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mardi 29 octobre 2019

♪ 86 : Et dans l'obscurité, les espoirs des rêves amoureux

P.O.S. – Ipecac Neat (2004)
Bonsoir, je commence à découvrir le collectif Doomtree et ça me paraît prometteur !

Ipecac Neat de P.O.S., déjà : du hip hop classé conscious / abstract, avec des instrus plutôt atmosphériques, souvent une belle utilisation d'instruments acoustiques (clarinette sur “Lifetime… Kid Dynamite”, sample d'Ali Farka Touré sur “Duct Tape”) et un MC qui a officié dans des groupes de punk. Son débit est parfois rentre-dedans mais toujours sensible, jamais froid ni brutal, il a des paroles qui peuvent être très émouvantes ; l'album est plein de contrastes dans un registre plutôt sombre et introspectif.

Avec cette pochette je m'attendais à un duo, et les notes font référence à une certaine Emily Bloodmobile qui se serait occupée de la production de certaines pistes, mais la femme à côté de lui, c'est sa pote et tatoueuse…




Dessa – False Hopes (2005)
… Qu'à cela ne tienne : il y a aussi une rappeuse chez Doomtree, et elle assure. Les instrus de Dessa sont également dans un style atmosphérique/acoustique (une prédilection pour les violons), et si son flow claque bien, elle chante aussi sur des pistes qui vont du très énergique à du quasi-trip hop. J'ai écouté son EP False Hopes* et l'album A Badly Broken Code pour le moment, il y a du très bon sur les deux, je conseille de commencer par l'EP — ne serait-ce que pour avoir la première “Mineshaft” avant sa suite. Et pour “Kites” que j'ai écoutée en boucle ces dernières semaines, même si “Children's Work” est sans doute la plus impressionnante.

* Le titre fut repris par tous les membres du collectif, parfois plusieurs fois, du coup il y a quinze disques de chez Doomtree qui s'appellent tous False Hopes.




Freaky Chakra – Blacklight Fantasy (1998)
Blacklight Fantasy de Freaky Chakra : un album de techno qui ressemble à un rêve/cauchemar cyberpunk, où l'on peut entendre selon les pistes des influences electro, de percussions africaines et des flûtes fantomatiques comme autant d'échos de lieux et temps perdus, des airs touchant à la progressive house mais où l'hédonisme aurait été remplacé par des paradis artificiels au sein d'une ville dystopique tentaculaire. Le tout ressemble presque à un film.

Sur “Dreams” par exemple, ces samples vocaux auraient été clichés sur une piste de prog house classique, ici ils semblent ici prononcés par autant d'automates sans âme ou de personnages virtuels dans un jeu vidéo. Autre piste mémorable, “Fascist Funk” avec sa violence tordue qui ne laisse pas un beat pour respirer. Le final de l'album est étonnant, de plus en plus planant alors que l'on sent qu'on n'a pas changé de décor… de là à imaginer une fin faussement heureuse où le seul échappatoire aurait été une plongée dans les drogues ou la réalité virtuelle, j'extrapole sans doute trop mais c'est comme ça que je me l'imagine.




5K HD – And to in A (2017)
Je pourrais décrire And to in A de 5K HD comme un album d'art pop qui séduit d'un côté et effraie de l'autre, mais ça serait réducteur. Les chansons ici sont classiques mais séduisantes (ces sons jazzy), un peu pensives, un peu froides, énigmatiques surtout dans les paroles… et les instrumentations plongent volontiers dans le dissonant, le glaçant — pas tant pour contredire le chant que pour l'éclairer d'une autre manière, faire mieux ressortir leur étrangeté. Sur “What If I” par exemple, ce n'est pas tant le passage instrumental de panique/horreur dissonante qui marque (d'ailleurs on peut trouver mieux dans le genre), mais tout ce qui vient avant.

Cet album vaut le coup d'y revenir : à chaque écoute c'est un moment particulier qui me retient et m'émeut.




Ghostwhip – L'amour toujous (2016)
Une petite sucrerie : L'amour toujours (sic) de Ghostwhip, petit EP qui s'étire entre excitation synthétique (le rythme rapide et les sons qui font bwip-bwip) et langueur house, avec une dose d'excentricité sur des ressorts classiques et des fautes de français gratuites revendiquées sur toutes les pistes. Ainsi la meilleure s'appelle “Je'taime”, re-sic.

(Pour être honnête c'est la seule qui soit indispensable, même si je ne dis pas non au reste !)






DJ Assault – Sex in the City EP (2003)
Sinon, si vous avez envie de danser sur des gros sons funky qui tachent, vous pouvez essayer l'EP Sex in the City de DJ Assault. Le mec est une référence en matière de ghettotech, soit de la dance music pour obsédés sexuels avec des influences hip hop et des textes qui font preuve d'une absence totale de décence ; cet EP-ci est nettement plus house que techno, mais on reste dans le même registre avec des pistes super accrocheuses où le monsieur nous vante les mérites de son gros zizi et les démérites des perruques à queue de cheval (gné ?). J'ai des scrupules à recommander un tel disque, mais niveau grooves, il ne déçoit pas !





Zakè – To Those Who Dwelt
in a Land of Deep Darkness
(2019)
Parfois la musique n'a pas besoin de développement. (Il y avait un groupe qui s'appelait “Vertical Music” sur Last.fm quand j'y étais.) Ainsi To Those Who Dwelt in a Land of Deep Darkness de 扎克 alias Zakè, requiem ambient qui bouge très peu et très lentement, se répète inlassablement et donne l'impression de flotter dans une forêt paisible et sombre le long de ses 38 minutes. La piste-titre est suivie d'un “Addendum” de dix minutes, remix qui évolue à peine davantage. C'est simple et ça tombe parfaitement juste.






Chris Meloche – Recurring Dreams
of the Urban Myth
(1994)
Et un petit peu dans le même genre mais dans un environnement urbain, il y a Recurring Dreams of the Urban Myth de Chris Meloche, composition de six heures à l'origine, sortie en version raccourcie sur le label Fax +49-69/450464 de Pete Namlook en 1994. L'arrière-plan change, la boucle au premier plan reste toujours la même. Ce disque me donne l'impression d'être en sécurité dans une salle et de voir, ou entendre, toute une ville de l'extérieur : cocooning et angoisses distantes. La longueur CD me convient parfaitement, mais si vous voulez la version longue, elle se trouve sur Youtube!

lundi 22 juin 2015

♪ 34 : Les Plate-Formes Naturelles de la Cité Liquide où les Filets Dérivent vers l'Ouest et Déchirent les Étoiles

Jo Ha Kyū est une composition du violoncelliste français Gaspar Claus, qui joue ici en compagnie de dix musiciens japonais : joueurs de biwa (luth), de wadaiko (tambour), chanteur et chanteuse dans un style traditionnel… et aussi des musiciens incontournables dans des courants expérimentaux récents : Otomo Yoshihide, Sachiko M, Ryuichi Sakamoto, Keiji Haino. (Si vous ne les connaissez pas : *)

Le nom de l'œuvre (序破急) se réfère à une structure traditionnelle en trois phases, qu'on retrouve dans des œuvres musicales, théâtrales ou autres : une introduction, une « déchirure » et une accélération. Le début, austère avec des textures et notes qui semblent entourer un grand vide, plaira surtout à celles et ceux qui aiment les musiques minimalistes (onkyo, lowercase, Jakob Ullmann etc). Puis le cercle se resserre, progressivement, des voix apparaissent… À mi-chemin, une voix rauque éructe, la musique devient plus présente, nettement mélancolique. Lors de la troisième phase, ce sont les tambours qui sont au premier plan et la musique finit par devenir folle, assourdissante lors de cette accélération finale. C'est vraiment réussi ! Et cohérent, malgré les styles très différents des artistes.

Les pistes bonus, des duos improvisés avec à chaque fois Gaspar Claus (au violoncelle, donc) et un des autres musiciens, complètent l'ensemble de belle manière ; ils auraient pu sortir indépendamment, ça aurait fait un bon disque aussi.

Que du bon donc, sauf que c'est le bordel si vous voulez l'acheter : plein d'éditions qui ont des pistes bonus différentes (il y aurait eu de quoi remplir deux CDs), trois pochettes différentes (la seule édition abordable ne ressemble à rien, rouge et blanche avec les idéogrammes dans le mauvais sens)… Ça donne surtout envie de se bricoler une version digitale « complète », avec l'illustration de Daijiro Morohoshi, qui n'est disponible que sur les éditions japonaises qui font mal au portefeuille (30 € le CD). Dommage. [edit : L'édition complète est désormais disponible sur Bandcamp ! Et à prix libre en plus !]

Si vous voulez plus d'infos, des vidéos, le dessin en plus grand ou commander ces éditions japonaises, allez sur le site officiel.

P.S. Je croyais avoir diversifié mes sources en trouvant cet album ailleurs, mais en fait SWQW l'avait déjà critiqué !
* Otomo Yoshihide (aux platines) et Sachiko M (au sampler vide qui ne joue que des ondes sinusoïdales) sont deux pontes de l'onkyokei ou onkyo, un genre pour nerds constitué de sons électroniques bruitistes/stridents et de silences. C'est le penchant japonais de la lowercase music, qui utilise plus généralement des sons très discrets et du silence. Keiji Haino privilégie guitare et chant, il est connu pour ses musiques expérimentales cathartiques, notamment au sein du groupe noise rock Fushitsusha (mais il ne fait que chanter ici). Ryuichi Sakamoto, vous devez connaître ; là il joue du piano.



Ça, c'est un petit album que j'ai trouvé anecdotique au début, et que j'ai fini par vraiment aimer. R&B, hip hop, soul, treize pistes et autant de styles tous un peu différents ; les sons sont chauds mais l'album ne reste jamais sur une même idée plus de deux ou trois minutes. Moins que ça, en fait : même le single “QueenS”, la plus accrocheuse et la plus évidente, déjoue les attentes avec quelques changements et interruptions inattendues ! Une écoute ne suffit pas à tout apprécier, la musique bouge trop vite et change de direction trop souvent… d'ailleurs cette musique de danse pas, pas plus qu'elle ne berce — elle est un peu expérimentale, et demande l'attention.

Ça s'appelle awE naturalE, et c'est signé THEESatisfaction, un couple de lesbiennes seattliennes qui trouvent leur inspiration dans le cosmique, le psychédélique et les divinités nubiennes.

J'ai trouvé le mot « seattliennes » sur Wikipédia. D'après Google, je suis la quatrième personne à utiliser ce mot sur internet.



Liquid de 35007 est un album de space rock instrumental (+ stoner, psychédélique) heavy et planant à souhait. Genre Kyuss qui plane dans un océan galactique au milieu des nébuleuses au lieu de foncer sur l'asphalte brûlante.

Et c'est excellent.







Lionel Marchetti a une drôle de définition de l'électro-pop. Il faut dire que c'est un compositeur de musique concrète. La mélodie électrique et désincarnée de cityDARKcity ressemble à des gouttes de pluie éparses dans une ville future, où l'on entend aussi une présence vocale lointaine (un chant où aucun mot ne se discerne). La tension monte très lentement pendant une douzaine de minutes… puis la piste prend soudainement un virage incongru, avec des samples de fanfares et autres musiques qui viennent tout foutre en l'air. À ce moment précis, on peut avoir l'impression que Marchetti ne sait plus comment faire avancer sa piste et a décidé de faire n'importe quoi. Mais la suite reprend sens, une plongée au cœur d'un espace urbain indéchiffrable (qui pourrait ressembler à ceux que dessine Marc-Antoine Mathieu) ; la voix est proche désormais mais on n'y comprend pas plus, elle se bloque sur quelques mots. Le mystère et l'absurde se confondent, on arrive au bout de ce voyage singulier sans avoir compris ou bien en ayant compris que non, décidément, cette ville-là n'a aucun sens.

Pop ? Pas vraiment, mais une composition nettement plus mélodique que la plupart des pistes de musique concrète que j'ai pu écouter ! cityDARKcity est une composition commencée en 1988, retravaillée et achevée en 2015. Vous pouvez l'écouter et vous procurer la piste pour un euro ici.

Je connais encore peu la discographie de Marchetti, mais j'aime aussi beaucoup Sirrus (plus varié, qui échappe plus facilement aux descriptions aussi — les trois pistes qui le composent, “Micro-Climat”, “Passerelle” et “Sirrus”, sont elles aussi disponibles pour un euro chacune sur Bandcamp). Et Pétrole, avec Yoko Higashi, un cinéma pour l'oreille que j'avais essayé de décrire là.



La surabondance d'informations et de stimuli qui fragmentent l'attention, la vie quotidienne de plus en plus liée aux technologies et aux réseaux (sociaux ou autres), la nostalgie naissante des digital natives, une excitation permanente qui donne autant de petits plaisirs que de stress, voire de vertige ou de malaise… Tout ça a fait naître des courants artistiques très présents ces derniers temps, avec des esthétiques qui jouent sur les collages de sons électroniques, une artificialité volontaire et déstabilisante, une volonté de défamiliarisation. Des smileys, des images de synthèse qui attaquent, des fragments de sons qu'on dirait sortis de jingles ou de publicités, découpés comme si on voulait les zapper sans pouvoir y échapper.

Oneohtrix Point Never fait partie des artistes les plus importants à aborder ces sujets-là, après avoir sorti le premier disque de vaporwave en 2010 et développé cette esthétique sur ses albums Replica et R Plus Seven. On peut aussi citer Luc Ferraro, Laurel Halo, le courant-lol seapunk, sans doute pas mal d'autres que j'oublie.

Platform de Holly Herndon est un album qui baigne complètement dans cette esthétique, mais c'est aussi un album d'art pop. Avec des harmonies chaudes, des chœurs, de belles mélodies au milieu des enchevêtrements de sons électroniques abrupts. La musique est très dense et souvent déstabilisante, mais là où R Plus Seven se focalise sur les atmosphères et les décalages étranges, Platform a parfois une beauté presque solenelle. Ce sont les moments où les chœurs sont les plus présents qui sont les meilleurs (“Morning Sun”)… Je trouve les deux albums aussi bons l'un que l'autre.

(Excepté “Lonely at the Top”, une piste étrange d'« ASMR ». Pas de musique ici au sens où on l'entend habituellement, mais une sorte de… jeu de rôle sonore (?) où l'artiste se présente comme une masseuse dans un spa ; en plus d'être un commentaire socio-économique, c'est apparemment censé générer (je cite Wikipédia) « une sensation distincte, agréable et non sexuelle de picotements ou frissons au niveau du crâne, du cuir chevelu ou des zones périphériques du corps ». Ah bon. Moi ça me met juste mal à l'aise, j'ai l'impression que ça viole mon espace intime sans que ça soit agréable en aucune manière, je la zappe.)



Western Beats de Kane West (sans Y) est un mix de dance music qui sonne amateur, un peu faux, avec plein de samples kitsch ou ridicules, aussi subtil que le rhinocéros dans Donkey Kong Country dirigé par un joueur un peu bourré. J'avais déjà quelques pistes comme ça de l'époque où je traînais sur un forum de musique électronique, faites par des jeunes de seize ans avec des logiciels gratuits, ça me faisait marrer à l'époque et là c'est pareil. Ça dure un quart d'heure et je me marre à chaque fois que je l'écoute. Et du coup ça me plaît plus que les deux albums de Kanye West (avec Y) que j'ai écoutés. Je recommande.

Vous pouvez écouter Western Beats ici (attention ça se lance automatiquement à plein volume) : http://kanewest.pcmusic.info/ et le télécharger gratuitement sur la même page.

[edit] Émilien me signale que la version d'un quart d'heure que j'avais (téléchargée sur SoundCloud) est un mix abrégé et que la version téléchargeable sur le site de PC Music est plus longue, une demi-heure au final !



Catching Net d'Eli Keszler est un album constitué de sons très bruts : grincements, percussions, quelques cuivres parfois, et surtout les grondements de grandes cordes tendues qui résonnent. L'une des pistes est jouée avec des cordes de piano de 75 mètres de long dans un château d'eau de deux étages, avec deux bassins qui amplifient le son ; une autre par des cordes de piano de différentes longueurs tendues sur un mur, jouées par des dispositifs mécaniques (vous pouvez voir à quoi ça ressemble ici). C'est de la musique contemporaine, atonale j'ai l'impression. Avec de grands mouvements amples, nerveux ou frénétiques tout le long, des pistes qui ne vont nulle part en particuler mais font ressentir leur présence, leur matérialité. On a parfois l'impression d'assister au travail d'un sculpteur sonore. Je n'écouterai pas ça tous les jours, mais ça me plaît bien.

C'est un double album qui contient entre autres l'intégralité de Cold Pin (sorti sur vinyle l'année précédente).



Et puis j'ai réécouté… Antichrist Superstar de Marilyn Manson. Ouais. Salut mes quinze ans !

Au fond de moi, je savais que je l'aimais encore, cet album, même si ça faisait des années que je ne l'avais pas écouté. OK, Manson est un clown, un mec qui fait son beurre en visant un cœur de cible facile, le genre d'artiste qu'on dirait aussi peu intègre que les bimbos twerkeuses qu'on voit sur nos écrans actuels. N'empêche. Je ne sais pas si c'était la drogue ou autre chose, mais sur Antichrist Superstar, l'image semblait vraiment se confondre avec l'artiste, la folie et la noirceur n'étaient pas que des masques en plastique. Ce n'est pas qu'un album conceptuel (bien construit, d'ailleurs), c'est le délire halluciné et angoissé d'un junkie qui fantasme sur des concepts nietzschéens (selon lui) et se veut créateur et idole. Le double extraverti, et encore plus ambitieux, de The Downward Spiral de Nine Inch Nails ; d'ailleurs on sent que Trent Reznor a participé à la création de cet album-là aussi. Et le fait que l'album soit aussi excessif et grossier de temps à autre (genre la première piste, qui donne tout de suite le ton) ne gâche en rien la musique, au contraire : ça fait partie du délire.

Bref, j'ai ressorti ce disque du placard et j'ai vraiment bien fait.

De là à écouter son dernier album… il y a un pas que je n'ai pas envie de franchir, j'avais lâché l'affaire à The Golden Age of Grotesque qui n'était vraiment pas glorieux.