vendredi 16 janvier 2015

Lectures (7) – BD (1)

J'avais envie de parler de BD aussi. Je lis pas mal de webcomics (cf. liens), et c'est vrai que les albums de bande dessinée sont chers à l'achat, mais ça reste un médium qui me tient à cœur ! Daytripper et Habibi, dont j'avais parlé il y a longtemps, font toujours partie des plus beaux albums que j'ai pu lire ; en voici d'autres qui m'ont plu récemment.


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Dans l'univers de Fables, une série en cours depuis 2002, les personnages de contes de fées (Blanche-Neige, le Grand Méchant Loup, les Trois Petits Cochons, Barbe-Bleue…) sont réels, pouvoirs magiques compris, et ont toujours vécu dans un monde parallèle au nôtre ; suite à une guerre avec « l'Adversaire », ces personnages ont été forcés à l'exil et ont pris refuge dans notre monde, plus précisément dans un quartier de New York surnommé Fabletown pour l'occasion. La magie fonctionne toujours dans le monde réel, mais les Fables ont des règles très strictes pour que personne ne soupçonne leur existence : rester discrets, se faire passer pour des humains… les animaux et autres créatures surnaturelles sont envoyés dans un endroit secret à l'extérieur, surnommé la Ferme, dont ils n'ont pas le droit de sortir. Les Fables ont également dû voter une trêve générale parmi les méchants et les gentils (le Grand Méchant Loup est même élu shérif de Fabletown !). Tout cela est pour le bien de tous, mais évidemment, ça ne satisfait pas tout le monde…

Ça vous donne envie de lire ? Ça tombe bien, la série est excellente ! Le premier tome est une sorte d'enquête policière, la suite est assez différente et se concentre soit sur des anecdotes avec un ou deux personnages en particulier, soit sur la guerre que se livrent l'Adversaire et les Fables (missions d'espionnage surtout, peu de conflit ouvert). La fantaisie des contes originaux et le réalisme avec lequel ces histoires sont traitées se contrebalancent très bien.

Si les personnages gardent bien les pouvoirs qu'ils ont dans les contes dont ils sont tirés, les auteurs ont pris beaucoup de libertés par rapport à leurs caractères (il faut dire qu'ils n'avaient pas de personnalités très développées dans leurs histoires d'origine) — et l'univers tiendrait parfaitement debout si les personnages étaient inventés de toutes pièces. En tout cas, l'histoire tient en haleine. On arrive à une sorte de conclusion temporaire au tome 11, War and Pieces, je n'ai pas encore lu la suite.

Il y a juste une chose que je reproche à Fables, c'est son dessin parfois inégal… Le dessinateur habituel est très bon la plupart du temps mais il lui arrive de rater l'un ou l'autre visage, et certains épisodes (ceux qui ne font pas partie de l'intrigue principale) sont dessinés par d'autres artistes, pour des résultats forcément variables. (Les illustrations de pleine page entre les histoires, par contre, sont souvent superbes.)


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Barbara Thorson est à l'école primaire, mais c'est déjà une rôliste de premier ordre (et une maîtresse de jeu redoutable). C'est aussi une vaillante guerrière qui, armée de son marteau Coveleski, combat les géants. C'est une écolière indisciplinée qui aime lire, n'aime pas trop les autres filles qu'elle juge immatures, n'a pas peur des caïds (y'a pas de meilleur mot pour bully en français ? c'est naze) ni de provoquer ses profs. En fait, elle n'a peur de rien et elle est très mûre pour son âge. Certains trouvent qu'elle est timbrée.

Il n'y a qu'une chose dont Barbara ne veut pas entendre parler : ⬛⬛ ⬛⬛⬛⬛⬛ ⬛⬛ ⬛⬛⬛⬛ ⬛⬛⬛⬛.

Le dessin paraît simple et spontané mais est très maîtrisé, plein d'énergie. Barbara est un personnage avec qui on sympathise très vite, même s'il est difficile de croire qu'elle n'est qu'en CM2 (ça, j'ai l'impression que c'est presque tout le temps le cas avec les protagonistes enfants) (ou alors c'est moi qui ai toujours été très en retard au niveau maturité ? ou qui oublie comment on était à l'époque ?). Et certes, l'histoire est prévisible, par certains côtés trop optimiste aussi. N'empêche que ça fonctionne : j'ai lu deux fois I Kill Giants, les deux fois j'ai pleuré.


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Neil Gaiman : vous avez sans doute déjà entendu ce nom. Il a gagné de nombreux prix pour ses romans, BDs et scénarios ; son œuvre la plus connue est sans doute Sandman, une série qui suit les aventures de Dream (Rêve), un des Éternels qui gouvernent notre monde — avec Death (la Mort), Delirium (Délire), Destiny (Destin), Destruction, etc. — “Quel personnage de la série Sandman êtes-vous ?” Je suis Delirium, apparemment.Sandman est effectivement une excellente série, très inspirée, mais aussi assez dérangeante, parfois un peu trop à mon goût. (Elle l'est de la même manière que l'est la mythologie grecque, disons. Ce qui ne retire absolument rien aux qualités de l'œuvre, c'est juste que ça me met un peu mal à l'aise.)

Une autre BD de Neil Gaiman que j'ai aimée, c'est Black Orchid. Étonnamment, c'est une BD de superhéros, dans un univers de superhéros, qui reprend un personnage inventé en 1973 par DC Comics et qui était plus ou moins tombé dans l'oubli… Black Orchid, dans la version de Gaiman, est une sorte de femme-plante, presque une version altruiste de Poison Ivy. Elle est tuée au début de l'histoire. Autre part dans la ville, une autre femme-plante, très similaire, se réveille — et cherche à savoir qui elle est, d'où elle vient… L'histoire est illustrée par Dave McKean, spécialiste des mélanges de techniques (mixed media), des illustrations oniriques-cauchemardesques avec collages et dessins photoréalistes. C'est une BD de grande classe que nous proposent les auteurs donc, particulièrement soignée malgré son thème qui aurait pu donner une simple « BD popcorn ». Ce fut l'une des œuvres qui mena DC Comics à créer sa filiale Vertigo, pour proposer des BD plus adultes, plus expérimentales aussi. (Dois-je révéler le fait que l'histoire se passe dans l'univers de Batman ? Je ne m'y attendais pas, mais au final ça se tient.)


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Batwoman. Les aventures de Batwoman. Mais pourquoi ne pas créer une superhéroïne complètement nouvelle au lieu de faire simplement le pendant féminin de Batman ? Ça m'agace un peu, de la même manière que ça m'agace de voir “Dark Ryu” comme personnage dans Street Fighter, “Baby Mario” dans Mario Tennis, ou de savoir qu'existent des fanfics travaillées qui auraient pu être des œuvres originales : vous avez une imagination, utilisez-la, bon dieu ! (Déjà que Batgirl existe aussi…)

… Enfin bref. Les aventures de Batwoman donc, dans la collection The New 52¹, c'est franchement pas mal du tout. Kate Kane, alias Batwoman, a plus ou moins les mêmes pouvoirs que Batman (soit : aucun, mais plein de gadgets sophistiqués, plein de thune, plein de volonté et une forme athlétique). C'est une (ex-)militaire. C'est aussi une lesbienne avec un teint livide de vampire et un tempérament aussi dur que celui de son homologue masculin. (Elle fait même un peu peur, avec son sourire sadique, les yeux blancs quand elle a son masque… mais ça lui donne de la personnalité.) L'histoire a les mêmes caractéristiques qu'un bon Batman ; une ambiance sombre qui tend vers le surnaturel dans une cité glauque et tentaculaire, de l'action, de la violence, des personnages de méchants torturés, et pas mal de classe partout. Avec en bonus : la vie amoureuse de Kate, qui montre davantage de sentiments que Bruce ! La mise en page est carrément impressionnante : peu de rectangles classiques sur fond blanc ici (sauf quand notre héroïne est en civil) ; les cases se fragmentent, se superposent, ont des formes signifiantes… tout est très travaillé, tout en restant facile à suivre. Si vous aimez Batman de manière générale, vous devriez aimer.

À noter que le « vrai » premier volume de la Batwoman contemporaine² s'appelle Elegy, et qu'il constitue une sorte d'introduction avant la série numérotée New 52 (dont le n° 1 est Hydrology). À noter également qu'à la suite de désaccords avec DC Comics, la série a changé d'auteurs au milieu du volume 5 je crois, en plein milieu d'une histoire. Je vous conseille de lire d'abord Elegy, puis de lire Hydrology, To Drown the World et World's Finest — comme ça vous aurez une histoire complète avec une fin.

Ah, et si vous préférez le vrai Batman, je vous conseille The Long Hallowe'en. J'en reparlerai peut-être une autre fois.

¹ En septembre 2011, DC Comics a décidé d'annuler toutes ses séries de super-héros en cours et de repartir sur de nouvelles bases. Ils ont donc lancé cinquante-deux nouvelles séries, toutes des « reboots » je crois !

² Oui, parce qu'il y en a eu d'autres avant, mais laissons-les de côté sinon on ne va plus s'en sortir et ça sera ridicule.


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La dernière BD américaine que j'ai lue, Pretty Deadly, est une petite claque.

C'est à la fois un western et un conte surnaturel avec une forte inspiration mythologique ; on pourrait aussi la décrire comme une histoire sombre et sanglante avec un aspect spirituel quasi-onirique. On a des duels à l'épée et au fusil, des poursuites, des visions, des métamorphoses, des cowboys solitaires, une prostituée, la Mort parmi les personnages principaux, d'autres personnages qui ne sont pas tout à fait humains… et l'histoire est racontée par un papillon et un squelette de lapin. C'est parfois dérangeant mais beau, violent mais pas sans sensibilité. On n'est pas loin de Neil Gaiman (Sandman) par certains côtés.

Un point que j'apprécie aussi : la série continue, mais on a tout de même une conclusion à la fin du premier volume !


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Asterios Polyp est une BD comme je n'en ai jamais lue. Ça parle de relations humaines, de philosophie, de psychologie et de design. C'est un roman graphique contemporain parfaitement réfléchi et inventif.

Asterios Polyp est le nom d'un architecte brillant, théoricien de renom, fasciné par le concept de dualité, qui n'a jamais vu une seule de ses créations être construite. C'est aussi un génie un peu prétentieux qui a, malgré un bon fond, un côté froid et agaçant. L'autre personnage principal du récit est une femme, Hana, qui aime les formes plus organiques… et a surtout une autre manière de penser.

Le récit raconte leur relation, et la représente avec une couleur et un style de trait pour chaque personnage. C'est à la fois cérébral, très fin et très touchant.

(Regardez comment le titre est écrit sur la couverture : une superposition de rectangles bleus sans aucune courbe, et des formes géométriques plus variées et moins ordonnées en rose, qui se superposent pour former les lettres — ça paraît simple, mais enlevez une des deux couches et on ne lirait plus rien. C'est une belle métonymie pour tout le livre — que ce soit au niveau de l'histoire ou du graphisme.)


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L'une des séries les plus populaires du moment (même Time en a parlé) est Saga, écrite par Brian K. Vaughan et illustrée par Fiona Staples. C'est un space opera. Un conflit interplanétaire oppose les habitants ailés de la planète Landfall et les habitants cornus de son satellite, Wreath… comme il s'agit de grandes puissances et que la destruction de l'une des deux planètes causerait des problèmes d'orbite à l'autre, Landfall et Wreath ont « délocalisé » leur guerre et ce sont désormais les autres planètes qui combattent pour eux (!). Au milieu de ce conflit, il y a Alana, de Landfall, et Marko, de Wreath ; les deux sont amoureux et vont avoir un enfant ensemble. Ce qui ne plaît évidemment à aucune des deux planètes, qui souhaitent voir disparaître, qui le traître et l'ennemie, qui la traîtresse et l'ennemi.

Saga est une histoire de science-fiction aux thèmes adultes, mais colorée et inventive. Ça parle autant sinon plus de la relation amoureuse entre Alana et Marko que de la guerre, et de nouveaux lieux et créatures incroyables apparaissent quasiment à chaque épisode. Les personnages sont pour la plupart très « humains » (surtout Alana), les antagonistes ne sont pas forcément antipathiques (le prince-robot à tête de télévision l'est, mais pas The Will, mercenaire taciturne qui a le béguin pour une femme-araignée et garde pour animal de compagnie une chatte qui miaule un grand “LYING !” à chaque fois qu'un personnage ment (inutile de préciser que ce Lying Cat est un des personnages les plus populaires de la série))… la série est vraiment prenante en tout cas.

Lisez aussi l'avis de Noni sur son blog !


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Autre série récente (deux tomes à ce jour) : Witch Doctor. Ça raconte les interventions, opérations et aventures de Vincent Morrow, sorcier-guérisseur contemporain ; imaginez-vous un médecin-exorciste qui utilise des méthodes scientifiques aussi sérieuses que loufoques pour guérir ses patients. Il traite des cas de possessions démoniaques et autres joyeusetés horrifiques avec des pilules-sortilèges, possède un Saint Graal authentique à usage médical entre autres instruments, et avec l'aide de ses deux assistants, Eric Gast (le mec normal de service, qui raisonne parfois Morrow quand il se met à jouer trop au savant fou) et Penny Dreadful (une jeune étudiante elle-même possédée par une horrible créature… ou bien une monstrueuse créature en train de posséder un corps de jeune étudiante ? Mais pourquoi ce monstre aiderait-il un docteur chargé de les exterminer ?).

L'histoire est bien équilibrée entre le fantastique sombre et le fantastique incongru, un certain réalisme et un côté extravagant. J'attends le troisième tome avec impatience.


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Autre style encore avec Mouse Guard, une histoire de souris guerrières dans un univers médiéval. Pas médiéval-fantastique : médiéval classique ! Les souris vivent dans des châteaux, doivent s'occuper des provisions de nourriture, les gardes patrouillent armés, mais il n'y a pas de boules de feu ni de dragons fantômes. Il n'y a pas non plus d'humains dans l'univers, le fait que les personnages soient des souris ne fait que rendre l'environnement plus dangereux : un grand oiseau, un serpent… deviennent des créatures terrifiantes à cette échelle.

Mouse Guard rappelle une version plus adulte de certains livres pour enfants, le dessin est superbe (le style de lettrage est un peu discutable, mais sinon, rien à redire), l'histoire n'est jamais trop tirée par les cheveux, c'est une BD sérieuse et d'un classicisme de très bon goût. J'ai lu les deux premiers livres, je ne sais pas si un troisième est paru ou non, mais si c'est le cas, je la lirai aussi.


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Et… bon, ça commence à faire beaucoup, je vais peut-être m'arrêter là pour aujourd'hui ! Je n'ai parlé que de bandes dessinées américaines, il faudra que je parle de franco-belges et japonaises/asiatiques la prochaine fois. Et de Scott McCloud aussi, et de romans graphiques plus personnels. À suivre donc.

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