, puis dans des juxtapositions potaches, une ou deux répétitions absurdes, Bodenständig 2000 ou encore la piste 61… jusqu'au moment où on regarde par curiosité “bitch ass darius” dans Google Images pour voir la tête du responsable.

Donc ouais. Un plaisir coupable. Mais un sacré plaisir, et un sacré talent.




Christian Renou est surtout connu pour son projet Brume : musique concrète ou électro-acoustique, parfois rapprochée de l'industriel ou du noise, une soixantaine d'albums sortis depuis les années 1980. (L'artiste cite parmi ses nombreuses influences Pierre Henry, 23 Skidoo, SPK, Philip Glass, Magma… La description officielle en anglais de francophone est assez cocasse !) Anemone Tube, c'est un projet power electronics allemand mené par Stefan Hanser, je n'ai découvert qu'après, j'aime bien aussi.

Sur Transference, Renou remixe Anemone Tube et… en fait une musique étonnamment cérébrale, froide et contemplative. Sans être glauque ni monotone ! C'est une musique électronique à l'esthétique aussi nette qu'étrange. La description officielle est incompréhensible (on dirait le manifeste d'un artiste contemporain qui serait aussi philosophe théoréticien) mais parle de géométrie, d'analyse et de structure concrète. On confine parfois à l'ambient ; des éruptions bruitistes surviennent, des rythmes et sons industriels sont présents aussi, mais on est très loin de la fureur abrasive que j'ai pu écouter chez Anemone Tube, ou des cris étonnants dans des paysages électroniques de chez Brume (encore plus des passages humoristiques de son Accident de Chasse, mais bon, celui-là datait de 1989).

C'est un disque que j'ai pris pour quatre euros je crois, il était en promo chez le vendeur et la couleur fluo plus le nom de Brume m'ont donné envie. Le hasard a bien fait les choses ! (Le packaging est décevant par contre, c'est une sorte d'enveloppe qui se déchire en lambeaux quand on l'ouvre.)

… Et je vous conseille par la même occasion Xerxès de Brume et Golden Temple d'Anemone Tube, pour faire d'une pierre trois coups. Enfin, de trois pierres trois coups. Mais qui se répondent un peu. Bref.




Il y a dix ans, j'écoutais Surfer Rosa des Pixies. Ça remonte déjà pas mal. J'en garde surtout de bons souvenirs, mais je ne l'ai plus écouté depuis des années ; je n'ai jamais donné de vraie chance (deux pauvres écoutes incomplètes) à Trompe le Monde, j'avais essayé plus ou moins récemment de rallumer la flamme avec Doolittle mais… *haussement d'épaules*.

Il y a cinq ans, j'ai écouté Big Black. Qui a confirmé le fait que j'aime le style Steve Albini, plus encore chez eux en fait, mais qui a un peu trop tendance à servir les épluchures avec le plat. Genre sur Atomizer, “Kerosene” et “Cables” sont parfaites, le début est d'un bon niveau mais le reste se délite jusqu'à la médiocrité — le son ne fait pas tout. Je ne me souviens plus trop de Songs About Fucking, pourtant c'était par celui-là que j'avais commencé.

Aujourd'hui, j'écoute mclusky. Déjà, la déflagration d'énergie folle mi-crétine sur le refrain de “Lightsabre Cocksucking Blues” aurait justifié l'existence du rock à elle toute seule (et me donne l'impression que le rock qui n'est pas du noise rock est un équivalent de bière sans alcool, parce que c'est pas possible de penser à Ziggy Stardust ou autre en écoutant ça). Certes, ces sacripants nous font le vieux coup de balancer la toute meilleure piste en premier et la deuxième meilleure en dernier, mais contrairement à Big Black, ils ont un vrai sens de l'écriture tout le long ! Ils ont de meilleures mélodies et toutes les pistes sont bonnes. J'aime bien leur attitude plus punk aussi.

Peut-être que j'aurai « épuisé » mclusky d'ici quelques années. En attendant, j'accroche carrément. Si je déterre un disque comme celui-là tous les cinq ans, ça va, j'ai pas à me plaindre !




James Turrell est un artiste américain connu pour ses travaux sur la lumière et l'espace, des œuvres in situ avec une esthétique minimaliste. Il a notamment conçu le Roden Crater, un cratère volcanique dont l'intérieur est devenu une monumentale œuvre-observatoire. Parmi ses œuvres plus modestes, il y a les Skyspaces, de simples ouvertures rondes ou carrées qui laissent passer l'air à l'intérieur de lieux parfois préexistants, parfois construits pour l'occasion. Sur les photos, on dirait des monochromes, mais des monochromes changeants et actifs, qui colorent l'espace tout entier…

Les Skyspaces sont des œuvres visuelles avant tout, mais comme l'air y passe, l'environnement sonore aussi y est modifié. Pour son projet Climata, Robert Curgenven a enregistré de multiples Skyspaces — à la fois les sons qu'on y entend et les microtons générés par l'espace lui-même à l'aide d'oscillateurs et d'un haut-parleur. (Les oscillateurs sont réglés sur la fréquence de résonance de l'espace, le haut-parleur agit comme un résonateur de Helmholtz, enfin je ne comprends pas tout, l'artiste écrit que chaque espace agit à la fois comme un filtre et comme un instrument.)

Bref, c'est une traduction sonore d'une œuvre architecturale. Qui donne lieu à une installation, un concert, et à ce double album, composition où les quinze enregistrements de Skyspaces sont arrangés en six pistes. Très discrètes, minimalistes, six « presque rien » qui ont chacun leur identité et caractère, une sorte de silence teinté subtil à chaque fois. Chacune a la même durée de 19:20, pour permettre la lecture simultanée, dans n'importe quel ordre (l'artiste recommande d'utiliser deux systèmes audio, ce que je n'ai pas eu l'occasion de tester mais la lecture simultanée de deux pistes sur ordinateur donne déjà des couleurs plus profondes). Si vous aimez ce genre de musique (Eleh, Éliane Radigue…), je vous conseille d'y jeter une oreille ! C'est sorti chez Dragon's Eye Recordings, le label de Yann Novak.

Et l'article d'A Closer Listen sur le projet est excellent.